La destruction de l’empathie (Sur la situation politique en Espagne)

À partir d'une lecture depuis le « sensible », le philosophe espagnol Amador Fernández-Savater revient, dans un texte confié à Mediapart, sur trois mobilisations qui ont secoué l'Espagne en 2018, des manifestations contre les violences faites aux femmes le 8 mars aux hommages après la mort d'un vendeur ambulant dans le quartier de Lavapiés à Madrid.

La conjoncture politique pourrait-elle être vue pas seulement comme un conflit entre différents groupes cherchant à accéder au pouvoir mais bien comme un choc entre différentes perceptions de la vie sociale, entre différentes sensibilités de la vie en commun? C’est ce que nous tenterons de faire ici en nous appuyant sur le concept évocateur de « pédagogie de la cruauté » que propose l’anthropologue Rita Segato et que je vais m’attacher d’expliquer brièvement.

Dans nos sociétés, la vie est de plus en plus précaire: la vulnérabilité et la dégradation des protections sont des tendances générales et transversales. Actuellement, le capitalisme ne se préoccupe plus seulement de sa reproduction régulée, il poursuit continuellement la conquête de nouveaux territoires objectifs et subjectifs: de nouvelles terres et de nouvelles couches de l’être à exploiter. C’est un capitalisme de pillage.

Cette conquête permanente requiert non seulement l’abolition des anciennes régulations et protections (qui ont souvent été le fruit de luttes des gens du bas), mais aussi une insensibilisation radicale. Dans un contexte de compétition généralisée et de sauve-qui-peut, de guerre de tous contre tous, l’autre doit être perçu avant tout comme un obstacle ou une menace : comme un ennemi.

Le principe de cruauté est une diminution de l’empathie: l’autre est jetable et superflu, rien ne me lie à lui, nos destins n’ont rien en commun. Il y a une « programmation neuro-guerrière d’une faible empathie » dans nos sociétés. La violence en est l’arme fondamentale: elle transmet le message impérieux que l’autre (femme, vieux, migrant, pauvre, noir, dissident) est de trop, qu’il peut être éliminé.

Les politiques de précarisation de la vie s’appuient donc sur une certaine configuration – ou déconfiguration – de la perception et de la sensibilité. Celles-ci devraient être considérées comme des questions politiques de premier ordre, même si les analyses de conjoncture s'y arrêtent à peine et préfèrent décrire les tractations des partis et les intrigues de la cour, les relations de force entre organisations et factions ou encore l'état des sondages et de l'« opinion publique ». Il semble alors absolument nécessaire et urgent de se doter d'une sensibilité poétique sismographique pour approfondir et décrire ce plan de la réalité.

Droitisation affective

On l’a souvent répété. Le mouvement du 15-M [« les indignés »] a fonctionné en Espagne comme un « coupe-feux » face à l'ascension du populisme de droite qui s’est étendu ces dernières années à un niveau micro et macro dans toute l'Europe: le Front National, le Brexit, Alternative pour l'Allemagne, Pegida, la Ligue du Nord, CasaPound, l'Aube Dorée…

Mais de quel type de « coupe-feux » s’agissait-il? Dans notre cas, nous avons insisté à penser et à décrire le 15-M comme un effet de sensibilité. Un phénomène de sensibilisation collective. À partir du mois de mai 2011, une sorte de « seconde peau » s'est déployée un peu partout dans la société grâce à laquelle ce qui arrivait à d’autres était ressenti et considéré comme une expérience propre et proche.

Par cela, nous ne voulons pas dire que tout le monde était présent à chaque fois qu’une famille se faisait expulser de son logement, ni que tout le monde s’impliquait dans l'aide aux migrants n’ayant pas de carte sanitaire, ni que tout le monde participait aux occupations des écoles menacées par les coupes budgétaires. Cela signifie plutôt qu'il existait un climat social général qui englobait, connectait et amplifiait chaque action, chaque initiative qui avait lieu. Le 15-M créa un commun sensible dans lequel il était possible de ressentir les autres/avec les autres comme semblables.

Cette peau s'est désagrégée et fragilisée en grande partie à cause d’une « verticalisation » de l'attention et du désir, qui ont été délégués et placés dans la promesse électorale que constituait l'« assaut institutionnel » proposé par la nouvelle politique (Podemos, les confluences municipales, etc.). Alors qu'ils étaient captivés par les stimuli provenant du haut (TV, dirigeants, partis) et en proie à une perte d’attention à ce qui se passait autour de nous, cette « seconde peau » s’est déchirée petit à petit.

