Franco Berardi (Bifo): «recommencer à nous ennuyer est la dernière aventure possible»

Traduction d'une interview donnée à Amador Fernández-Savater par Franco Berardi, dit Bifo, à propos de son dernier livre And: Phenomenology of the end, où il explore la «mutation anthropologique actuelle», à savoir «l'impact des technologies digitales sur notre perception et notre sensibilité».

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Au début des années 70, Pier Paolo Pasolini utilisa le terme de « mutation anthropologique » pour désigner les effets de la pénétration de la culture de consommation en Italie. Selon Pasolini, la consommation avait atteint et altéré des couches de l'être auxquelles le fascisme n'était pas arrivé. Pour le poète-cinéaste, toutes les réponses – tant les réponses politiques que celles de la culture ou de la philosophie - devaient être repensées à la lumière de cette transformation.

Franco Berardi (Bifo), philosophe ayant participé de manière active aux mouvements autonomes italiens depuis les années 70, décrit dans son dernier livre And: Phenomenology of the end, fruit d'un travail de plus de 15 ans, la « mutation anthropologique » actuelle: l'impact des technologies digitales sur notre perception et notre sensibilité. Mais qu'entend-on par sensibilité ? C'est la capacité d'interpréter des signaux non-discursifs, non-codifiés. Cette capacité est en train de s'atrophier en raison de notre exposition aux technologies digitales qui fonctionnent selon une logique extrêmement formatée, une logique du code.

Pour Bifo, aujourd'hui tout doit être repensé car la portée de la mutation digitale est d'une même envergure. L'atrophie de la sensibilité implique une atrophie de l'empathie, qui est la capacité de sentir-avec, de sentir l'autre comme prolongation de mon existence et de mon corps. La base sensible de la solidarité. Quels sont les monstres qui habitent cette insensibilisation radicale? Comment peut-on recommencer à penser, à créer et à lutter dans des conditions de transformation radicale de la perception? Et quel type d'être humain sommes-nous en train de devenir?

Une épidémie de discourtoisie

Amador Fernández-Savater: À la différence de tes autres livres, je dirais que And: Phenomenology of the end est un livre sur l'esthétique plus qu'un livre politique. Un livre où l'esthétique est au premier plan et, en tous les cas, où la politique est redéfinie comme une question esthétique, comme quelque chose qui a avoir avec notre perception et qui affecte la sensibilité. Es-tu d'accord?

Bifo: Oui, le sens du mot «esthétique» est très vaste: c'est la science de la perception, etc. Mais il me semble que l'esthétique a aussi à voir avec une érotique: la compréhension de la relation entre les corps. Il me semble que cette dialectique entre l'esthétique et l'érotique est centrale pour comprendre la mutation contemporaine. Comment la mutation numérique modifie-t-elle la perception esthétique et la perception érotique ? Voilà l'objet de mon livre.

Aujourd'hui nous vivons un déplacement d'une perception érotique du corps de l'autre à une perception de plus en plus informatique: le corps de l'autre nous apparaît comme signe, comme information. Cette mutation a une forte composante pathogène. C'est une mutation qui produit beaucoup de souffrance, d'effets de panique et de dépression en raison de l'ouverture de l'organisme sensible que nous sommes à une hyper-saturation de stimulus, qui mène à une paralysie du corps érotique.

Amador: Au centre de ton livre, il y a deux de concepts: la «logique conjonctive» et la «logique connective». Tu expliques la mutation actuelle par le passage de la première à la seconde. Peux-tu nous expliquer?

Bifo: La conjonction est une dimension interprétative vibratoire et ambiguë. Le meilleur exemple pourrait être le moment de la séduction amoureuse: les mots que nous prononçons se prêtent alors à une interprétation non codifiée. Voilà ce qu'est la conjonction, c'est à dire fondamentalement une conjonction entre les corps.

Par contre, la logique connective est une relation dans laquelle l'interprétation du sens est formatée, est réduite à un format. C'est la relation entre une machine et une autre machine – ou entre un être humain et une machine - où le signe n'a qu'une seule signification possible. Si deux machines sont formatées de manière différente, elles ne peuvent se comprendre: nous avons besoin d'une réduction à un même format qui permette l'interprétation exacte des signes.

Dans la relation conjonctive l'exactitude n'existe pas. Il n'y a pas d'exactitude parce que la relation humaine conjonctive est essentiellement une relation d'ambiguïté. Naturellement, c'est un type de relation dans laquelle peut naître la violence s'il n'y a pas d'éducation à la conjonction, ce qu'on appelait la «courtoisie» dans la modernité. Il me semble que ce que nous vivons en ce moment dans le monde est essentiellement une épidémie de discourtoisie, c'est à dire une incapacité à déchiffrer les signes à partir du désir.

