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Billet de blog 25 janvier 2026

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En Iran, danser devant la mort pour briser le silence

Quand l’enterrement se change en noce, et le deuil en tactique de résistance... En janvier 2026, les cimetières iraniens sont devenus le théâtre d’une insurrection symbolique. Face à un pouvoir qui administre jusqu’aux cadavres, horaires, silences, signatures, enterrements sous surveillance, des familles endeuillées transforment les funérailles en « mariage ».

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Danser devant le véhicule funéraire, lancer des ululations de fête, fleurir une voiture « comme une voiture de mariés » : ce n’est plus seulement pleurer, c’est reprendre le contrôle des signes, donc du récit.

Je suis en exil, et c’est depuis cette distance forcée que je vois des motifs se répéter. À l’intérieur du pays, la répression écrase les gestes avant même qu’ils ne deviennent des formes. Dehors, on revoit les images, on recoupe, on reconnaît des syntaxes : une même scène, dans des villes différentes, avec les mêmes objets et les mêmes sons, comme si un peuple inventait une grammaire de survie.

Sur un écran, une mère danse devant le véhicule qui transporte le corps de son fils. Elle lance des kel, ces ululations de fête (des “youyous”), ces ululations que l’on associe d’ordinaire aux noces et la foule répond, applaudit, frappe des mains. Rien ne ressemble au deuil attendu : ni la liturgie, ni l’économie du silence. On a l’impression de tomber sur une scène de mariage, mais un mariage déplacé, absurde, tragiquement « au mauvais endroit ».

Sauf que ce n’est pas un mariage. C’est un enterrement.
Et c’est précisément là que commence le politique.

Illustration 1

Une voiture « comme une voiture de mariés »

Un témoignage publié à propos d’un jeune homme tué à Téhéran en janvier 2026 décrit ce basculement avec une précision rare : au lieu des récitations attendues, de la flûte, des kel, et la voiture du défunt décorée de fleurs « comme une voiture de mariés », amenée à la cérémonie.

Ce détail une voiture, des fleurs, un son de fête est tout sauf anecdotique. Parce que la politique, dans les régimes de coercition, se joue souvent à l’endroit le plus concret : qui a le droit de nommer, de montrer, de rassembler ? Ici, la famille ne prononce pas un slogan : elle déplace la scène. Elle dit sans discours : « vous avez tué ce qui devait commencer ».

Une autre séquence (réseau social, janvier 2026) participe de la circulation de cette forme. Dans sa légende, on lit : « Les funérailles de Mohammad Hassan Jamshidi et Ali Faraji, tués en janvier 2026 par le régime islamique d’Iran, se sont transformées en mariage. »

Je ne l’emploie pas comme “preuve”, mais comme indicateur : la “noce” funéraire circule comme une syntaxe immédiatement lisible, donc imitable.

La biopolitique du régime : gouverner les corps, gouverner le deuil

Pour comprendre pourquoi cette « noce dans le deuil » surgit, il faut regarder le contexte de janvier 2026 : la répression ne s’arrête pas à la mort. Elle se prolonge dans une administration sécuritaire des cadavres et des cérémonies.

Là est l’enjeu : rendre la mort bureaucratique et sécuritaire. Récupérer un corps sous conditions, enterrer vite, signer, se taire, ne pas rassembler. Une mort propre, nocturne, contrôlée, c’est-à-dire non contagieuse politiquement.

La « noce » funéraire fait exactement l’inverse : elle rend la mort bruyante, désordonnée, ingouvernable. Elle enlève au pouvoir son avantage principal : le monopole de la scène.

C’est là que la danse retrouve sa forme rituelle et devient un instrument de lutte.

Pourquoi le mariage : un langage universel, donc politiquement efficace

Le mariage, en Iran, est un rite majeur : un dispositif de lumière, de futur, de communauté. Quand on en importe les signes dans un enterrement, le message ne demande aucun mode d’emploi.

