Le fascisme qui avance et la bataille quotidienne sur le terrain des affects

Le fait d'avoir délaissé les batailles présentes dans la vie quotidienne pour prioriser la conquête du pouvoir a laissé la voie libre aux passions tristes dont s'alimente la droitisation sociale. Un texte sur la situation politique en Espagne de Amador Fernández-Savater

Vox, le nouveau parti fasciste en Espagne, et son leader Santiago Abascal Vox, le nouveau parti fasciste en Espagne, et son leader Santiago Abascal
Alors que nous n'avons que de vieilles étiquettes pour le nommer, nous sommes nombreuses et nombreux à tenter de comprendre en ce moment le fascisme qui avance au niveau global et local, mais aussi à tâcher de penser comment le combattre efficacement. Ce texte, qui rassemble quelques notes et intuitions et dont le ton est sans doute trop net et décisif, voudrait simplement initier une discussion et participer à des processus de pensée et des initiatives post-15M (Mouvement des Indignés) qui aillent en ce sens.

La crise et le coupe-feu du 15M en Espagne

L'irruption de Vox1 lors des dernières élections semble bien montrer que la crise, malgré le temps passé et ce qu'annoncent les données macro, n'est pas terminée. Elle incarne toujours la situation qui décrit le plus justement la conjoncture politique et la vie sociale aujourd'hui. La nouveauté se situerait dans le fait que, bien que dans un premier temps, en Espagne, le mal-être provoqué par la crise ait été activé à travers le 15M et ensuite dans le vote au parti Podemos et aux différentes confluences2, ce malaise aujourd'hui est en train de se déplacer fortement vers la droite.

Après l'irruption de Vox, nous avons pu lire ici et là des commentaires contestant l'idée qu'en Espagne le 15M ait servi de “coupe-feu” face à l'ascension générale de l'extrême-droite à laquelle nous assistons depuis un moment dans toute l'Europe. Ceci me semble une grave erreur.

Le 15M a constitué un véritable antidote à la droitisation de l'Espagne car il a canalisé les réactions liées au mal-être de la crise de 2008 vers le haut (c'est-à-dire vers les politiciens et les banquiers) et non vers le bas (les migrants). Mais il ne pouvait pas non plus être considéré comme un vaccin faisant des miracles éternellement et qui aurait régler le problème une fois pour toutes. Pour maintenir vivants ses affects, il était indispensable de le renouveler, de l'actualiser. Et cela n'a pas été fait.

Le 15M a eu lieu, mais il fait aujourd'hui partie du passé. La nouvelle politisation qui est en train de faire son apparition aura un autre nom et prendra d'autres formes. Il reste pourtant essentiel de comprendre ce qu'a signifié le 15M, et surtout de saisir comment il a permis de neutraliser le germe fasciste lors des pires moments de la crise.

De manière très résumée, nous pourrions dire que le 15M a été 1) une dynamique d'auto-organisation populaire. Il ne s'agissait pas d'un mouvement qui faisait référence à un sujet préconstitué (la classe ouvrière, etc.) mais bien un processus de “création d'un peuple”. Car c'est l'action collective qui crée un peuple et non l'inverse. Un peuple est un processus qui se fait, à l'image du tissu d'un patchwork où de nouveaux fragments d'étoffes s'ajouttent. Un exemple : au début, il n'y avait presque pas de migrants qui participaient sur les places du 15M, mais ceux-ci se sont unis au mouvement un peu plus tard à travers l'action de la Plateforme des Affectés du Crédit Hypothécaire (PAH)3 qui a politisé le problème des expulsions des logements.

Le 15M a également généré 2) un effet de re-sensibilisation sociale. Là où la crise mettait au centre le victimisation, le ressentiment, la compétence et le sauve-qui-peut, le 15M a mis en valeur l'activation sociale, l'empowerment, l'empathie et la solidarité. L'autre, loin de se convertir en un obstacle ou un possible ennemi, est devenu un complice à travers l'action transformatrice. Plus qu'un commun idéologique, le 15M a créé un commun sensible où ce qui arrivait à des inconnus était ressenti de manière proche et personnelle. Une nouvelle manière de dire “nous”, ouverte et qui incluait toutes les personnes qui s'indignaient de la situation de précarité généralisée et de l'absence de démocratie.

