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Billet de blog 14 janvier 2026

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Iran : l’hypothèse du crime contre l’humanité

Nous entrons aujourd’hui dans le sixième jour d’un black-out devenu systémique. L’Iran ne perd plus seulement l’accès au monde : il perd ses propres nerfs. Le pays est devenu muet. Le black-out ne masque pas la violence : il la rend administrable.

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Nous entrons aujourd’hui dans le sixième jour d’un black-out devenu systémique. L’Iran ne perd plus seulement l’accès au monde : il perd ses propres nerfs. Selon des informations et témoignages convergents, messageries, réseaux internes, lignes fixes et relais locaux se coupent à leur tour : plus de rattrapage, plus d’îlots de connexion, plus de circulation minimale entre villes. Dans ce silence organisé, un chiffre tombe : selon une déclaration du comité éditorial d’Iran International (média d’opposition), au moins 12 000 personnes auraient été tuées, principalement sur deux nuits consécutives. Faute d’accès indépendant, ce chiffre reste impossible à vérifier, précisément parce que le black-out est conçu pour cela. Mais si une telle échelle se confirme, le mot « répression » ne suffit plus. Ce qui se joue dans le noir, c’est l’hypothèse d’un crime contre l’humanité et la méthode en donne déjà la forme : le régime ne tire pas seulement, il traque les blessés jusque dans les hôpitaux.

Depuis le 8 janvier 2026, un pays rendu muet

Depuis le 8 janvier 2026, l’Iran a disparu des radars. La connectivité nationale s’effondre autour de 1%. Mais ces dernières heures marquent un tournant : la coupure devient systémique, isolant les villes les unes des autres et coupant même les circuits de substitution.
Dans ce huis clos, le bilan avancé par Iran International, au moins 12 000 morts, résonne comme une alarme. Sans accès indépendant, il demeure invérifiable. Mais l’impossibilité de vérifier n’est pas un détail : c’est le cœur du dispositif. Si cette hypothèse se confirme, le vocabulaire change : on se heurte à une attaque généralisée ou systématique contre des civils, menée délibérément dans le cadre d’une politique d’État. Le signe le plus glaçant n’est pas seulement le nombre : c’est la méthode. Le régime ne tire pas seulement : il poursuit, il arrête, il efface… jusque dans les blocs opératoires.

Le black-out ne masque pas la violence : il la rend administrable

Un black-out numérique n’est pas une panne. C’est une arme. Quand Internet tombe, l’image ne sort plus, les témoignages se fragmentent, les listes de victimes s’interrompent. La preuve devient rare et cette rareté devient une politique.
Dans un pays rendu aveugle, le régime ne gagne pas seulement en marge de manœuvre pour frapper : il gagne en capacité de déni. La violence change de statut : elle n’est plus un excès policier, elle devient une procédure administrative. Le black-out ne cache pas le crime : il en crée la condition sine qua non.

Illustration 1

12 000 morts : le mot « répression » est caduc

J’écris cela avec la rigueur nécessaire : sans enquêteurs sur place, 12 000 morts est une estimation formulée dans un contexte de guerre informationnelle. Mais un média ne doit pas attendre l’ouverture des archives pour qualifier le seuil quand il surgit : il doit le nommer et exiger les preuves avant l’effacement.
Si l’échelle se confirme, le lexique bascule par obligation juridique. Selon le Statut de Rome, une attaque généralisée ou systématique contre une population civile relève du crime contre l’humanité. La qualification finale appartiendra aux juges ; ici, les indices convergent. Continuer à parler de «maintien de l’ordre » ou de « répression disproportionnée » dans les chancelleries occidentales, c’est déjà participer à l’effacement des victimes.

L’hôpital, ligne rouge : quand soigner devient un acte de résistance

La rupture civilisationnelle se voit là où elle ne devrait jamais se voir : à l’hôpital. Couloirs d’urgences, odeur d’antiseptique c’est le dernier refuge. Or des vidéos vérifiées par les Observateurs de France 24 montrent des forces de sécurité attaquer un hôpital à Ilam pour arrêter des blessés. Là, le régime ne disperse plus la foule : il capture les corps.
Ces jours-ci, des textes d’alerte circulent parmi les soignants iraniens. Messages brefs, hachés, transmis sous le manteau malgré la coupure. Ils disent tous la même chose : l’hôpital cesse d’être un refuge pour devenir un piège.
La consigne implicite du régime devient lisible :
— Ne soyez pas blessés.
— Si vous l’êtes, ne vous faites pas soigner.
— Et si vous soignez, vous devenez suspect.
Quand l’hôpital devient une souricière, on ne « maintient » plus l’ordre : on brise la chaîne de survie.

Effacer, puis nier : la politique de l’invérifiable

Le black-out a une fonction simple : empêcher le décompte. Quand le régime bloque l’accès, le mort devient une rumeur contestable et la disparition un trou administratif. Le régime organise l’invérifiable.
C’est pour cela que la bataille des mots est une bataille du réel. Quand un régime coupe le témoin et traque les blessés, il ne « gère » plus une crise politique : il administre sa propre population comme une force ennemie.

Ce qu’il faut exiger maintenant

Si ce seuil est franchi, l’indignation ne suffit plus. Il faut :
• Exiger le rétablissement immédiat des communications, condition minimale de protection et de preuve.
• Sanctuariser le soin : stop aux arrestations de blessés, protection des hôpitaux, garanties pour le personnel médical.
• Préserver les preuves numériques et physiques avant leur destruction (témoignages, listes, chaînes de commandement, données médicales, archives vidéo).
• Engager des procédures et coopérations judiciaires visant les décideurs (y compris lorsque la compétence universelle est applicable).

Conclusion

Si le chiffre de 12 000 morts se confirme, l’histoire retiendra ceci : le monde savait qu’un pays était rendu aveugle pour être purgé, et il a compté sur sa propre prudence pour ne pas agir. La vraie question n’est plus « que se passe-t-il ? » mais : qui laisse faire et jusqu’à quand ?

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.