Le kel (ululation) est un cri de fête : il appelle une réponse collective. La voiture fleurie renvoie à l’iconographie des noces. Les gestes de danse surtout lorsqu’ils viennent d’une mère dans une scène de deuil, renversent l’attente morale et produisent un choc : ce n’est pas la joie, c’est une accusation.

Ce renversement est d’autant plus puissant qu’il est immédiatement décodable par un public non militant : vous n’avez pas seulement tué une personne, vous avez tué un avenir, un couple, des enfants, une trajectoire, une joie possible. Et cette accusation se fait avec des signes que l’État ne peut pas aisément criminaliser sans se démasquer.

Ce n’est pas une « invention » : quand le deuil emprunte déjà à la noce

Ce qui se passe aujourd’hui ne surgit pas de nulle part. L’histoire des pratiques de deuil en Iran est faite d’emboîtements : couches anciennes, répertoires populaires, et rituels chiites structurés autour de la mémoire des morts et des commémorations.

Dans ce paysage, le deuil n’est pas seulement l’expression d’une perte : c’est une scène sociale. Il connaît des objets, des mises en scène, des calendriers de rassemblement. Et il existe, dans la culture populaire, des figures et des dispositifs où l’imaginaire nuptial vient frôler l’espace funéraire : non pour « embellir » la mort, mais pour dire une vie interrompue, un futur volé.

Autrement dit : quand une famille « marie » un mort aujourd’hui, elle n’invente pas un symbole incompréhensible. Elle active un répertoire déjà présent, mais elle le retourne contre l’État, dans une conjoncture où la bataille porte sur la scène, la mémoire et la foule.

2022 : la robe blanche au cimetière, ou l’avenir confisqué

En 2022, une image a marqué les esprits : lors d’obsèques à Izeh, la compagne d’un jeune tué apparaît en robe de mariée.

Le contraste est brutal : la blancheur des noces posée sur la terre du cimetière. Là encore, la scène « dit » ce qu’un éditorial peut expliquer pendant des pages : union interrompue, futur coupé net, promesse cassée.

Cette image aide à comprendre pourquoi, en 2026, danser devant un véhicule funéraire « comme devant une voiture de noces » n’est pas un caprice : c’est une syntaxe. Une phrase sans mots.

Ce que la « noce funéraire » arrache au pouvoir

  1. Elle fracture le récit officiel.
    Le pouvoir peut qualifier un mort d’« émeutier », d’« accident », de « terroriste ». Une famille qui installe les signes du futur au cœur du deuil impose une autre narration : celle d’une vie volée, donc d’un crime politique.
  2. Elle transforme l’intime en commun.
    Le mariage est social par définition. En le convoquant au cimetière, on oblige la communauté à répondre : applaudir, suivre, se rassembler. Le deuil devient lieu public, précisément ce que la répression tente d’empêcher.
  3. Elle est simple, donc réplicable.
    Une voiture fleurie, des kel, une danse : ce sont des gestes plus faciles à reproduire qu’un manifeste. C’est ainsi que naissent des formes politiques sous les dictatures : des formes qui se transmettent par imitation, parce qu’elles touchent le corps avant les idées.

Conclusion : briser le silence, jusque dans la mort

En janvier 2026, la violence a atteint un seuil tel que même le langage diplomatique et institutionnel peine à en contenir la réalité. Mais pour les familles, l’urgence est plus immédiate : empêcher que la mort soit confisquée une seconde fois, par le silence, la peur, l’administration sécuritaire.

La « noce funéraire » est une réponse : elle re-politise ce que l’État veut réduire à un protocole. Elle fait du cimetière une scène et du rite une arme.

« Dans ce mariage impossible, les invités ne sont pas là pour célébrer une union, mais pour acter une rupture : celle d'un peuple qui a décidé que même ses morts ne se soumettraient plus. »

Illustration 2

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