Relire le Shâhnâmeh (Le Livre des Rois) n’est pas un détour littéraire : c’est une méthode d’autopsie. Ferdowsi y décrit, mille ans avant nos crises contemporaines, une mécanique du pouvoir qui se répète : l’hubris, le déni du réel, la fabrication de coupables et l’effacement des preuves. Kay Kâvus, roi grisé par sa propre hauteur, pousse son fils Siyâvash, prince innocent, vers l’exil et la mort. Et quand le sang tombe, il ne « sèche » pas : il devient dette.
Kay Kâvus, ou la tentation de l’altitude
Pour un lecteur français qui ne connaît pas le Shâhnâmeh, un détail suffit à poser Kay Kâvus : il ne veut pas seulement gouverner, il veut « monter ». S’arracher à la terre. Régner depuis une hauteur où le pays cesse d’être un peuple pour devenir une surface.
Son « trône volant », ascension artificielle, chute inévitable, n’est pas du folklore. C’est la définition clinique de l’hubris politique. Kay Kâvus cherche la grandeur dans la scénographie. Il refuse la gestion banale du réel.
Quand le réel contredit le récit, il ne rectifie pas. Il accuse. Il s’entête. Il se retranche. Il ne demande pas : « Qu’ai-je fait ? » Il demande : « Qui m’en veut ? »
Un pouvoir qui ne sait plus se corriger finit par ne savoir que punir.
À partir de là, la grammaire est connue : la contradiction devient complot, la critique trahison, la contestation maladie. L’altitude, l’appareil, la distance, le bunker, remplace la rue.
Ce mécanisme, l’Iran le reconnaît aujourd’hui dans un pouvoir hyperconcentré autour d’Ali Khamenei : plus la société parle, plus l’appareil se ferme ; et plus il se ferme, plus il doit frapper pour durer.
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La fabrique des coupables
Dans la cour de Kay Kâvus, le mensonge n’est pas un accident : c’est une architecture. L’entrée en scène de Soudâbeh et ses accusations contre Siyâvash en donnent la forme parfaite. Siyâvash n’est pas coupable de ses actes, mais de ce qu’il incarne : une éthique qui refuse de se plier.
Face à l’accusation, le roi n’offre aucune protection. Il offre un spectacle : l’épreuve du feu. Siyâvash doit traverser les flammes pour prouver une innocence qui devrait être évidente.
C’est ici que le mythe percute l’histoire immédiate. Ce feu, c’est celui que traversent les manifestants iraniens. Les régimes à bout de souffle transforment la vérité en dossier judiciaire et l’innocence en « crime » contre la sécurité nationale. Le récit officiel devient tribunal. Et le tribunal devient récit officiel. Quand le récit fait office de loi, la loi devient une arme.
Obéir et se salir, ou partir
Vient ensuite la scène la plus politique. Siyâvash refuse de verser du sang pour l’orgueil. Il accepte la paix quand elle est possible. Mais Kay Kâvus reçoit cette paix comme une offense : il ordonne de rompre le pacte, de tuer des otages, de relancer la guerre.
Ce n’est plus une scène familiale. C’est une scène de pouvoir. Le père exige que l’enfant se salisse pour sauver le récit du pouvoir. Kay Kâvus ne veut pas seulement gagner : il veut avoir raison.
Alors Siyâvash choisit l’exil. Perdre son rang plutôt que perdre sa parole. Dans un système fermé, l’éthique devient dissidence. Et la dissidence, parfois, devient géographie : on part. Le Tourân, royaume rival dans l’épopée, devient le lieu paradoxal où l’innocence cherche refuge. C’est un renversement cruel : l’ennemi accueille, le père chasse.
La mort de Siyâvash : on ne tue pas un homme, on tue une preuve
Mais l’exil ne sauve pas. Siyâvash est accueilli, puis trahi. Les jalousies reviennent, la peur d’un prince étranger grandit, l’appareil se referme. Il est exécuté.
Le pouvoir ne tue pas seulement un homme ; il tente de tuer une preuve. Et s’il le peut : la trace.
C’est l’axe moral du Shâhnâmeh. Et c’est aussi une leçon contemporaine : quand un régime ne supporte plus la vérité, il ne se contente pas de censurer. Il supprime le porteur de preuve. Puis il organise l’invérifiable.
Pourquoi le sang de Siyâvash ne doit pas toucher le sol
Dans le Shâhnâmeh, le sang de Siyâvash n’est pas « un drame ». C’est un mécanisme historique. Quand l’innocent tombe, Ferdowsi ne dit pas : « le dossier est clos ». Il dit : « l’histoire commence ».