Donald Trump, la sombre victoire du baroque

Amador: Tu retrouves un même rejet de la logique conjonctive dans des cultures très différentes: la peur du corps, surtout du corps de la femme, le rejet du mélange et de la confusion, de l'ambiguïté des sens, etc. Et une défense et un éloge de l'idéal, du modèle, de la pureté. As-tu rencontré un humus culturel alternatif où il y ait des éléments d'une autre sociabilité possible, d'une autre relation entre corps et signe?

Bifo: Pour décrire la transition à l'hégémonie du connectif, il me semble nécessaire de faire une espèce de cartographie des formes culturelles qui se sont développées tout au long de l'histoire humaine. Naturellement je n'ai choisi que quelques moments et j'ai réduit cette recherche anthropologique à une alternative essentielle: l'alternative entre le puritanisme et le baroque.

Au-delà de sa définition proprement religieuse, culturellement le puritanisme est une annulation de l'ambiguïté dans les relations interhumaines. Et donc, une annulation de l'histoire même. Pensons à la création des États-Unis d'Amérique. Un historien a dit que les États-Unis sont la première nation au monde à être née comme expression du mot: la Constitution vient en premier, ensuite vient la communauté. Mais évidemment, la destruction de l'histoire antérieure vient avant le mot: l'histoire des peuples indigènes qui vivaient là.

Mais aussi la destruction, l'annulation et l'oubli de tout ce qui s'est passé auparavant dans la Vieille Europe. Les puritains, les pères fondateurs, fuient l'Europe pour oublier la sale histoire du catholicisme et du protestantisme européen. En oubliant l'impureté européenne, en supprimant l'impureté indigène, et en déclarant fonder la pureté, la ville sur les collines, la Nouvelle Jérusalem. Il ne faut pas s'étonner que ce soit sur cette même terre, là où est née la pureté du mot, que soit née ensuite la pureté de la communication digitale.

Amador: De l'autre côté, il y a le baroque. Comment interprètes-tu le baroque?

Bifo: C'est un phénomène qui accompagne l'histoire du puritanisme, un courant culturel, esthétique, perceptuel et politique minoritaire, mais constamment présent pendant les siècles de la modernité. Le baroque est essentiellement la prolifération des signes, le spectacle de cette prolifération. Ce n'est pas un hasard que le baroque ait été l'outil politique déployé par l'Eglise catholique de la Contre-réforme, pas un discours de persuasion mais bien un spectacle de séduction. La prolifération des signes pendant l'époque du baroque catholique est une histoire de spectacularisation et de multiplication des ambiguïtés.

Le baroque disparaît à un certain moment de l'histoire moderne, lorsque la bourgeoisie puritaine, nordique, construit un monde où l'ambiguïté est considérée comme dangereuse. Mais à un moment donné, il explose à nouveau sur la scène du monde. Je dirais que c'est d'ailleurs pendant les années 80 du XXème siècle. Paradoxalement, le baroque revient comme forme dominante, majoritaire, grâce à la prolifération de signes que la communication puritaine et digitale a produit. La machine digitale a produit un tel excès et prolifération de signes que la réception esthétique est incapable de produire une interprétation adaptée, adéquate. Et le baroque explose pendant les années 80, 90 et aujourd'hui de manière dominante. Je crois que la victoire électorale de Donald Trump est essentiellement la victoire du baroque, comme indéchiffrabilité de signes totalement contradictoires.

Amador: Peux-tu nous expliquer un peu plus cette relation entre un phénomène comme Trump et le baroque?

Bifo: Je recommanderais la lecture d'une féministe américaine qui s'appelle Angela Nagle. Nagle a écrit un livre très intéressant – et très ambigu aussi -  que je ne partage pas dans l'ensemble, mais qui contient de nombreux éléments pour comprendre la victoire de Donald Trump. Le titre du livre est Kill All Normies et c'est un livre sur la atl-right culture, sur la relation entre la culture libertaire, transgressive, et la culture d'extrême-droite, qui est une droite paradoxalement ironique ou, plus que ça, cynique.

Qu'est-ce que c'est l'ironie? Qu'est-ce que c'est le cynisme? C'est justement le problème que propose le baroque. L'ironie est la conscience de l'ambiguïté. Cette conscience de l'ambiguïté a deux faces possibles. La face courtoise, que l'on retrouve lorsque les signes sont ambigus et que je déchiffre cette ambiguïté à partir du désir, pour accroître mon plaisir et ton plaisir.

