S'absenter: la crise de l'attention dans les sociétés contemporaines

Zapping, multitâche et scrolling constant, intolérance au silence, incapables de recueillement et de concentration, distraction chronique et indifférence permanente à l'environnement proche... Aujourd'hui, nous ne sommes jamais dans ce que nous sommes en train de faire. Un texte de Amador Fernández-Savater.

Philip Guston. Head. 1977 | MoMA | © The Estate of Philip Guston © Philip Guston Philip Guston. Head. 1977 | MoMA | © The Estate of Philip Guston © Philip Guston

 

 Zapping, multitâche et scrolling constant, intolérance au silence, incapables de recueillement et de concentration, distraction chronique et indifférence permanente à l'environnement proche...

Aujourd'hui, nous ne sommes jamais dans ce que nous sommes en train de faire.

Cette crise généralisée de l'attention serait-elle une manifestation de plus de la “crise de la présence” de notre époque? La crise de la présence nous parle de la difficulté d'accéder à l'expérience du présent. Voyons cela plus tranquillement.

Aujourd'hui le modèle dominant d'être est le “sujet du rendement”: constamment mobilisés, disponibles et connectés, gérant et actualisant constamment “un capital humain” qui n'est rien d'autre que nous-mêmes (nos compétences, nos relations, la marque personnelle), obligatoirement autonomes, indépendants et autosuffisants, flexibles et libres de “charges”.

Ce « sujet du rendement » n'est jamais complètement dans ce qu'il fait, mais bien au-delà. Au-delà de lui-même, au-delà des liens qui l'attachent, au-delà des situations qu'il habite: en constante dépassement de soi-même et en compétition avec tout le monde, en contraignant le monde à donner toujours plus. Le présent n'est que le moyen pour atteindre autre chose: quelque chose de mieux qui nous attend plus tard, après. Nous nous croyons de bons athées, mais nous vivons religieusement, en différé, en sacrifiant abondamment le présent au nom d'un salut pour demain.

Ce « sujet du rendement » entre aujourd'hui en crise de toute part, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de nous-mêmes: les problèmes sociaux et écologiques se multiplient, les fissures, les défaillances et les mal-êtres intimes (crise de panique et anxiété, fatigue et dépression). Ce qui veut dire que nous ne sommes plus capables d'être en accord avec les formes d'être dominantes. Que pouvons-nous faire face à cette crise?

Nous pouvons peut-être chercher des “prothèses” nous permettant de boucher les trous et de continuer à suivre le rythme de la productivité incessante: thérapies, médicaments, mindfulness, dopages variés, des moments intervalles de repos et de déconnexion pour ceux qui peuvent se le permettre, addictions, affectivités compensatoires, consommation d'identités, d'intensités, de relations, des shoots d'estime de soi (reconnaissance, likes), etc.

Nous pouvons retourner notre souffrance contre nous ou contre les autres: auto-agressions, lésions, rage réactive, ressentiment et recherche d'un bouc émissaire, d'un “coupable” de ce qui nous arrive.

Nous pouvons aussi chercher des manières de nous effacer de la carte. Face à l'injonction du “toujours plus” du « sujet du rendement », faire l'essai d'un retrait radical. “La vie ne m'intéresse plus, elle fait trop de mal, et pourtant je ne veux pas mourir”. David Le Breton appelle cet état “blancheur” et il repasse les différentes manières qu'il existe pour se maintenir loin du monde pour ne pas être affectés par celui-ci: n'être personne, se libérer de toute responsabilité, ne pas s'exposer, hiberner, dormir ou même rêver, mais en tous les cas ne jamais être là...

Face au moi comme unité productive toujours mobilisée, disparaître. Disparaître dans une chambre avec connexion (le hikikomori), disparaître dans l'excès d'alcool ou de vitesse, disparaître dans une secte, disparaître dans l'anorexie, se déconnecter, se désaffilier, abdiquer: ne pas être.

La “blancheur”, comme fuite à un non-lieu et grève des identités, est ambivalente: elle peut devenir chronique, elle peut n'être qu'une prothèse (après une période de disparition, nous revenons avec les piles rechargées) ou elle peut être un début de résistance et une bifurcation existentielle.

La crise de la présence est donc circulaire. Il y a absence dans le mode d'être hégémonique: le « sujet du rendement » qui court sans cesse, distrait par quelque chose qui se situe toujours au-delà. Il y a aussi absence dans les symptômes de notre inadéquation au modèle quand le mal-être qui s'exprime par les désordres de l'attention. Il y a également absence dans les réponses que nous élaborons face à la blessure: les formes d'anesthésie et d'insensibilisation radicale.