L'assaut institutionnel 

“L'assaut institutionnel” avait comme objectif de transférer au niveau du pouvoir politique -blindé et sourd aux mouvements qui avaient lieu dans la rue- certaines des demandes et des nouveaux éléments-clés apparus pendant le 15M. Sans aucun doute, l'idée était intéressante. Mais au cours de ce processus, la tension productive entre intervention politique et intervention sociale s'est rompue. La bataille dans le champ social -là où précisément se “crée le peuple” et où les affects collectifs s'affirment- a été laissé pour compte au profit de la conquête de l'État, laissant ainsi le terrain libre aux stratégies de droite, tant médiatiques que d'intervention au sein des territoires de la vie.

La désactivation du “coupe-feu” 15M - c'est-à-dire des liens qui s'étaient établis entre action collective, entre-aide, empathie et solidarité - a laissé la porte ouverte aux poisons irrémédiablement présents dans une crise économique et sociale: la peur, l'isolement, l'amertume, la victimisation, le ressentiment, l'agressivité, la poursuite d'un bouc émissaire. C'est de cette “passionnialité obscure” - selon les mots de Diego Sztulwark4 - que s'alimente actuellement le déplacement vers la droite extrême et l'extrême-droite.

On a beaucoup parlé de l'effet démultiplicateur qu'ont eu les mass media dans l'apparition de Vox. C'est très clairement vrai. Mais n'oublions pas que les mass media ne sont pas toujours en mesure d'imposer à la société ce qu'ils voudraient. Dans le climat social créé par le 15M, il était impossible d'imposer l'idée que la solution de la crise passerait par le rejet des migrants ou le durcissement de l'ordre social. Ce n'est qu'après l'affaiblissement du climat social généré par le 15M que ces idées ont pu prendre place.

Nouvelle politique

Aujourd'hui, non seulement nous sommes en train d'assister à la montée de Vox, mais également à la chute d'Unidas Podemos. Alors que lors des dernières élections le bipartidisme a été définitivement enterré, Unidas Podemos n'a pas réussi à récupérer les votes progressistes. Qu'est-ce que cela exprime ? La déception et la désillusion qu'a généré la Nouvelle Politique en un très court laps de temps.

L'assaut institutionnel a pris en charge une quantité énorme d'énergie que le 15M avait généré: de l'illusion, de l'espoir, du désir. Mais avec le temps, nous avons pu observer comment celle-ci a commencé à se consumer à mesure que l'assaut institutionnel était de plus en plus assimilé à l'ancienne politique et à ses manières de faire: personnalisation extrême, opacité et verticalité des prises de décision, logique de bandes, relations instrumentales, un cannibalisme interne surprenant...

Le virement politique “réaliste” pris à un moment donné par les élites de Podemos – qui a signifié la subordination de tout (la construction du mouvement, les manières de faire démocratiques, l'acceptation du pluralisme et de la critique, les relations positives avec les autres et avec l'adversaire...) à la conquête du pouvoir politique – se révèle totalement naïf et illusoire: il n'y a aujourd'hui ni pouvoir politique, ni société en mouvement, active et critique.

La Nouvelle Politique a généré en ce sens une dépolitisation - désaffection, déstimulation, déception et désenchantement - et c'est bien dans le vide de cette dépolitisation qu'a pris place la la droitisation sociale. S'il existait un dieu des mots capable de rendre muet à quiconque utilise ces derniers en vain, je crois qu'aucun des dirigeants de Podemos ne pourrait “faire appel à l'esprit du 15M” sans perdre instantanément la parole.

Quelques mots sur la Catalogne

Ce n'est pas le conflit en Catalogne qui a “réveillé le fascisme” en Espagne, mais plutôt la forme qu'a pris le conflit. Qu'est-ce que cela veut dire?