Mais l'ironie a aussi une face cynique. Et le cynisme qu'est-ce que c'est? C'est une question très difficile. Je dirais que le cynisme est une conscience de l'ambiguïté, mais qui accepte comme seule interprétation possible l'interprétation du pouvoir. C'est le plus fort qui interprète. Les signes sont ambigus, je les interprète donc selon ma volonté, parce que je suis le plus fort.

Où nous trouvons-nous aujourd'hui? Nous nous trouvons sur le territoire du triomphe total du puritanisme digital, mais paradoxalement, ce triomphe a produit dans la dimension érotique et sociale un effet hyper-baroque, où nous perdons sans cesse l'orientation.

«Non c'est non»: quand l'ambiguïté devient dangereuse

Amador: Tu dis dans ton livre que, bien que cela puisse sembler paradoxal, le porno est le point d'arrivée d'une transformation puritaine du monde.

Bifo: Comme je l'ai déjà dit, je crois que la relation entre les corps est en train de s'appauvrir à cause du déplacement de la communication de la relation empathique vers le terrain de la communication connective. Il y a peu, je lisais un message d'un garçon de 19 ans qui disait: «Depuis que je suis né, mes relations les plus importantes ont toujours été avec des automates intelligents que j'ai rencontrés sur le net, pourquoi devrais-je avoir des relations sexuelles avec des humains? Les humains sont plus brutaux, moins intelligents et moins intéressants que les automates». Il me semble que c'est clair: les êtres humains parlent aujourd'hui avec des automates et ils sont en train de perdre la capacité de parler avec d'autres êtres humains. La relation entre les êtres humains s'est transformée en une relation sans courtoisie, sans ce type de savoir spécial qu'est le déchiffrement de l'ambiguïté dans des conditions d'empathie. Le porno est justement la sexualité sans ambiguïté, là où l'ambiguïté est supprimée dès le début, c'est à dire qu'on sait toujours ce qui va se passer.

Amador: Le mouvement des femmes est peut-être actuellement le mouvement qui démontre le plus de vitalité en Espagne mais aussi ailleurs. Hier nous avons marché ensemble dans les rues de Madrid contre la sentence de la Manada qui ne considère pas comme violation les faits prouvés. Penses-tu que ces mouvements ont des les potencialités pour repenser et reconstruire les codes affectifs et de communication interhumaine?

Bifo: Je ne sais pas si tu connais Camille Paglia... Que dit-elle? Avant tout, elle dit: je suis baroque, catholique et latine. Deuxièmement: Madonna est une référence pour moi. Et son travail est un travail critique face au féminisme puritain, qui a un rôle fondamental, probablement majoritaire, dans l'expérience du féminisme américain. La lecture de Camille Paglia, pour moi tout comme pour les femmes de ma génération, a été une expérience enrichissante. Mais à un moment donné, les choses ont changé et l'attitude de Camille Paglia est devenue de plus en plus minoritaire et aujourd'hui, il me semble, elle a complètement disparu, du moins aux États-Unis.

Pourquoi? Les femmes féministes seraient-elles devenues trop puritaines et moralistes? Non, c'est le monde qui a changé, le monde a changé d'une manière qui rend de plus en plus difficile le fait d'interagir de manière ambiguë et courtoise. L'ambiguïté est devenue dangereuse parce que la courtoisie a disparu, nous sommes alors obligés de dire «oui c'est oui, non c'est non». Je n'aime pas cette binarisation de la communication, mais aujourd'hui elle me semble inévitable. Parce que hors de la réduction «oui-oui, non-non» il y a un danger de violence constant.

S'il n'y a pas d'ambiguïté, il n'y a pas d'érotisme. L'érotisme passe essentiellement par la détection d'une intention implicite dans une communication ambiguë. Mais si les contextes où il est possible d'interpréter l'ambiguïté à partir du plaisir de la relation et de l'empathie disparaissent, alors l'unique manière de se comprendre se réduit à «oui-oui» ou à «non-non». La mutation actuelle n'est pas seulement technologique, mais bien communicative: la mutation des possibilités d'interprétation a produit un effet de «pornografication» du panorama érotique contemporain.

Politique critique, politique mémétique

Amador: Comme interprètes-tu l'ascension de l'extrême-droite à laquelle nous assistons partout?

Bifo: Je crois que le retour du fascisme au niveau planétaire doit être interprété d'une nouvelle manière. Il y a certainement de nombreux signes du fascisme classique: le nationalisme, l'agressivité, la diffusion de la guerre, le racisme... Mais la genèse du phénomène actuel est différente et nous devons l'interpréter à partir de sa différence.