Nous ne sommes en fait pas sortis de la crise: c’est plutôt que le contact sensible entre ceux qui ont « sombré » et ceux qui se sont « sauvés » (ou plutôt qui pensent s'être sauvés pour le moment) s'est perdu. La disparition du « coupe-feux » qu’avait produit le 15-M a laissé la voix libre à ces forces toujours présentes: l’approfondissement et la consolidation de la précarité généralisée de l’existence, la guerre de tous contre tous et le sauve-qui-peut.

Le venin que génère l'amertume provenant d’humiliations quotidiennes – qu'elles soient importantes ou infimes, réelles ou imaginaires – s’est converti en dard du ressentiment victimiste que l’on voit circuler aujourd'hui sur les réseaux sociaux. La « droitisation » constamment évoquée dernièrement, d’abord liée à ce que le conflit en Catalogne semble avoir « réveillé » dans toute l'Espagne, est avant tout une crispation sociale et affective plutôt qu’une question idéologique, identitaire ou politique. Un durcissement de la perception et de la sensibilité.

Le sens profond de la présence de drapeaux espagnols à de nombreux balcons (ils serviront pour le Mondial de football...) a à voir avec la peur, l'amertume et la solitude, mais aussi avec le désir réactif du rétablissement d’un certain ordre, d’un désir de consommation et de l’attente qu’une main forte agisse contre tout ce qui fait déviance ou déstabilise la fiction de normalité, avec comme élément cohésif l'anti-catalanisme.

Actuellement, c'est sans doute le parti Ciudadanos [allié à En Marche, ndlr] qui agite le plus habilement cette « passionnalité obscure » (Diego Sztulwark) afin d’en récolter les fruits au niveau électoral mais aussi de s'en servir comme base de son projet politique qui convertit la société en une entreprise totale. Où il n’y a de place que pour les gagnants et qui n'offre aucun espace aux adversaires (disqualifiés en tant qu’interlocuteurs à travers la répression, la censure et la criminalisation), ni aux « anomalies » (comme par exemples les espaces communs urbains ou les vendeurs de « top manta »[1]).

Sur fond de ce décor obscur et crispé apparaissent néanmoins d’autres voix ou des mouvements qui en appellent à d'autres sensibilités et qui activent d'autres perceptions, pour reployer une autre peau. Sans chercher à être exhaustif ni totalisant, je vais en présenter trois exemples (même s’il y en a d'autres) : les mobilisations du 8 mars 2018 et les mobilisations qui ont eu lieu autour de la mort de Gabriel Cruz et de celle de Mame Mbaye.

1 - Le mandat de masculinité

Pour Rita Segato, la violence machiste est l’expression première de la pédagogie de la cruauté. Le capitalisme de pillage installe un champ de bataille dans le corps des femmes. Dans le contexte actuel de précarité généralisée, la position de l'homme se voit fragilisée: il ne peut plus subvenir aux besoins, il ne peut plus avoir, il ne peut plus être. Il doit pourtant continuer à prouver qu'il est un homme. Les hommes sont soumis à un « mandat de masculinité » qui les oblige, pour exister, à démontrer pouvoir et force : physiques, intellectuels, économiques, moraux, de guerre, etc. Le mandat de masculinité se traduit ainsi par un mandat de violence.

Le viol n’est pas érotique ou recherche de plaisir, il est un acte de démonstration de pouvoir. Le pouvoir de l'impuissant, anxieux de démontrer qu'il est et qu’il continue à être un homme. C'est un message qu'envoie un homme à d'autres hommes: je peux, je suis capable, je suis le maître des vies. Ce n'est pas un fait exceptionnel, ni l’exclusivité de quelques hommes monstrueux ou « psychopathes ». Il s'appuie sur la base que composent mille violences quotidiennes et transversales: dans l'espace public et dans l'espace intime, dans la rue et à la maison, dans le travail et dans les relations.

La femme n'est pas simplement un corps-victime de la violence. Ce qui est agressé en elle, c'est précisément sa force d’insoumission au mandat de la masculinité, sa capacité à créer des relations, des liens, des réseaux, des complicités, à créer communauté et empathie.

Le 8-M [8 mars 2018, ndlr], journée inédite de grèves et de manifestations massives, a rendu visibles des milliers de femmes qui sont descendues dans les rues dans toute l'Espagne pour dire qu’elles en avaient assez. Les chants et les pancartes qui y ont été exhibées doivent être comprises comme un registre détaillé des mille violences quotidiennes qui habitent la « normalité ». Après avoir vécu une journée aussi exceptionnelle, les femmes n’étaient plus les mêmes lorsqu’elles ont repris leur quotidien, elles sont revenues à la normalité plus liées et plus fortes. Le 8-M est bien la crête visible de l'écume d'une vague de fond qui est en train de pousser au changement de la vie quotidienne, ce « bouillon de culture » de la violence la plus spectaculaire que nous pouvons observés aux informations.