J'ai toujours proposé de “penser autrement” le défi indépendantiste en Catalogne, de ne pas le considérer comme une affaire identitaire ou nationale, mais bien comme une expression - à sa manière, diffuse, ambiguë et impure - du rejet du système politique espagnol et de sa gestion de la crise. Mais la logique de la représentation a réussi à le codifier comme une bataille entre deux nationalismes, en activant l'anti-catalanisme historique latent. Il y a eu une impossibilité (à l'intérieur comme à l'extérieur de la Catalogne) de faire voir la complexité du processus indépendantiste initié ces dernières années mais aussi de proposer un conflit différent et incitateur pour tous ceux (en fait très nombreux) qui partagent le même rejet mais hors de la Catalogne. Ce qui était “commun” - le mal-être des vies en crise et le rejet du néolibéralisme - s'est brisé et s'est perdu en s'articulant en termes de nationalisme.

Dépolitiser pour repolitiser

La repolitisation qui arrive - ou plutôt: qui est déjà en cours, avec le mouvement des pensionnés et celui des femmes - doit d'abord passer par une dépolitisation. Une dépolitisation positive, un processus actif nous permettant de faire un “nettoyage” d'un certain nombre de croyances et d'habitudes que nous avons acquis pendant l'étape de l'assaut institutionnel.

Des exemples:

-l'idée que c'est du haut que viennent les changements dans la société, depuis des lieux comme l'État, qu'il faut donc occuper. N'oublions pas que lorsque les améliorations sociales sont octroyées par le pouvoir politique et qu'elles ne s'accompagnent pas de processus de subjectivation collectifs (débats, processus de politisation, compréhension critique, construction de nouvelles valeurs...), elles ne contribuent pas nécessairement au changement social.

-l'idée qu'il faut tout subordonner à la “victoire” et à “l'efficacité électorale”: les discussions collectives, les relations d'égalité, le caractère démocratique des processus, la pluralité, la valeur de la question et de la critique, etc. Nous avons pu vérifier en peu de temps qu'il est parfaitement possible de “gagner mais de perdre” en même temps: gagner du pouvoir ou les élections, mais perdre tous les ingrédients indispensables au changement social en cours en dissociant les fins des moyens.

Il s'agit de faire de la désaffection et de la déception provoquées par la Nouvelle Politique un apprentissage et un nouveau point de départ : l'occasion d'un changement, d'un nouveau virage. Faire de la dépolitisation un levier.

Batailler dans le champs social des rapports de forces

Le philosophe Michel Foucault nous a proposé de changer radicalement notre conception du pouvoir: au lieu de le voir comme quelque chose qui “descend” de certains lieux privilégiés (l'État, les institutions), il nous a invité à le penser comme un “champs social où oeuvrent des rapports de forces”. Le pouvoir est présent partout et il se joue quotidiennement dans des milliers de relations qui configurent nos manières de comprendre l'éducation, la santé, la sexualité ou le travail.

Les lois ou le pouvoir politique ne viennent pas en premier, ils ne sont pas les ressorts du changement social, ils ne sont pas la cause, mais plutôt les effets des batailles qui se livrent dans ce champs social. Pensons au mouvement ouvrier, aux mouvements des femmes, des homosexuels ou des minorités ethniques du XXème siècle: il y a d'abord eu des profonds processus de transformation de la perception, des affects et des comportements sociaux, qui ont fini ensuite par s'introduire au niveau législatif ou institutionnel.

Loin de constituer une vision pessimiste (“le pouvoir est partout”), le regard que nous propose Foucault a des implications extrêmement positives: le changement social est à portée de tous, il se construit dans nos vies quotidiennes. Ainsi nos gestes, nos décisions et les relations quotidiennes importent, et pas qu'un peu.

C'est la bataille à mener dans ce champs social que nous avons dans une certaine mesure abandonnée, en laissant la voie libre à la peur, à l'isolement, à la victimisation et à toutes les passions tristes dont s'alimentent les anciennes et les nouvelles droites.

