Je vis loin de l’Iran, mais l’exil n’est pas un éloignement. C’est une lucidité qui brûle. L’exil, c’est être condamné à reconstituer l’horreur par fragments : un message tronqué sur WhatsApp, une vidéo tremblante sur les réseaux sociaux, une image arrachée à la peur. Ces pixels sont tout ce qui nous reste pour comprendre que ce qui se joue là-bas. Ce n’est pas un simple épisode de « troubles », mais une architecture de terreur.
Il y a quelques jours, j’ai vu passer un signal brut sur le compte de « Vahid Online » : des images du centre médico-légal de Kahrizak, au sud de Téhéran. Des corps, des sacs, des familles. Ce n’était pas un simple « post ». C’était une preuve tentant de survivre au black-out. C’est cela, la torture moderne de l’exilé : regarder la mort en face, sans pouvoir tendre la main.
La logistique des corps : quand la mort devient industrielle
Pour un lecteur qui ne connaît pas l’Iran, il faut nommer l’innommable : l’horreur n’est pas seulement la mort. L’horreur, c’est la gestion administrative de celle-ci. Les familles doivent payer très cher, si elles veulent récupérer le corps de leur défunt.
Le 12 janvier 2026, Le Monde décrit des vidéos montrant de très nombreux corps à la morgue de Kahrizak et rapporte des témoignages concordants d’une structure débordée. Dans une autre séquence, un écran au centre médico-légal afficherait la mention « numéro 55 sur X », indice glaçant de l’ampleur.
De son côté, Amnesty International fait état de « vidéos vérifiées » et d’informations crédibles décrivant des homicides illégaux de masse, commis à une échelle sans précédent, dans un contexte de coupure quasi totale d’Internet visant à dissimuler les crimes.
Quand les corps s’accumulent à ce point, quand l’identification devient une épreuve sous menaces, nous ne sommes plus face à un « dérapage policier ». Nous sommes face à une logistique d’effacement :
Le corps n’est plus un individu, c’est un « stock » à écouler.
Le deuil n’est plus un droit, c’est une négociation sous surveillance.
La famille n’est plus un refuge, elle devient une cible.
Ma colère, ici, devient physique. Je ne vois pas seulement des morts ; je vois une machine étatique qui tente de tuer les victimes une seconde fois en effaçant leur histoire.
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Le black-out : une arme de guerre, pas un problème technique
Le régime ne coupe pas un réseau. Il coupe le témoin.
Depuis le 8 janvier, le black-out numérique décrit par les ONG n’est pas une mesure préventive : c’est une partie intégrante du crime. Access Now documente une chute quasi totale du trafic (données Cloudflare) et les défenseurs des droits humains décrivent cette coupure comme un moyen tactique de masquer des violations graves.
Plonger le pays dans le noir, c’est offrir au bourreau sa meilleure arme diplomatique : le doute. « On ne peut pas vérifier », « Les images sont floues » … Ce doute fabriqué devient un bouclier contre la justice. Comme l’a souligné la Mission internationale indépendante d’établissement des faits, rétablir l’accès à Internet et aux communications est une urgence vitale : l’obscurité est le complice du massacre.
L’hôpital profané et la ligne rouge franchie
Il existe une frontière minimale que même la guerre tente de respecter : l’hôpital. En Iran, cette frontière est tombée. Quand les forces de sécurité traquent les blessés jusque dans les blocs opératoires, le pouvoir ne gouverne plus : il chasse.
Cette transgression est un signal absolu. Elle signifie que la société entière bascule dans un régime de terreur pure, où même l’acte de soigner devient un acte de résistance passible de mort. Des informations jugées crédibles par des mécanismes onusiens évoquent même des raids dans des hôpitaux, avec violence contre patients et personnels : signe que la profanation du soin n’est pas une métaphore, mais un basculement.
L’ombre des milices étrangères : une occupation intérieure ?
À cette violence interne s’ajoute une dimension terrifiante : l’importation de la répression.
Selon des informations relayées par CNN, des milliers de miliciens irakiens (liés à des réseaux proches du Hachd al-Chaabi) auraient franchi la frontière pour aider à écraser la contestation. Des allégations mentionnent également la brigade Fatemiyoun.
Si ces informations (difficiles à vérifier indépendamment à cause du black-out) se confirment, cela change la nature du conflit. Un régime qui fait appel à des combattants idéologiquement endoctrinés et étrangers au tissu social iranien avoue sa faillite. Il ne cherche plus l’obéissance civile, il se comporte comme une force d’occupation sur son propre territoire.
Ce n’est plus une crise, c’est une responsabilité (R2P)
Je ne suis pas juriste, mais je refuse que la complexité diplomatique serve d’excuse à l’inaction.
En 2005, l’ONU a consacré le principe de la Responsabilité de protéger (R2P) face à quatre catégories de crimes : génocide, crimes de guerre, nettoyage ethnique, crimes contre l’humanité. Lorsque l’État échoue manifestement à protéger sa population, ou qu’il en devient l’auteur, la communauté internationale a le devoir d’agir, par des moyens appropriés et dans le cadre de la Charte des Nations unies, d’abord diplomatiques, humanitaires et judiciaires et en intensifiant la réponse si l’impunité persiste.
Nous y sommes. Quand l’État coupe Internet pour cacher les charniers, quand l’hôpital devient un piège, l’État a failli à sa mission souveraine. La souveraineté n’est pas un permis de tuer à huis clos.
Mon appel : des actes, pas des larmes
Je ne demande pas de la compassion. La compassion ne pare pas les balles. La R2P n’est pas une émotion : c’est une obligation de moyens. Voici ce que le monde doit faire, maintenant :
Briser le mur du silence : rendre possible et sécuriser l’accès à l’information (outils de contournement, communications, accès satellitaire lorsque cela est légalement possible) afin que les Iraniens puissent documenter les crimes.
Sanctuariser la preuve : soutenir massivement les mécanismes onusiens pour collecter, vérifier et archiver les preuves en vue de futurs procès.
Cibler les donneurs d’ordre : des sanctions intelligentes qui frappent les architectes de la répression, pas l’économie de survie des Iraniens.
Enquêter sur les mercenaires : faire toute la lumière sur la présence de milices étrangères sur le sol iranien.
Je suis un exilé iranien. Mon rôle n’est pas de commenter la mort de mon peuple. Mon rôle est de refuser que le monde s’habitue. Car s’habituer à ces images de sacs mortuaires, c’est laisser le crime gagner une seconde fois.