Au centre Osiris, à Marseille, l’ostéopathe pose ses mains sur mes vertèbres et s’arrête : « D’où viennent ces nœuds ? » Je ne réponds pas tout de suite. Mon corps, lui, répond déjà. Il parle là où ma langue s’est longtemps tue depuis la prison, depuis ces couloirs où j’ai vu des hommes « avouer » sous la torture.
La torture ne vise pas seulement la chair. Elle sème une peur qui reste, qui se loge dans les articulations, et qui transforme le sommeil en salle d’interrogatoire.
Et c’est alors qu’une vieille légende persane, le Shâhnâmeh (le « Livre des Rois »), revient comme une lampe : Zahhâk, le tyran qui nourrit ses serpents avec la cervelle des jeunes. Un mythe ? Non : une grammaire politique. Une manière de comprendre comment un régime détruit le réel, fabrique des preuves, exige des signatures et mange l’avenir.
Ce texte part d’une question simple et brutale : comment un pouvoir obtient-il, non seulement le silence, mais l’adhésion forcée au mensonge, jusqu’à faire de la victime l’instrument de sa propre disqualification ?
Une épopée comme boussole politique
Pour un lectorat français et européen, le Shâhnâmeh est une grande épopée composée il y a environ mille ans par Ferdowsi. Ce n’est pas un manuel d’histoire. C’est un réservoir de figures et de scènes qui, depuis des siècles, donnent une forme aux questions les plus simples et les plus cruelles : qu’est-ce qu’un tyran ? Comment tient-il ? Comment la peur circule-t-elle ? Et comment une société se relève-t-elle ?
Je n’ai pas appris le Shâhnâmeh à l’université. Je l’ai appris dans une voix.
Mon grand-père était naqqâl : ces conteurs qui récitent le Shâhnâmeh devant le peuple, comme un théâtre de rue. Ils racontent à partir de grandes toiles peintes. On y voit les héros, les rois, les monstres. Le naqqâl ne « lit » pas : il incarne. Il fait surgir un monde commun.
Dans une cour, dans un café, sur une place, il tient la foule par la parole. Et quand il prononce un nom, (Zahhâk, Kâveh, Fereydoun) ce n’est pas une référence littéraire. C’est une alarme, une promesse, un diagnostic.
Mon grand-père parlait des héros jusqu’à son dernier souffle, comme s’il était entré dans le livre au point d’en devenir un personnage : le narrateur. Aujourd’hui, en exil, je comprends mieux. La narration n’est pas un luxe. C’est une manière de ne pas mourir dans la version officielle du monde.
Zahhâk : la faim du pouvoir, la dévoration de l’avenir
Zahhâk est un roi qui porte sur ses épaules deux serpents. Ces serpents ont faim. Et pour les calmer, on leur donne une nourriture atroce : la cervelle des jeunes. L’image est brutale, mais sa logique est limpide : un pouvoir qui ne tient que s’il dévore l’avenir.
Puis vient une scène capitale. Sentant son règne menacé, Zahhâk convoque les notables et exige un document attestant qu’il est un roi juste, bienfaisant, irréprochable. Une « attestation de bonne conduite » : effacer le crime par la signature.
C’est là que surgit Kâveh, un simple forgeron. Un père à qui le pouvoir a pris ses fils. Kâveh refuse de signer. Il déchire le papier et transforme son tablier de cuir en drapeau : l’insurrection commence.
Enfin, Fereydoun apparaît : non pas un ange, mais la possibilité d’un commencement, l’idée qu’un peuple peut interrompre le cycle.
Tout est là : dévorer l’avenir, fabriquer une preuve, réclamer une signature, briser le témoin, parfois, rencontrer un refus.
Le Zahhâk d’aujourd’hui
Je vis dans un siècle où l’on aime croire que les mythes appartiennent au passé. Mais Zahhâk ne revient pas avec des serpents visibles. Il revient avec des méthodes.
« Donner la cervelle des jeunes », aujourd’hui, c’est épuiser une génération : prison, menaces, exclusions, ruine organisée, exil forcé. C’est fabriquer une société où le futur devient un territoire miné.