Dans cette “période obscure” qui s'ouvre à nous, dans laquelle le mal-être social anti-système semble être canalisé par la droite, il ne s'agit pas simplement d'imaginer une autre “politique communicative” (des clins d'oeil, des gestes, des signes) pour s'adresser aux électeurs potentiels de la droite ou de l'extrême-droite et les convaincre ainsi de voter pour les partis de gauche ou progressistes. De cette manière, nous continuons à réduire la politique à une “communication électorale”. La droite et l'extrême-droite montent, et ce n'est pas parce qu'elles ont développé une meilleure politique communicative, mais parce qu'elles sont capables de produire un type de subjectivité (croyances, valeurs, affects) avec lequel leur message électoral entre en syntonie.

La bataille pour l'hégémonie sociale se dispute dans les territoires de la vie, sur les lieux de travail, au niveau local et dans les contextes de proximité et familiaux où se déploient nos expériences, ainsi que dans tous les lieux quotidiens où se configure notre manière de voir et de sentir le monde.

Il ne s'agit pas nécessairement d'abandonner une intervention dans la sphère de la représentation, mais bien de complexifier et de repenser-reconstruire la manière dont celle-ci s'enchevêtre à l'intervention au niveau de la vie sociale. Car c'est là que se crée le peuple, que se composent les affects et que l'on peut changer les choses.

Notes:

1Vox est un parti politique espagnol d'extrême-droite fondé en 2013 et actuellement dirigé par Santiago Abascal. En décembre 2018, le parti obtient 10,96 % des voix et remporte 12 sièges aux élections en Andalousie dépassant les prévisions des sondages et participant à la défaite du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) qui dirigeait la région depuis 1982. Grâce aux votes des douzes députés de Vox, la droite (le Parti Populaire et Ciudadanos) a pu prendre la présidence du Parlement andalou et gouverner dans la région. Aux dernières élections générales qui ont eu lieu ce 28 avril 2019, Vox a obtenu 10% des votes, ce qui lui permet de faire son entrée au Parlement national avec 24 sièges et de se classer comme la 5ème force politique en Espagne.

2 Depuis les élections générales de 2015, Podemos s'est présenté sous une marque national (aux dernières élections Unidas Podemos) mais aussi sous la marque des confluences qui sont en fait des d'alliances territoriales avec d'autres forces progressistes: Compromís-Podemos-És el moment pour la Région Valencienne, En Marea en Galice et En Comú Podem en Catalogne. Podemos et les différentes confluences forment un groupe parlementaire au Parlement espagnol.

3 Plataforma de Afectados por la Hipoteca, en français la Plateforme des personnes Affectées par le crédit Hypothécaire, est apparue à Barcelone en 2009 en pleine crise. Elle est le fruit de la rencontre de familles se trouvant pris dans un processus d'exécution du droit hypothécaire (c'est à dire d'expulsion de leur logement) avec des personnes et des groupes travaillant pour le droit au logement. La PAH se définit comme un mouvement horizontal et il existe aujourd'hui des collectifs de la PAH sur tout le territoire espagnol. En plus d'exiger à l'administration des solutions comme la dation en paiement en promouvant une initiative législative populaire (ILP) dans le but de changer la loi, la PAH a mené des actions de résistance passive et de désobéissance civile pour éviter les expulsions des familles de leur logement et occupe des bâtiments vides appartenant aux entités financières pour reloger les familles qui ont été expulsées (œuvre sociale de la PAH), permettant en même temps de faire pression sur ces mêmes entités. https://afectadosporlahipoteca.com/

4 Diego Sztulwark est un professeur et chercheur argentin en philosophie et théorie politique. En tant que membre du collectif argentin Situaciones (http://colectivosituaciones.blogspot.com.ar/), il a publié et édité plusieurs recherches militantes. Il fait partie de la maison d'édition Tinta Limon Ediciones (http://tintalimon.com.ar) et participe depuis quelques années à la radio FM.La Tribu avec un programme intitulé Clinamen (http://ciudadclinamen.blogspot.com).

 

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