Politique du désir: récupérer l'intuition de 68

Contre ceux qui voudraient « faire disparaître l'intuition de 68 », le philosophe espagnol Amador Fernández-Savater se penche, dans un texte confié à Mediapart, sur les écrits de Jean-François Lyotard. À ses yeux, Mai 68 a inventé les outils pour désarticuler le « régime régulateur de l'énergie » en place à l'époque quand il s'agit, pour nous, d'en finir avec « régime prédateur de l'énergie » propre au néolibéralisme de 2018.

Que peut nous donner à penser 1968 à nous qui voulons transformer aujourd'hui l'ordre des choses de manière substantielle? Je propose de revenir sur l’intuition qui fit son apparition en 68 et qu’il est urgent de récupérer si nous voulons pouvoir reprendre l’initiative et arrêter de nous trouver dans des positions de réaction face au néolibéralisme.

L'intuition de 68

Que signifie 1968 dans l'histoire révolutionnaire du XXème siècle? Nous pourrions dire que c'est à ce moment-là que commencent la crise et le déclin de l’hypothèse révolutionnaire qui était devenue hégémonique à partir de la révolution russe d’octobre 1917: la révolution à travers la prise du pouvoir.

On ne peut résumer 68 à la seule référence du mai français. De fait, il a été une large onde qui s’est déployée dans le temps et dans l'espace et qu’on retrouve aux États-Unis, au Mexique, en Tchécoslovaquie, en l'Italie, en Espagne, etc. Dans aucun de ces cas, l’intention n’a été de prendre le pouvoir à travers un parti d'avant-garde. On pourrait ainsi exprimer cette intuition : on ne change pas la société (uniquement) en s’emparant du pouvoir ou en s’appropriant des moyens de production.

Que s’est-il passé en Union Soviétique à partir de 1917? Sans aucun doute, un énorme changement s’était produit au niveau du pouvoir politique. De même, il y avait eu des changements importants au niveau des relations de production: disparition du marché, de la propriété privée des moyens de production, de la concurrence, etc. Néanmoins les logiques profondes du capitalisme bureaucratique ont continué à se reproduire: la division rigide entre dirigeants et exécutants, la concentration verticale du pouvoir de décision, le culte de la « science » des experts, la taylorisation du travail, la croissance et la productivité comme objectifs ultimes, etc.

Je parle d’« intuition » parce qu’il ne s’agit pas d’une formulation claire à l’époque, mais de quelque chose de confus et balbutiant, qui se déclinait sous différentes versions. Il y avait encore ceux qui critiquaient l'URSS à l'intérieur même du cadre conceptuel marxiste-léniniste, ceux qui pensaient que la prise de pouvoir devait être accompagnée d'une révolution culturelle (c'était le message de Mao et du Che à l'époque), etc. Mais un sentiment général se faisait sentir: une révolution politique seule n'est pas suffisante. Alors quoi?

Économie politique, économie libidinale

Les années 70 en France ont été des années de très grande production philosophique. Le penseur argentin León Rozitchner disait: « Si les peuples ne luttent pas, la philosophie ne pense pas ». Il voulait dire par là que la philosophie ne fonctionne pas en circuit fermé mais qu’elle s'alimente des impulsions et des problèmes qui se posent dans la société. Si les peuples luttent, la philosophie tend ses efforts au maximum. C'est ce qui va se passer pendant les années 70 en France.

Je propose d’imaginer cette production philosophique comme étant animée par les différentes tentatives de prendre en charge l'intuition de 68 sur le plan des idées. Tout au long des années 70 vont apparaître des élaborations complexes à propos du pouvoir, du savoir, de la sexualité, de l'imaginaire, de l'échange symbolique, etc. Il s'agit d'une reconceptualisation générale qui dépasse le marxisme comme cadre théorique exclusif ou privilégié. Reconceptualisation dont nous continuons, de fait, à nous nourrir encore aujourd'hui.

Jean-François Lyotard est un des penseurs qui a tenté de prendre en charge au niveau philosophique l'intuition de 68. Après avoir milité dans le groupe autonomiste Socialisme et Barbarie pendant les années 50-60, il vécut la tourmente de 68 depuis son épicentre: l'université de Nanterre et le Mouvement du 22 Mars.

Aujourd’hui, la figure de Lyotard est fortement liée à la notion de postmodernité. Il a fait pourtant d'autres voyages de pensée au cours de sa vie. Il a ainsi développé dans les années 70 une philosophie complexe autour du désir, en dialogue avec celles plus connues de Gilles Deleuze et Félix Guattari.