Quand un régime se maintient en pressurant sa jeunesse, ses corps, ses rêves, ses études, sa parole, il reproduit le geste de Zahhâk : il se nourrit de ce qui pourrait commencer.
Je l’écris sans détour : un pouvoir qui a peur du commencement doit détruire la capacité de commencer. Il doit empêcher que le réel se partage, que la confiance circule, que les gens se tiennent ensemble.
Il ne suffit pas d’interdire : il faut user.
Il ne suffit pas de censurer : il faut fatiguer.
Il ne suffit pas de tuer : il faut rendre le meurtre normal et la vérité douteuse.
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L’aveu forcé : produire une preuve avec la bouche de la victime
En prison, j’ai rencontré, à de nombreuses reprises, des personnes qui ont « avoué » sous la torture. Je dis « avoué » parce que le mot est déjà une victoire du bourreau : ce n’est pas un aveu, c’est une production.
La torture ne vise pas seulement le corps. La torture psychologique est souvent plus durable. Elle sème une peur qui s’implante. Une peur qui continue après la libération. Une peur qui se remet en marche à la moindre porte qui claque, à la moindre lumière allumée la nuit. Une peur qui transforme le corps en archiviste involontaire.
Et surtout : l’aveu forcé n’est pas un acte d’enquête. C’est un acte de communication.
Il ne s’agit pas de savoir. Il s’agit de montrer.
Montrer qu’on peut te faire dire l’inverse de ce que tu as vu.
Montrer qu’on peut t’obliger à signer ta propre disparition morale.
Montrer qu’on peut transformer une victime en panneau publicitaire du pouvoir.
Dans les prisons iraniennes, Evin est un nom qui suffit, en Iran, à évoquer une industrie de la peur, l’aveu forcé devient un dispositif : caméra, mise en scène, vocabulaire imposé, récit prêt à circuler. Très concrètement, cela peut prendre la forme d’un texte à lire mot pour mot, d’un récit déjà écrit, d’un “repentir” fabriqué, destiné à être repris et commenté.
Le régime ne veut pas seulement neutraliser un opposant. Il veut détruire la possibilité du témoignage. Il veut que la société ne sache plus qui croire. Il veut un brouillard permanent.
C’est une mécanique redoutable : quand la victime parle contre elle-même, le public est empoisonné. Il ne sait plus distinguer la vérité du théâtre. Et dans cette confusion, le pouvoir respire.
L’attestation : la signature comme arme politique
La scène du Shâhnâmeh où Zahhâk réclame un papier certifiant sa vertu d’une modernité obscène. On pourrait la croire grotesque. Elle est, en réalité, d’une précision clinique : quand le crime devient visible, le pouvoir cherche la respectabilité. Il veut une preuve écrite que le crime n’est pas crime.
Aujourd’hui, cette « attestation » prend trois formes :
- Le document : déclarations, signatures, « lettres » fabriquées, textes imposés.
- L’image : aveux filmés, procès-spectacles, séquences calibrées pour circuler.
- La parole retournée : la victime devient instrument, la bouche devient tampon officiel.
Le cœur de cette stratégie est simple : faire de l’opprimé le garant moral de l’oppresseur. Zahhâk exige une attestation ; le régime moderne exige un aveu.
Dans les deux cas, le pouvoir ne se contente pas de frapper : il veut que tu participes à ton propre effacement.
L’honneur pris en otage
Le pouvoir sait que beaucoup d’entre nous craignent moins la mort que l’humiliation : la rumeur, la honte, l’opprobre, l’effacement. Il sait que « le nom », ce qu’il restera de toi dans la bouche des autres, peut être brisé.
C’est pourquoi la machine totalitaire ne se contente pas de punir : elle salit. Elle veut que tu sortes vivant, mais disqualifié. Elle veut, par l’aveu forcé, que tu portes toi-même la tâche.
Cette logique rejoint, brutalement, le Shâhnâmeh. Zahhâk ne veut pas seulement régner : il veut être dit « juste ». Il veut que les victimes participent à l’illusion de sa vertu.
