À Téhéran, le silence se mesure en commandes perdues.
Le 8 janvier 2026, lorsque l’Iran bascule dans un black-out numérique massif, signalé par NetBlocks, ce n’est pas seulement Twitter ou Instagram qui s’éteignent. C’est tout un écosystème de survie qui s’effondre.
Ce n’est pas un incident technique. C’est une décision stratégique : neutraliser une société en l’asphyxiant. Faire taire ne consiste plus seulement à arrêter des opposants ; cela consiste à détruire l’infrastructure qui permet aux plus pauvres de travailler, aux quartiers de s’alerter et aux familles de tenir. Dans un pays où la colère sociale est le moteur de la révolte, couper Internet, c’est tenter de briser les reins de la contestation par l’économie.
Le coût de la faim : Internet comme outil de survie
En Europe, on perçoit souvent Internet comme un espace de débat ou de loisir. En Iran, pour des millions de travailleurs, c’est l’usine du XXIe siècle.
Une couturière qui vend ses modèles sur messagerie, un chauffeur VTC payé à la course, une vendeuse à domicile, un petit artisan qui dépend des commandes en ligne : pour eux, Internet n’est pas un luxe, c’est le comptoir. Quand la connexion tombe, le client disparaît, le paiement gèle, la journée est perdue.
Dans une économie déjà ravagée par l’inflation et la crise monétaire, ces travailleurs précaires n’ont aucune trésorerie. Ils vivent au jour le jour.
La coupure devient alors une punition de classe. Elle est sélective : tandis que l’économie informelle s’effondre, le récit officiel, lui, continue de se diffuser. Le message implicite du pouvoir est brutal : « Si vous protestez, vous ne mangerez pas ce soir. » Le black-out est une arme qui passe par l’estomac pour atteindre la conscience.
À Rasht, la double peine : du black-out aux scellés
Au-delà du numérique, la répression frappe aussi physiquement les commerçants. À Rasht, selon des témoignages récents, des actes visent à briser la grève, y compris des attaques contre des magasins restés fermés. Cette logique punitive ne se limite pas à la violence spectaculaire : dans plusieurs villes, les autorités cherchent à étouffer les mouvements de grève par des méthodes administratives, multipliant menaces, convocations et fermetures forcées.
Ce schéma de harcèlement économique n’est pas nouveau. Lors des grèves nationales de l’automne 2022, la participation massive des bazaris de Rasht avait provoqué la riposte des autorités : des enseignes auraient été scellées par l’Administration des lieux publics de la police (Edâreh-ye Amâken), et maintenues fermées « pour l’exemple », selon une source locale. Aujourd’hui, la méthode se répète : fermer le rideau d’un commerçant ou couper sa connexion procède d’une même stratégie, frapper le revenu pour discipliner le politique.
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Un écran noir pour effacer le crime
Bien sûr, l’objectif est aussi l’impunité. Une contestation populaire se nourrit de sa propre image. Une arrestation filmée, une grève documentée, la photo d’un blessé : ce sont des actes de résistance qui empêchent le mensonge d’État de s’installer.
Comme le documente Amnesty International, les autorités orchestrent ces coupures pour entraver la documentation des violences. Le black-out est un dispositif d’effacement. Quand l’information ne circule plus, les faits deviennent vaporeux. La violence peut être niée, minimisée, requalifiée en « émeute ». Retarder la vérité de quelques jours suffit souvent au pouvoir pour imposer son récit et refermer le dossier avant que le monde ne réagisse.
Propagande connectée, peuple débranché
Ce black-out révèle une asymétrie fondamentale : l’isolement ne frappe pas tout le monde.
Alors que la population est plongée dans le noir, Reporters sans frontières (RSF) note que certains canaux de propagande continuent d’émettre. L’agence Tasnim, proche des Gardiens de la révolution, reste active et inonde l’espace de la version officielle.
C’est là tout le projet du « Réseau national d’information » (SHOMA) : un intranet souverain conçu non pas pour déconnecter totalement le pays, mais pour trier. Il s’agit de privilégier les flux du régime et d’étouffer ceux de la société civile. La censure moderne ne se contente pas d’interdire : elle règle le débit. Elle décide qui a le droit de parler et qui doit rester dans l’ombre.
Pour une solidarité concrète
Face à cette stratégie de l’étouffement, la solidarité internationale ne peut se contenter de mots. Nommer la coupure pour ce qu’elle est : une violence d’État. Documenter sans relâche les données techniques et les témoignages qui filtrent, pour empêcher l’effacement. Soutenir enfin les coalitions qui luttent contre les shutdowns (comme la campagne #KeepItOn) et exiger publiquement le rétablissement immédiat des communications.
Un État qui a besoin d’éteindre la lumière pour « tenir » sa population avoue sa faillite. Il ne gouverne plus par consentement. Il tente de gouverner par la faim et le silence.