Nous ne sommes pas dans ce que nous sommes en train de faire parce que le monde n'est pas où il est. Il s'organise à partir de principes abstraits qui imposent leur force de l'extérieur: rendement, capitalisation, accumulation. La récupération de l'attention est inséparable d'un processus plus large de transformation sociale. De création - entre l'être et le non-être, entre le sujet productif et la blancheur – des autres formes d'être au monde. De l'être là, d'être présents et dans le présent, d'être attentifs.

L'attention comme travail négatif 

Être présent, c'est être attentif. Mais qu'est-ce que l'attention? Pour la penser, il faut sortir avant tout du modèle exclusif de la lecture: activité unique, linéaire, concentré sur une seule tâche, solitaire. La lecture est une forme d'attention, et n'est pas l'exemple de l'attention en soi.

L'attention est, en premier lieu, un travail négatif: vider, enlever des choses, dé-saturer, suspendre, ouvrir un intervalle, interrompre... C'est Simone Weil, la penseuse par excellence de l'attention, qui a vu et qui a le mieux expliqué ceci.

Dans un texte merveilleux, pensé comme source d'inspiration pour les professeurs et les élèves d'un collège catholique, Weil affirme que la formation de l'attention est le véritable objet des études et non pas les notes, les examens, les résultats, ni même l'accumulation de savoirs.

Weil distingue l'attention de la concentration ou “force de volonté”: serrer les dents et souffrir n'est aucune garantie pour qui étudie, car l'apprentissage ne peut être mobilisé que par le désir, le plaisir et la joie. L'attention est plutôt une espèce d' “attente” et de “vidage” qui permet d'accueillir l'inconnu.

Prêter attention est en premier lieu arrêter de prêter attention à ce à quoi nous devons prêter attention: interrompre radicalement l'attention codifiée, programmée et planifiée qui ne recherche que la réussite, des objectifs clairs ou le rendement.

“L'attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l'objet, à maintenir en soi-même à proximité de la pensée, mais à un niveau inférieur et sans contact avec elle, les diverses connaissances acquises qu'on est forcé d'utiliser.”

Il faut se vider des apriori pour être capables de prêter attention (écouter, recevoir) à ce qu'une situation particulière nous propose et à ce qu'elle a à nous offrir.

Mais comment peut-on se vider? Simone Weil invite par exemple à reconnaître le stupidité de chacun, à revenir sans cesse sur nos erreurs pour remettre à sa place l'orgueil. Selon elle, l'orgueil est un obstacle pour l'apprentissage, seul peut apprendre celui qui se laisse “humilier” par ce qui lui est inconnu.

“Et surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l'objet qui va y pénétrer. (…) la pensée s'est précipitée hâtivement sur quelque chose, et étant ainsi prématurément remplie (elle) n'a plus été disponible pour la vérité. La cause est toujours qu'on a voulu être actif ; on a voulu chercher.”

Prêter attention c'est apprendre à attendre, avoir une certaine passivité. Tout le contraire des impulsions qui nous dominent aujourd'hui: impatience, nécessité compulsive de donner son avis, de montrer et défendre une identité, un manque de générosité et d'ouverture envers la parole de l'autre, l'intolérance au doute, recherches sur google et réponses automatiques, clichés...

L'affaiblissement actuel de l'attention est à mettre en relation avec ces formes de saturation. Une bonne institutrice commence donc par vider: faire tomber les défenses, ouvrir les coeurs et les esprits, aider à se distancier de ses propres opinions, prendre goût à explorer l'inconnu, sans peur, sans anxiété, en confiance. Cette attention ne s'apprend pas, elle s'exerce. Elle s'enseigne à travers l'exemple et la pratique.

Prêter attention à ce qui se passe

En second lieu, l'attention est la capacité de comprendre ce qui se passe. Mais qu'est-ce qui se passe?

Au moins deux choses.

-D'un côté, ce qui se passe n'est pas ce que nous disons qui se passe, ce que nous déclarons, ce que nous voulons dire, les idées que nous avons. Nous disons quelque chose et il est en train de se passer autre chose.

Ce qui se passe a plus à voir avec des énergies, des vibrations, du désir. Le désir est souvent compris aujourd'hui comme un caprice volatile ou la recherche d'un objet qui manque, mais nous pouvons mieux le comprendre si nous le pensons comme une force qui nous met en mouvement, qui nous fait agir, qui donne lieu à. Le désir est ce qui se passe. L'attention est alors la capacité à écouter et à suivre le désir: à y prêter attention, à inventer des manières pour qu'il se produise.