Quelle forme Lyotard donne-t-il à l'intuition de mai 68? Je résume sa proposition en une seule phrase que j'expliquerai ensuite. Lyotard dit: « Il n'y a pas d'économie politique sans économie libidinale ». Qu'est-ce que cela signifie? Nous pourrions dire que ça signifie qu’il n'y a pas de mode de production qui ne soit pas soutenu par une certaine position de désir. Par un type d’attitude, de motivations ou de disposition face aux autres, au monde et à la vie en général.

Il n'y a pas de macro sans micro. Les révolutionnaires qui ont essayé d'introduire des changements sociaux radicaux sans prendre en compte la question de la subjectivité ont fortement échoué. Ils ont changé les contenus mais n’ont pas touché aux formes, ce qui a engendré la reproduction de la domination, qui n’est pas seulement en-dehors mais aussi profondément en-dedans de chacun de nous.

Mutation de la position de désir

Lyotard propose d’imaginer la transformation sociale comme une mutation radicale de la position du désir.

Pourquoi « position »? Parce qu’il n’y a pas seulement remplacement d'un objet de désir par un autre, mais bien un changement dans le mode même de désirer, du lieu à partir duquel on désire: pas seulement de ce que l’on veut, mais aussi de comment on veut ce que l'on veut. Pas juste d'autres politiciens, mais une autre relation au politique, pas juste un autre travail, mais une autre relation au travail, etc.

Désirer d'autres choses, désirer différemment. La mutation dont nous parlons signifie une redistribution radicale de ce qui est désiré et de ce qui n'est pas désiré, de ce qui importe et de ce qui n'importe pas, de ce qui nous fait vibrer et de ce qui nous laisse indifférent. Au niveau du corps et de la peau, pas seulement de manière idéologique.

En définitive, selon Lyotard le changement social est un problème de métamorphose. Une mutation dans la configuration même de l'humain. L'éclatement de certaines coutures anthropologiques, la production d'une humanité différente et d'autres possibilité d'existences: un changement de peau.

Une métamorphose qu’il serait absolument faux de voir comme un processus heureux, linéaire ou nécessaire car il est joyeux et douloureux à la fois, traversé par mille tiraillements et contractions, il passe par des hauts et des bas, des sauts en avant et des régressions. Il est sale, tâché de sang, de boue, absolument impur... Il est voulu, assumé, mais aussi craint et rejeté. Parfois les deux choses en même temps, par les mêmes personnes, au même moment.

1968 : un régime régulateur de l’énergie

Quelle est la position dominante du désir pendant les années 60, à l'époque du fordisme et de la société industrielle? Lyotard parle d'un régime « régulateur » des énergies qui tend à « normaliser » les corps et à ne produire que des intensités moyennes, médiocres.

Dans le domaine du travail, c'est le taylorisme, pour qui « l'ouvrier doit être un mélange d'orang-outang et de robot » comme le déclarait Taylor lui-même. Définition standardisée des tâches, exclusion de toute forme de participation ou d'implication affective dans le procès de travail, soumission absolue à une hiérarchie ou à une structure pyramidale. Le capitalisme des années 60 est hautement répressif et disciplinaire: il exerce un pouvoir autoritaire qui fixe les corps dans des lieux et à des fonctions déterminées. À l'usine évidemment, mais aussi dans la famille, à l'école, à l'hôpital, en prison, à l'armée, etc.

Dans le domaine de la consommation, c'est le triomphe absolu de la valeur d'échange: n'importe quel objet peut entrer et circuler dans le système s'il est susceptible d'être échangé contre de l'argent. Rien n'est sacré, rien n’est « intouchable », tout peut être profané: vendre, acheter, commercialiser. L'argent est la mesure absolue qui détruit toutes les autres mesures existantes, les anciens codes précapitalistes qui régissaient dans le passé la production et la circulation des biens. Il n'y a pas de choses, il n'y a pas de personnes, il n'y a pas d'activités, il n'y a pas de savoirs ni de croyances: il n'existe que des masques différents de la valeur d'échange.

Le « type humain » qui se produit et se reproduit alors est l'homo economicus qui calcule, économise, négocie, défend ses intérêts, travaille. Il est docile, sobre, sérieux et modéré. Il ne s'agit pas d'un être « sans désir », son désir est obéissant et configuré par la force de l’abstrait, de la valeur d’échange.