Qu'est-ce qui se passe? Je crois que nous sommes en train de sortir – ou nous sommes déjà sortis – de la dimension qui a rendu possible la politique de la modernité, c'est à dire la pensée critique. Qu'est-ce que c'est la pensée critique? Qu'est-ce que la critique? La critique est la capacité de distinction entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal, dans une énonciation, dans une information, dans un événement. Mais pour discerner de manière critique, il faut du temps.

La critique a été possible quand l'écriture et la presse ont permis une re-lecture, une réversibilité et surtout un temps pour la distinction critique. La bourgeoisie illustrée fit de la critique la faculté essentielle de la décision politique. Les événements ont lieu, les informations nous les racontent, mais nous devons décider si c'est vrai ou faux, bon ou mouvais. Et c'est seulement à partir de ce discernement qu'une décision politiquement critique est possible.

Mais ceci n'existe plus. La situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui ne permet pas de décision de type critique. De fait, on ne parle plus de «gouvernement» mais bien de «gouvernance». Qu'est-ce que la gouvernance? C'est une automatisation de la décision. Si nous pensons par exemple à ce qui a lieu dans le domaines des finances, où il y a des milliards et des milliards d'informations qui circulent de manière continue dans le monde à la vitesse de la lumière, comment pouvons-nous décider d'investir dans une direction ou d'une autre? Nous ne pouvons pas! Alors nous automatisons la décision.

Et que se passe-t-il sur le terrain de la politique? La décision rationnelle et séquentielle se substitue à une forme de communication que nous appelons «mémétique». C'est le mème qui produit les effets de la politique contemporaine. Qu'est-ce que c'est un mème? Un mème est une unité minimum hyper-intense et hyper-suggestive, mais pas rationnelle, de communication politique. La grenouille Pepe, le symbole utilisé par les suprémacistes nord-américains favorables à Trump, semble avoir eu un effet énorme sur la décision de vote de millions de jeunes américains. Le livre d'Angela Nagel contient de nombreuses informations sur cette forme de communication.

Marshall McLuhan, dans son livre Understanding Media de 1964, qui est probablement un des livres fondamentaux pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui, dit: quand l'univers de la technique de la communication passe de la forme séquentielle de l'écriture alphabétique imprimée à la dimension de la simultanéité électronique, la pensée cesse d'être critique et se transforme en pensée mythologique. Qu'est-ce que la mythologie? La mythologie est une pensée, ce n'est pas une folie, mais c'est une pensée dans laquelle, comme dans l'inconscient freudien, le principe de contradiction ne fonctionne pas. Le dieu Apollon peut être mort ou vivant: aujourd'hui il est mort, et demain il vivra à nouveau. Il peut être blanc et noir en même temps. C'est cela la mythologie: la cohabitation de possibilités contradictoires. C'est juste le contraire de la critique. Selon McLuhan, la transition de la séquentialité alphabétique à la simultanéité électronique produit un effet d'annulation de la possibilité même de la critique. Mais cela veut dire qu'elle annule en même temps la politique.

Amador: Penses-tu que la gauche doit reprendre la tradition de la pensée critique ou doit-elle apprendre à se déplacer dans ces «nouvelles» conditions mythologiques?

Bifo: Dans un article récent, Geert Lovink pose cette question: «La gauche sait-elle produire des mèmes?» C'est à dire, pouvons-nous utiliser le mème comme forme de communication? C'est un problème sérieux. Ma réponse immédiate est que oui. Dans mon histoire personnelle, les expériences politiques du mouvement des années 70 en Italie ont été plus un phénomène de communication mythologico-mémétique qu'un phénomène de communication critique. Et toute la culture rock, particulièrement pendant les années 80, a été une expérimentation dans la mythologie de la pensée collective. Mais en même temps la question est: pouvons-nous renoncer à la décision critique? Je n'ai pas de réponse à cette question. J'ai le sentiment que si nous ne pouvons pas décider politiquement à partir d'un discernement critique, cela signifie que le fascisme est là pour rester, ce que je ne trouve absolument pas drôle.

La révolution de l'ennui

Amador: Il y a peu, nous sommes passés par les commémorations des anniversaires de la Révolution Russe, de la mort du Che, de mai 68... Je voulais te poser une dernière question sur la nécessité de réimaginer le changement social, la révolution. Si, comme tu l'expliques, l'émancipation ne peut plus être un projet rationnel, articulé par une stratégie de moyens et de fins, parce que tout ça appartiendrait plutôt au paradigme de la critique, comment la repenser, la réimaginer?