Elle a d’ailleurs été aussi une opportunité pour les hommes désireux de désobéir au mandat de masculinité et de sortir de ce cercle funeste entre pauvreté existentielle extrême et l’injonction à faire preuve de pouvoir. Comme une invitation à la métamorphose.

2 - Les belles actions

La disparition du petit Gabriel Cruz [retrouvé étranglé en février 2018, ndlr], le « petit poisson », et la recherche qui a suivi, s'est transformée rapidement en un phénomène fortement médiatisé. Aujourd'hui, les moyens de communication et les réseaux sociaux véhiculent de manière privilégiée – et plus encore depuis quelques temps – la pédagogie de la cruauté. Les tendances à la spectacularisation (la curiosité malsaine), à la simplification de la réalité (le jugement et non la pensée) et à la polarisation sociale (la logique de confrontation, les bons et les mauvais) les parcourent de manière transversale. Et qu'importe que la réalité soit instrumentalisée en faveur de la droite ou de la gauche: quoi qu’il en soit, ceci contribue à la destruction de la sensibilité, de la pensée et de l'autonomie.

Malgré cela, les médias et les réseaux sociaux ont permis pendant quelques jours la mobilisation d'un grand nombre de personnes qui ont aidé à chercher Gabriel ou ont d'une manière ou d'une autre exprimé leur solidarité ou leur soutien à la famille. Mais cette aide se transforma rapidement en haine lorsque le corps du jeune enfant fut retrouvé et que l'identité de l'assassin fut révélée: une femme, une étrangère, à la peau de couleur. Dans ce contexte, la voix de Patricia Ramírez, la maman de Gabriel, constitua une ouverture à un autre monde. Elle provenait pourtant de l'amour le plus courant au monde: l'amour d'une mère.

Son message: ne pas rester centré sur la rage et sur l'ennemi, mais plutôt sur la solidarité et les « belles actions ». Déplacer l'attention vers les gestes d'entre-aide des personnes « qui ont donné le meilleur d'elles-mêmes » pendant ces quelques jours. Et que ne reste, face au non-sens absolu de la mort de Gabriel, que le souvenir chaleureux d'un baume social. « Parce que d’autres en auront besoin dans le futur ».

D'où Patricia tirait-elle la force lui permettant de ne pas se laisser empoisonner par le désir de vengeance? Telle est la question que les journalistes, perplexes et impressionnés, lui ont posée sans arrêt. Elle leur a toujours répondu la même chose: « En honneur du “petit poisson”. Il n'était pas comme ça, et moi non plus ». Ces paroles nous éloignent de l’interprétation typiquement masculine qui veut que les affects mènent obligatoirement à la rage et à la haine, elles que seule la « raison » semblerait capable de contenir. Patricia n’a pas gardé la tête froide ni n’a conservé sa sagesse. En réalité, c'est tout le contraire. La voix de Patricia provient de l'amour pour son fils, de sa reconnaissance envers tous ceux qui lui sont venus en aide et de son désir que le souvenir du « petit poisson » ne soit pas associé à la rage vindicative. Des affects.

Une parole nécessaire et précieuse, chargée d'humanité et de tendresse, riche en métaphores physiques (souvent en relation avec l'eau: la rivière ouverte, la marée de solidarité, le ressac de douleur....). La voix de Patricia a réussi à désarmer, pour le moment, la voracité des moyens de communications et des réseaux sociaux qui fonctionnent en général selon des logiques de spectacularisation, de simplification et de polarisation sociale.

De manière indirecte, elle nous a fait cadeau de pistes que nous pouvons convertir en modes de résistance face à la destruction de l'empathie mais aussi en manières de cultiver une autre sensibilité: s'engager dans des relations de soin, chercher l'intimité et le silence, remercier les gestes d'affection, transformer les affects réactifs en affects actifs, éviter l'instrumentalisation, ne pas laisser parler les autres en notre nom, éviter d’être excessivement protagoniste, « regarder toujours au fond du cœur ».