Par exemple, le désir de penser une situation d'apprentissage. Le désir de donner et de recevoir de l'amour dans une situation amoureuse. Le désir de transformation d'une situation politique.

Prêter attention à ce qui se passe, c'est être attentif et attiser l'envie, précisement à ce que chacun a envie de faire dans la classe, dans une relation, dans une révolution. Denise Najmanovich, chercheuse argentine, m'a dit que l'étymologie du mot « attention » est en lien avec l'amadou1, ce dont nous avons besoin pour allumer la mèche (et tenter de l'aviver sans cesse).

L'attention au rythme et pas seulement au signe: ce qui se passe n'est pas ce que nous disons, ce qui est explicite, ce qui est codifié. L'attention aux détails: ce qui se passe est singulier et non le cas de figure d'une série préalable. L'attention au processus: ce qui se passe varie, a ses hauts et ses bas, n'est pas toujours pareil.

-D'autre part, ce qui se passe se passe “entre” nous. L'attention n'est pas (seulement) concentration ou recueillement sur soi-même: être concentré sur soi peut être de fait parfois la meilleur manière de ne pas prêter attention et de sortir d'une situation.

Dans la classe, dans une relation, dans une révolution, l'attention est l'importance accordée à l'énergie qui est en train de passer “entre” nous. Une sensibilité transindividuelle.

Une attention “convergente” ou “écologique” comme le dit le penseur suisse Yves Citton dans un très bon livre2 sur le sujet: l'attention de chacun interfère avec celle des autres, nous regardons et prêtons attention à ce que les autres regardent et prêtent attention, chaque situation est une trame complexe de liens et l'attention est la capacité de percevoir cette trame relationnelle, ce système de résonance. Y compris la moindre des conversations requiert d'activer cette attention convergente si nous ne voulons pas qu'elle ne soit qu'une succession de monologues.

Allumés

Nous sommes présents dans ce que nous sommes en train de faire lorsque nous sommes attentifs. Sans distance et impliqués, vibrant avec l'énergie de la situation, “allumés” comme disent les commentateurs de tennis sur tel joueur ou telle joueuse qui sont “très pris” dans le match.

Nous sommes impliqués lorsque nous sommes affectés par ce qui se passe: quelque chose nous touche, nous attire, nous émeut. Ce qui nous « implique » dans une situation est de l'ordre de l'affect. Ce n'est pas pour rien que Platon disait qu'un bon maître n'enseigne pas l'objet de la connaissance, mais avant tout l'amour pour l'objet de connaissance. Il est capable d'affecter.

L'attention est la faculté nécessaire pour soutenir des situations de non savoir, des situations non organisées par un modèle, un code préalable ou un algorithme: situation d'apprentissage, situation amoureuse ou situation de lutte. C'est la capacité sensible qui nous permet de lire les signaux non codifiés: des énergies, des vibrations, le désir. Sans attention, c'est à dire sans travail négatif et écoute de ce qui se passe, la situation se standardise rapidement et répète une image préalable: classe verticale, couple conventionnel, politique classique.

Selon le philosophe Jacques Rancière, il n'y a pas des personnes plus intelligentes que d'autres, mais bien des situations d'attention et des situations de distraction, des situations qui activent notre attention et des situations qui l'éteignent. L'intelligence, c'est l'attention, la stupidité la distraction. Nous devenons intelligents lorsque nous sommes à l'intérieur de ce que nous vivons et stupides lorsque nous en sortons.

Notre monde est composé majoritairement de situations stupidisantes qui nous sortent du match: des situations de représentations où nous déléguons à d'autres nos puissances d'attention (moyens de communication, politiques), des situations de marché régies par des principes abstraits et homogènes (rendement, logique du bénéfice), des situations codifiées où des algorithmes inconnus organisent les comportements, les choix ou les goûts.

Il nous reste à engager des situations singulières de pensée, de lutte et de création nous permettant de devenir plus intelligents ensemble en activant l'attention à ce qui se passe entre nous.

Ce texte reprend les nombreuses conversations maintenues à la chaleur du projet "Poner atención: la batalla por entrar en nuestras cabezas" (“Porte attention: la bataille pour entrer dans nos têtes”) avec Oier, Rafa, Lilian, Helena, José Ramón et Marino, Diego, Marta et Mari Luz, Miriam, Agustín, Francis et Lucía, Juan, Frauke et les ami.e.s du Grupo de Atención de Tabakalera (Donosti)...

Traduction: Anouk Deville

1 Toute espèce de matière inflammable utilisée pour allumer le feu.

2 Pour une écologie de l'attention, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le temps des idées », 2014

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