Bifo: On m'invite beaucoup pour parler de Mai 68: j'avais alors 18 ans, j'étais à la faculté de philosophie de Bologne. Je suis un mec chanceux: tout me semblait parfait, le monde était exactement comme je me l'imaginais, le désirait et le pensait.

Mais pouvons-nous penser répliquer aujourd'hui quelque chose de similaire? Je ne dis pas que non, mais je problématise la chose en disant ceci: Mai 68 est né de l'ennui. Les années 60 étaient en partie ennuyeuses. L'ennui n'est pas quelque chose de mauvais, ça peut être passer une après-midi en imaginant des choses, en ne sachant pas exactement quoi faire. Mais les années soixante étaient aussi d'une intensité énorme, d'une grande vitalité culturelle, artistique, musicale. Un monde entier s'ouvre. Mais moi, je suis là, avec ma grand-mère à la maison, et je m'ennuie énormément. Je désire donc l'aventure, j'ai un désir d'aventure.

Aujourd'hui nous vivons dans des conditions inverses: celles de l'angoisse, de l'excès d'aventures, qu'en plus je ne vis pas. Je ne vis pas l'aventure, mais l'aventure m'entoure, on m'oblige à vivre quelque chose que je ne suis pas en train de vivre. Voilà ce qui semble être la condition présente.

Je viens de voir Loveless, le second film de Zvyagintsev, un réalisateur russe très triste, très froid. Loveless est l'histoire de la relation d'une mère et d'un enfant de 8 ans qui s'appelle Alyosha et qui disparaît à un certain moment. Pourquoi? Parce qu'il est «loveless», «sans amour»? Parce que sa mère, pour des raisons sociales, relationnelles, de couple, de travail, de précarité, de smartphone qui sonne constamment, n'est pas capable d'aimer. Et elle le dit: «j'ai eu un enfant mais cela a été une erreur parce que je ne suis pas capable d'aimer, je ne sais pas comment aimer cet enfant».

L'enfant disparaît. On le cherche partout mais on ne le retrouve pas. Il est mort ou caché, ou il a été assassiné, on ne sait pas. Le film termine comme cela, on ne sait pas. Le problème aujourd'hui, c'est que nous ne savons pas. Nous ne savons pas si dans une situation angoissante, d'accélération, d'hyper-saturation de l'espace d'attention, le plaisir d'une relation entre des corps qui parlent peut être réactivée.

Le mot a été séparé du corps. Nous parlons beaucoup, mais les corps ne se rencontrent pas. Et quand les corps se rencontrent, ils ne savent pas parler. C'est le problème de la relation érotique, mais aussi le problème de la relation politique et des relation sociales.

Amador: Une politique d'émancipation pourrait-elle commencer par la rencontre entre les corps?

Bifo: Nous devons entreprendre une pratique, et pas seulement un discours, d'assouplissement de nos attentes, d'abord au niveau de l'existence quotidienne mais pas seulement. Il faut dire: «oui, l'accélération et le désir d'avoir un tas de choses ont pris le dessus, mais moi, est-ce que cela m'importe vraiment?» Ce qui est important, pour citer Carlos Castaneda, n'est pas de gagner ou de perdre, mais de rester impeccable. Et que signifie rester impeccable? Impeccable signifie qu'il n'y a pas de règles, que je décide des règles avec mes amis. Et l'unique règle qui prévaut est la règle que nous avons prise ensemble. On peut fonder une politique sur l'idée qu'il n'y a pas de règles, sauf les règles que nous décidons de manière affective, érotique, toujours des tentatives, toujours redéfinissables.

C'est une manière de nous confronter à la peur. De quoi avons-nous peur? Nous avons peur de cette perception de ce que la vie nous échappe et que nous ne la vivons pas. Mais, pourquoi devons-nous considérer que la vie doit être semblable aux aventures que nous lisons ou voyons sur les écrans? Qui le dit? Qui a dit que la vie doit être comme Mai 68? La «bonne vie» pourrait aussi être le retour à l'ennui. Revenir à l'ennui comme thérapie de l'angoisse me paraît être une manière de se confronter au problème.

Je n'ai en fait pas beaucoup de réponses. Notre problème actuel est que les réponses du passé ne fonctionnent plus parce que le contexte relationnel a totalement changé. Mais en même temps, nous insistons à poser des questions qui impliquent des réponses du passé. Un mouvement d'assouplissement de nos attentes d'aventure pourrait être le commencement d'une nouvelle aventure.

Traduction par Anouk Deville

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