La dérive du désir en 1968

Comment comprendre, à partir de la proposition de Lyotard, les mouvements des années 60? Il ne s'agit pas de mouvements sociaux, localisés et délimités, avec des revendications et des demandes, mais bien des dérives du désir. Des mouvements des plaques tectoniques de la société.

D'un côté, ils supposent un énorme retrait du désir qui laisse vide de sève les canaux et les objets établis: la famille traditionnelle, le travail à l'usine, l'individualisme en série, l'autorité, l'argent, la consommation et la propriété, l'amour en couple comme propriété de l'autre, etc. Érosion gigantesque et invisible : le type humain proposé par le capitalisme bureaucratique n'est pas critiqué ni dénoncé, mais bien déserté massivement à travers un déplacement d’investissement libidinal.

On ne désire plus ce qu’on désirait auparavant. Le désir ne s'organise plus à travers les institutions établies, le pouvoir disciplinaire n'est plus capable de produire et reproduire un certain type de corps. Les jeunes ne se reconnaissent plus et ne se comportent plus comme des homo economicus, le système se grippe.

D'un autre côté, le désir se dispose/se forme d'une autre manière, il commence à fonctionner différemment, il investit d'autres choses et d'autres « valeurs »: l'autonomie face à la discipline et à l'autorité; l'intensification des passions face aux liens instrumentaux au monde, la communauté face à l'individualisme hermétique des atomes sociaux. Les expériences politiques et contre-culturelles des années 60 donnent forme à une véritable société parallèle ou alternative, composée d'espaces et de projets communautaires, de réseaux d'entre-aide, de liens passionnés. Le désir social fuit vers un « extérieur ».

Effacer l'intuition de 68

Comment les mouvements des années 60 sont-ils vus aujourd'hui? La droite en a fait son bouc émissaire vers lequel elle redirige toutes les peurs contemporaines: les années 60 - et non les politiques de précarisation et de non-protection de la vie - seraient coupables de la décadence des valeurs, de la désorientation généralisée et du 'chaos' de la société actuelle.

Mais les années 60 sont aussi l'objet de critique en provenance de l’autre bord. Nous pouvons lire aujourd'hui, dans une singulière complicité avec la droite, certains critiques de gauche s'en prendre aux mouvements des années 60. Ils avancent que 68 a été en réalité un mouvement libéral qui a accéléré l'émergence ou la consolidation de la société de consommation et la 'modernité' et fragmenté la classe ouvrière en promouvant l'individualisme, en refusant toute tradition et discipline au nom du narcissisme, etc.

Ces analyses n'ont en général ni queue ni tête. Mais il ne faut pourtant pas négliger ce que sous-tendent ces critiques: il faut abandonner les politiques du désir et revenir aux formes de la politique classique. Le Parti et la conquête (électorale) du pouvoir, la représentation du peuple identifié en tant que victime, l'identité ou la morale comme vecteurs et leviers, la gauche, etc. L'unique horizon possible de la politique d'émancipation serait, nous disent ces critiques, la défense de l'État Providence en plein démantèlement.

Ainsi voudrait-on faire disparaître l'intuition de 68.

Ma pensée va exactement dans le sens contraire. Si le néolibéralisme est aujourd'hui aussi puissant, c'est parce qu’il trompe et réprime, mais surtout parce qu'il se présente comme évident et désirable. Il faut voir la contre-révolution néolibérale des dernières décennies pas seulement comme une attaque au salaire et à la composition ouvrière, mais surtout comme une contre-attaque en termes de désir.

Pendant les années 60, ce sont les mouvements qui allaient de l'avant alors que le pouvoir les poursuivait, en repêchant les jeunes fugueurs pour les ramener chez eux, etc. Aujourd'hui, c'est tout l'inverse qui se produit. Pensons par exemple à Airbnb (un exemple entre mille): le néolibéralisme prend l'initiative et la politique de gauche se limite (dans le meilleur des cas) à 'réguler'. Le capital lit les courants sociaux profonds, il capte le désir et sait convertir les énergies en argent, il invente et crée. Et pendant ce temps, la gauche n'a d’autres aspirations que d’imposer tel ou tel impôt sur les flux du marché.

Si les forces d'émancipation sont actuellement aussi faibles, c'est justement parce qu'elles ont perdu le contact avec l'intuition de 68. Elles ne luttent plus autour de formes de vie désirables et indésirables. Elles se limitent à l'opinion critique, à la politique communicative, à une résistance qui ne résiste à rien.