L’aveu forcé n’est pas seulement une violence : c’est une administration du discrédit.
Kâveh : le refus qui rétablit le réel
Kâveh, dans le récit, n’est pas un chef militaire. C’est un père. Un homme ordinaire. Un artisan.
Le pouvoir a pris ses enfants. Et pourtant, au palais, on lui demande encore de signer. On lui demande de dire que tout est bien. On lui demande, littéralement, de donner au régime une « preuve » de sa bonté.
Kâveh déchire le papier.
C’est un geste politique majeur. Il ne discute pas. Il ne négocie pas. Il ne « nuance » pas. Il détruit l’objet même du mensonge officiel. Il refuse que la signature remplace le réel.
Puis il fait de son tablier de cuir un drapeau. Cette image, pour un lecteur français, dit ceci : le monde commun ne renaît pas dans les bureaux, mais dans la matière de la vie, le travail, la sueur, les blessures. La vérité n’est pas un discours abstrait : c’est une déposition.
Quand je relie Kâveh aux aveux forcés, je ne fais pas une comparaison littéraire. Je dis que la question est identique : signeras-tu la version du pouvoir ?
Car l’aveu forcé est une signature filmée. Et la signature est une prison.
Marseille, Osiris : « L’exil se comprend avec des nerfs »
Au centre Osiris, à Marseille, l’ostéopathe pose sa main sur ma nuque, puis sur ma colonne. Il s’arrête. Il ne dit pas « stress » comme on dit un mot pratique. Il dit : « mémoire ». Il dit : « peur ». Il dit : « le cœur n’oublie pas la doublure ».
Je ne suis pas venu chercher un récit. Je suis venu pour respirer, pour dénouer ce qui serre, pour comprendre pourquoi mon corps se comporte comme une porte verrouillée. Et il me semble, à ce moment précis, que l’exil ne se comprend pas seulement avec des cartes. L’exil se comprend avec des nerfs.
Quand sa main presse une vertèbre, ce n’est pas une simple pression. C’est comme si une porte s’ouvrait sur une pièce intérieure : une cellule d’isolement sans murs visibles. Une cellule que j’ai portée avec moi, hors de la prison, hors du pays.
Il met à nu quelque chose que la peur avait recouvert : ces « cellules » de douleur que l’on cache pour tenir debout.
J’ai pensé ceci : l’ostéopathe essaie de détruire la peur en la mettant à nu. Pas de la nier. Pas de la « penser ». De la rendre visible. Parce que la peur se nourrit de l’obscurité.
Une douleur qui devient lisible cesse d’être un instrument du pouvoir : elle devient un instrument de lucidité.
Et cette lucidité a une conséquence. Elle rend l’exil plus compréhensible : non pas comme un voyage, mais comme un arrachement du monde commun. Comme une fracture dont le corps garde la trace.
La propagande à l’étranger : l’attestation mondiale
Il faut dire une chose que l’on évite souvent en Europe, par prudence, par fatigue, ou par goût des « équilibres » : la République islamique a consacré, durant près d’un demi-siècle, des moyens considérables à une machine de propagande, y compris hors d’Iran. Elle l’a fait à une époque de richesse historique inédite pour l’État iranien : une rente et des ressources colossales qui auraient pu reconstruire des vies et qui ont aussi servi à produire du récit, à l’intérieur et à l’extérieur.
La propagande, ici, n’est pas seulement « dire du bien du régime ». Elle consiste à produire un brouillard dans lequel le crime devient « complexe », la victime devient « controversée », et le bourreau devient « acteur rationnel ».
Elle consiste à déplacer le débat du réel vers l’interprétation infinie : non pas « qu’est-ce qui s’est passé ? », mais « qui a raison de dire ce qui s’est passé ? ».
Le régime a compris une chose essentielle : à l’étranger, il ne lui faut pas forcément convaincre. Il lui suffit de retarder. Retarder l’indignation. Retarder la décision. Retarder la solidarité. Retarder la clarté. Le doute est une monnaie politique.