3 - Une guerre entre pauvres

Mame Mbaye, d'origine sénégalaise, habitant de Madrid et vendeur de top manta, est mort le 15 mars dans le contexte d'une persécution policière dans le quartier de Lavapiés [à Madrid, ndlr]. Sans aucun doute, il a été tué par un système de maltraitance quotidienne qui injecte sans arrêt de la peur, qui empêche le bonheur et rend malade et détruit la possibilité du droit à vivre dans la tranquillité, sans inquiétude, avec sérénité, comme l'explique Sarah Babiker dans un article.

Ce système de maltraitance quotidienne – la loi d'immigration, les inégalités économiques, les persécutions policières, etc. – est précisément la « pédagogie de la cruauté ». Plus que de poursuivre des objectifs concrets, comme par exemple l'éradication de la vente ambulante top manta, il semble plutôt chercher à produire de l'insensibilité: marquer l’autre en tant qu’autre, nous le faire voir en tant qu’autre, établir une distinction entre ceux qui ont sombré et ceux qui se sont sauvés, entre ceux qui sont à l'intérieur et ceux qui sont dehors, empêcher l'empathie et une quelconque solidarité.

Attiser une guerre entre pauvres, alors qu'en réalité le collectif des vendeurs manteros n'est que la pointe extrême des tendances générales auxquelles aujourd'hui personne n'échappe: la précarisation, le manque de protections et la vulnérabilité de la vie.

Le lendemain de la mort de Mame Mbeye, les discours qui furent improvisés lors du rassemblement sur la place Nelson Mandela du quartier de Lavapiés étaient empreints à la fois d'une rage digne (face à une mort intolérable) et de paroles qui faisaient appel à l'égalité, à l'humanité commune, à l'empathie. Contre le mandat de la cruauté, qui propose de ne pas ressentir, de ne pas ressentir avec d'autres, de ne pas s'émouvoir (avec).

Les orateurs se sont exprimés dans trois langues différentes (anglais, français et espagnol), en montrant ainsi la puissance contenue dans les vies migrantes: l'énergie, les capacités et les savoirs qui habitent ces corps habitués aux trajets difficiles, à l'apprentissage et à la ré-alphabétisation constants, à la création de réseaux d'entraide et de complicité.

Ils ne sont pas des pauvres ou des victimes méritant notre compassion, ils ont une richesse et un potentiel énorme que notre société ne sait ni ne veut accueillir. Comme le rappelait Malick Gueye, porte-parole du syndicat des manteros, Mame n'était pas seulement un mantero, mais aussi une personne impliquée dans la lutte pour les droits sociaux et un artiste à qui l'on n'a pas permis d'exercer sa profession en Espagne.

Des larmes heureuses

J’ai eu les larmes aux yeux le 8-M quand j'ai vu aux premières heures de la matinée des piquets de jeunes filles de 16 ans (et de jeunes garçons, en deuxième ligne) qui parcouraient mon quartier avec une énergie incroyable et des consignes d'une lucidité infinie.

J’ai eu les larmes aux yeux lorsque j'ai écouté Patricia Ramírez demandant aux gens qu'ils “sortent la sorcière de leur tête” et rappelant plutôt les “belles actions” qui avaient eu lieu lors de la recherche de Gabriel.

J’ai eu les larmes aux yeux lorsque j'ai écouté les orateurs de la place Nelson Mandela de Lavapiés qui faisaient appel, à peine un jour après la mort (mort politique) de Mame, à une humanité partagée, à l'égalité de toutes les personnes.

Le philosophe et écrivain George Bataille disaient qu'il y a des « larmes heureuses ». Ce ne sont pas exactement des larmes de joie, mais bien des larmes d'émotion lorsqu'il arrive quelque chose de « miraculeux »: imprévisible, inespéré, impensable, impossible mais réel.

Il est « miraculeux » aujourd’hui d'écouter des personnes auxquelles ont été infligées une terrible douleur proposer pourtant, non pas plus de mort, mais plus de vie, pas moins d’humanité mais plus d’humanité, et pas plus de guerre de tous contre tous mais plus d’empathie (envers les autres).

Que nos yeux s'embrument plus souvent de ces larmes, pour réveiller et réactiver notre peau endurcie par le principe de cruauté.

Merci à Marga, Marta, Diego, Ema, Guille, Jabuti, Miriam, Juan y Leo pour les conversations.

Traduction : Anouk Deville

[1] Le top manta est le nom donné en Espagne à la vente ambulante d’articles de contrefaçon. Depuis son apparition, les vendeurs de top manta, appelés manteros, ont été l’objet d’une forte persécution de la part de la police municipale. Les détentions pour top manta - considéré en Espagne comme un délit pénal - ont d’énormes conséquences pour les personnes qui en vivent (lourdes peines, antécédents pénaux, etc).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.