Prendre à nouveau l’initiative passe sans aucun doute à envisager la lutte à nouveau sur le plan du désir: quel type d'être humain sommes-nous ou voulons-nous être? Mais les conditions dans lesquelles nous devons le faire ont changé car nous vivons aujourd’hui dans une économie du désir bien différente de celle des années 60.

2018: un régime prédateur de l'énergie

Quelle est la position dominante du désir aujourd’hui? En 1974, Lyotard parle, dans quelques pages visionnaires, d'un régime « prédateur » des énergies.

Le « prédateur » ici n’est pas juste un vampire qui se nourrit de sang. La figure que propose Lyotard est différente, plus complexe et plus intéressante: le prédateur exalte les énergies (pour les voler ensuite), il pille les énergies surexcitées.

Cette figure fait résonnance aujourd'hui puissamment avec le capital des finances, les politiques extractivistes, la spéculation dérégulée, la pénétration du capital dans de nouvelles couches de l'être vivant (humain et non-humain) jusque-là intactes, le pillage, la mise à sac et la violence machiste comme formes de conquête. Ce que nous appelons néolibéralisme.

Et le désir? Le néolibéralisme ne fait pas que réprimer et discipliner, il intensifie les énergies: il mobilise, agite, stimule. Le « type humain » qu’il produit et reproduit n'est plus l'homo economicus, mais ce qu'on pourrait appeler le « maximisateur » poussé par le désir du toujours-plus. Le maximisateur ne cherche pas à économiser ni la modération, ni la sobriété, ni le raisonnable, mais bien le dépassement perpétuel de soi: formation continue, flexibilité maximale, évaluation constante, concurrence permanente, etc.

C'est le 'loup' de Wall Street qui pète les plombs, constamment dopé, dilapidateur, accéléré, démesuré, prédateur de contacts sexuels, impatient, impudique, insolent. Toujours en pleine montée : le type d'intensité que nous propose le néolibéralisme est la montée.

De l'ennui à l'angoisse

Le néolibéralisme ne nous dit plus non (« tu ne peux pas »), mais toujours oui (« tu peux et tu dois »). Il ne fonctionne pas comme un pouvoir extérieur qui nous force, il est intérieur et volontaire. Il ne réprime pas la jouissance (ou n’introduit pas la jouissance dans la répression), mais la suscite. C'est une modulation du désir dont il est sans doute beaucoup plus difficile d'échapper.

Mais ceci implique autre chose: en prenant à charge le désir, il le maltraite et provoque une énorme souffrance. Je propose de partir de ce mal-être, de cette souffrance. Mais que cela signifie-t-il?

L’ancien régime régulateur réprimait, disciplinait et fixait de manière rigide les corps dans des lieux et des fonctions, ce qui produisait un ennui généralisé.

L'ennui, comme vie dé-passionnée, comme minimisation de la jouissance, a été un enjeu majeur de la contestation révolutionnaire des années 60. « Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d'ennui », écrivait le situationniste Raoul Vaneigem, citation que deviendra ensuite un slogan populaire.

Le régime prédateur mobilise, force et exige, en produisant ainsi ce que nous appelons de manière familière « agobio »[1] en espagnol. Un mélange d'anxiété et de tension dus à la surcharge de tâches, à la mobilisation ininterrompue des énergies mentales, à la stimulation constante de l'attention, à la non-limitation du temps de travail qui finit par se confondre avec la vie.

De l'ennui au stress, de la répression de la vie (canalisée, mise sur les rails, restreinte) à la mobilisation de la vie (surchargée, surexcitée, surstimulée). Du stress à la « fatigue », un épuisement dont on parle dans toutes nos conversations quotidiennes, bien différent de celui du travailleur converti en « orang-outang et robot » et qui correspond à une fatigue mentale due au stress, à l’angoisse et à la culpabilité de ne pas « être constamment à la hauteur ». Et de la fatigue à la dépression: la descente radicale des énergies, la perte de motivation, la face B du régime prédateur.

Le désir est aujourd'hui électrocuté et segmenté. Électrocuté parce que pressionné et tendu par des exigences externes. Segmenté, dans l'interruption et la discontinuité constante, la fragmentation et la corrosion de toute durée.

La dérive du désir en 2018

À la fin de L'homme unidimensionnel, le célèbre essai critique de la société des années 60, Herbert Marcuse reprend un citation de Walter Benjamin: « C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné ».