Ce brouillard se fabrique par mille gestes : un récit “nuancé” qui efface la chaîne des responsabilités ; des images choisies qui remplacent les faits ; une rhétorique de la « complexité » qui transforme la violence en débat ; une inversion où l’on soupçonne d’« extrémisme » celui qui nomme la torture, et de « raison » celui qui la justifie. Dans ces systèmes, la neutralité devient parfois une annexe du mensonge.
Je le dis nettement : lorsque ce régime tombera, il y aura une responsabilité qui dépassera les frontières. Il faudra alors interroger et documenter, les complaisances, les relais, les aveuglements qui, par intérêt, naïveté ou calcul, ont aidé à blanchir le mensonge. Pas par vengeance. Par nécessité : un monde commun ne se reconstruit pas sur des « attestations » tacites.
Femmes : du harem de Zahhâk aux mères endeuillées
Cette mécanique du mensonge et de la domination s’acharne d’abord sur un territoire : le corps. En Iran, le pouvoir le sait, ce territoire est d’abord celui des femmes.
Dans le Shâhnâmeh, les filles de Jamshid sont emmenées dans le harem de Zahhâk. Pour un lecteur occidental, cela peut sembler un détail de récit. C’est un mécanisme de domination : la tyrannie entre par le corps des femmes, parce qu’elle sait que le corps est un territoire politique.
Mais le Shâhnâmeh ne réduit pas les femmes à des silhouettes. Il les montre comme vectrices de mémoire et souvent la mémoire passe par le deuil.
Tahmineh, la mère de Sohrâb, donne à la tragédie son épaisseur : le crime ne reste pas un fait, il devient une blessure qui ne se laisse pas ranger. Le deuil, ici, n’est pas une faiblesse : c’est une résistance à la normalisation.
Dans l’Iran contemporain, les mères endeuillées, celles qui portent des photos, des noms, des dates rejouent ce rôle. Elles empêchent la machine du mensonge de refermer le dossier. Elles tiennent le réel ouvert. Elles font ce que le pouvoir déteste : elles transforment la douleur en témoignage.
Pour finir : naqqâl à Marseille
Le Shâhnâmeh m’a appris que Zahhâk ne revient pas toujours sous la forme d’un monstre visible. Il revient sous la forme de procédures : aveux forcés, procès-spectacles, propagandes, « attestations » de respectabilité. Il revient dès que le pouvoir veut remplacer le réel par un papier, une vidéo, une phrase sortie de la bouche de la victime.
Et Kâveh m’a appris que le refus n’est pas seulement moral : il est constitutif. Déchirer le papier, c’est recréer la frontière entre le vrai et le faux. C’est rendre à la société la possibilité de dire : « cela s’est passé ».
Je reviens alors à mon grand-père, le naqqâl. Lui, en Iran, dressait des toiles peintes et racontait pour que le peuple ne perde pas sa langue, ses figures, sa mémoire. Moi, à Marseille, j’écris et je raconte pour une raison similaire : ne pas mourir dans la version du pouvoir.
Raconter pour que la peur ne reste pas cachée.
Raconter pour que les aveux fabriqués ne deviennent pas l’histoire.
Raconter pour que les serpents de Zahhâk, ces machines qui mangent l’avenir, ne puissent pas avaler le réel sans résistance, sans témoin, sans récit.
Si ce texte a une ambition, elle tient en une phrase : faire du corps, de la mémoire et d’un vieux mythe persan non pas une plainte, mais une preuve. Une preuve contre le mensonge. Rappeler par Kâveh, une consigne minimale, presque physique : ne pas signer. Ne pas répéter. Ne pas attester à la place du réel.
Ce que j’appelle ici « preuve » n’est pas un dossier, ni une posture morale. C’est la possibilité, pour un lecteur lointain, de reconnaître une mécanique : dévorer l’avenir, inverser les rôles, exiger une signature. Comprendre, avec Fereydoun, qu’un commencement n’arrive pas tout seul : il se construit.