Si le sang touche le sol, le sol ne l’oublie pas. Il devient revendication. Il fait naître des générations. Il fabrique des ennemis. Il ronge la légitimité. Ce sang finit par atteindre ceux qui l’ont versé, non parce que la morale l’exige, mais parce qu’une société qui enterre l’innocence sans réponse n’a plus rien à préserver.
C’est là que les chiffres doivent entrer, non comme une statistique, mais comme le symptôme d’un appareil. Le média d’opposition Iran International avance, dans une déclaration récente de son comité éditorial, qu’« au moins 12 000 personnes auraient été tuées, principalement sur deux nuits consécutives », dans un pays où la vérification indépendante est rendue quasi impossible. Faute d’accès indépendant, ce chiffre reste invérifiable. Mais cette invérifiabilité n’est pas un détail : elle peut devenir une stratégie. Si une telle échelle se confirmait, le vocabulaire changerait : on ne parlerait plus d’« incidents », ni même d’« excès ». On parlerait d’un système d’élimination.
L’Iran connaît cette mécanique par cœur. Le spectre de 1988 et ses exécutions de masse hante encore les couloirs du pouvoir. Les estimations varient : certains parlent de « milliers », d’autres avancent des chiffres bien plus élevés, selon certains récits militants, jusqu’à 30 000. La bataille des nombres ne doit pas masquer l’essentiel : le mécanisme, frapper massivement, nier obstinément, effacer les traces, terroriser les témoins. Tuer, puis rendre la preuve impossible. L’impunité n’est pas l’absence de crime : c’est sa méthode.
Une tisane de dissidence
Pourtant, l’effacement échoue toujours. Il existe en persan, un détail botanique qui vaut tous les traités de science politique : le poursiavashân, fougère fragile, la capillaire, dont le nom invoque la mémoire du prince. La tradition populaire raconte qu’elle pousse là où le sang de l’innocent a touché la terre.
J’ai une image qui me revient. Enfant, quand la grippe nous prenait, ma grand-mère préparait une infusion de poursiavashân. En remuant la tasse, elle ne racontait pas exactement l’épopée, ni tout à fait une légende : quelque chose entre les deux. Elle nous transmettait, sans le savoir, une leçon de résistance : on peut tuer le prince, mais on ne peut pas empêcher la plante de repousser. Ce breuvage ne soignait pas seulement la gorge ; il irriguait la mémoire. Il nous apprenait que le sang injuste est une dette que l’histoire finit toujours par recouvrer.
En attendant Key Khosrow : le retour, la voix, la transition
Le régime iranien actuel commet l’erreur finale de Kay Kâvus : il croit que la violence clôt le chapitre. C’est l’inverse. Dans le Shâhnâmeh, la mort de Siyâvash n’est pas une fin : c’est un prologue. Elle engendre Key Khosrow, celui qui revient pour remettre le monde à l’endroit.
La question qui hante Téhéran n’est plus seulement de savoir si le régime va tomber. La question est de savoir qui incarnera la liberté et sous quelle forme. Et au cœur de ce chaos, des signes d’espoir émergent : une partie de l’opposition, longtemps marginalisée ou brisée par la répression, retrouve une voix et cherche une grammaire commune.
Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas la nostalgie : c’est la lisibilité. Dans la diaspora, Reza Pahlavi apparaît pour une partie de l’opinion comme un point de cristallisation, contesté par certains, rassemblant probablement la majorité. En affirmant ne pas revendiquer la couronne pour lui-même mais vouloir servir de trait d’union vers une transition démocratique, il formule une proposition simple : « que le peuple tranche par un vote libre ».
Ce déplacement, du destin imposé vers le choix populaire, suffit à produire une nervosité palpable dans l’appareil. Car il touche à ce que le régime redoute le plus : une alternative simple, intelligible et transmissible. Le peuple iranien n’est pas dupe. Nous ne sommes plus en 1979. Nous avons appris de l’Histoire. Aujourd’hui, l’opposition ne cherche plus un sauveur providentiel ; elle cherche une procédure démocratique. Pas un mythe : une sortie.
Chute : la gravité du réel
Kay Kâvus finit toujours par chuter de son trône volant, rattrapé par la gravité du réel. La seule inconnue est le prix payé avant la chute.
Alors, qui, aujourd’hui, porte la fonction de Key Khosrow : le retour, la procédure, la refondation ?
Une chose est sûre : le sol iranien est saturé de poursiavashân. Et la saison de la récolte vient.