C’est encore vrai aujourd’hui. L'espoir se trouve dans le mal-être généré par l'impératif de rendement de ceux qui affirment « qu'ils n’en peuvent plus », « qu'ils ne veulent plus ».

Les angoissés, les asphyxiés, les crevés, les abattus, les accablés, les saturés, les débordés, les lessivés, les stressés, les électrocutés. Ce sont eux et elles qui peuvent (pouvons) faire craquer la position dominante du désir actuel: le toujours-plus.

Mais, qu'est-ce qui interrompt aujourd'hui? Comment nous soustraire de l'impératif de rendement? Comment déserter la figure du « maximisateur »? Une nouvelle attaque à l'« économie libidinale » du néolibéralisme est nécessaire, une attaque à son organisation du désir. Une coupure de nos énergies désirantes.

Cette « lutte » n'est pas nécessairement épique, héroïque et collective. Il ne faut d’ailleurs pas sous-estimer la désertion au goutte-à-goutte et les coupures personnelles. En ce sens, David Le Breton a fait une recherche sur les modes subtils de désobéissance à l'impératif d’« être soi-même », à l’impératif d'être connecté et disponible de manière permanente, d'être aussi toujours à la hauteur. Il parle du « silence » et de la « marche ». Il propose de les voir comme des formes de résistances politiques. Comme des fuites actives du bruit que génère la connexion permanente, comme des manières de reprendre contact, non pas avec un Moi, mais avec le désir lui-même, comme des exercices d'attention à la force de chacun et chacune (rythme, corps, respiration), comme des plaisirs non marchandisés, qui ne se « capitalisent » pas, qui ne sont pas des moyens pour arriver à des fins.

Il y a aussi des moments de coupure collective. Certains fragments de la société se mettent alors à vibrer ensemble. Parfois ils revendiquent quelque chose et parfois pas. Parfois ils ont un discours élaboré et parfois pas. Ce qui est important, c'est que la manière dont ils s'organisent questionne la forme de vie néolibérale. La vie est différente, et le plaisir d’exister différemment s’installe. Pour un moment, l'angoisse, l'anxiété, la course folle du hamster s'arrêtent. Les énergies sont transvasées du travail et de la consommation au maintien d'un moment de vie collective. On ne veut plus être à un autre endroit que celui-là. On a tout le temps du monde. Concentration maximum de l'énergie. Épuisement, mais épuisement heureux. Beaucoup de pathologies de la vie quotidienne disparaissent dans ces conditions et le désir se régénère.

Vivre avec des temps morts et jouir des entraves

Sur les murs de Paris en mai 68 quelqu'un avait écrit: « vivre sans temps mort et jouir sans entrave ». Un slogan contre l'ennui. Mais aujourd'hui nous ne pouvons plus simplement opposer la vie à la mort, la libération à la répression, le nouveau à l'ancien, l'intensité à l'ennui, le dehors au dedans. Les coupures sont justement des temps morts pendant lesquels nous nous arrêtons pour penser, nous récupérons le contact avec notre désir comme centre de gravité. Il ne s'agit pas de rompre -avec les parents, avec le travail, avec l’entourage- mais d'interrompre la logique prédatrice qui préside dans la relation au tout. Il ne s'agit pas d’abandonner la société pour des « zones libérées », mais de pousser la transformation là où nous nous trouvons. Il ne s'agit pas d’être en montée permanente, mais d'affirmer d'autres intensités (plus subtiles, avec des hauts et des bas) et une autre relation avec celles-ci.

Commencer à vivre différemment est la seule façon qui permette de changer de manière substantielle les choses. Telle est l'intuition de 68. Il n’y a que les conditions et les termes du défi qui ont changé.

Le texte a été traduit de l'espagnol au français par Anouk Deville.

Quelques références:

Dérive à partir de Marx et Freud, Jean-François Lyotard, Éditions Galilée, 1973.

Des dispositifs pulsionnels, Jean-François Lyotard, Éditions Galilée, 1973.

Economie libidinale, Jean-François Lyotard, Éditions de Minuit, 1974.

Sur le régime du toujours-plus, voir entre autres La nouvelle raison du monde. Essais sur le néolibéralisme, Christian Laval y Pierre Dardot, Éd. La Découverte/Poche, 2010.

[1] Agobio signifie en même temps: angoisse, préocupation, être oppressé, malaise, inquiétude, se faire du souci, suffoquer, ennui, étouffement, lassitude, fatigue, épuisement, gêne, abattement, peine, chagrin, tracas, souffrance.

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