Sans situation de lutte, il n'y a pas de pensée

« Nous avons besoin d'une nouvelle poétique politique », écrit le philosophe espagnol Amador Fernández-Savater dans un texte inédit en français, confié à Mediapart. Il plaide pour abandonner notre position de « spectateurs, [...] victimes de la situation, réduits au jugement moral, aux généralités [...] et dans l'attente de que quelqu'un 'solutionne' le problème ».

Dans La société du spectacle, un livre qui est très vite devenu un classique (c'est-à-dire un livre toujours contemporain), le penseur français Guy Debord affirme que la véritable catastrophe de la société moderne ne se trouve pas dans un événement à venir, ni dans un processus en cours (comme le changement climatique, etc.) mais qu'elle se situe dans le type de relation au monde propre à celle-ci : la position de spectateur, la subjectivité spectatrice.

Qu'est-ce que cela veut dire? Le spectateur n'entre pas en contact avec le monde, il l'observe face à lui depuis un « mirador » qui canalise le regard, qui centralise et virtualise, qui sépare de la diversité des situations concrètes qui composent la vie. Le spectateur n'est pas capable de pensée et d'action : il se limite à un jugement extérieur (bien/mal), aux généralités, et à attendre. C'est la figure de l'isolement et de l'impuissance.

Le spectateur de Debord n'a absolument pas été dépassé par l' « interaction » des réseaux sociaux : il s'est simplement transformé en un « donneur d'opinion » de notre temps qui a toujours quelque chose à dire sur ce qui se passe (à l'écran), mais qui n'a aucune capacité de changer les choses.

Le spectateur est une catégorie abstraite, pas quelqu'un en particulier. Nous sommes spectateurs lorsque notre manière d'être en relation au monde se limite à émettre des opinions sur les sujets médiatiques, mais sans nous donner les moyens adéquats pour penser ou agir. Nous pouvons tous nous retrouver dans la position du spectateur mais nous pouvons aussi en sortir. Et c'est ce qui nous intéresse ici : comment en sortir ?

Le spectateur ensorcelé

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La sorcellerie capitaliste de la philosophe Isabelle Stengers et de l'éditeur Philippe Pignarre [1], publié dernièrement en espagnol, nous permet de creuser ces questions en empruntant d'autres chemins que ceux tracés par Guy Debord. Qu'est-ce que je veux dire par là?

Comme il l'explique très clairement dans ses Commentaires sur la société du spectacle écrit en 1988, pour Debord, le spectateur est trompé et manipulé. Stengers et Pignarre déplacent le problème. Pour eux, il ne s'agit pas de mensonges ou d'illusions, mais bien d'« ensorcellements ». Autrement dit : notre capacité à « faire attention » est capturée et notre puissance de pensée est bloquée. L'émancipation ne passe donc pas par détenir ou clamer la Vérité, mais bien par générer des « contre-ensorcellements » : des transformations concrètes du « faire attention », de la perception et de la sensibilité.

Voyons ceci de plus près. Le spectateur est constamment pris dans ce que les auteurs appellent des « alternatives infernales ». Par exemple : ou l'on construit des murs extrêmement hauts et acérés, ou il y aura une invasion de migrants. Ou les salaires baissent et les droits sociaux se démantèlent, ou les entreprises s'installeront à l'étranger avec leurs postes de travail. Isolé face à l'écran, le spectateur est pris en otage par l'alternative entre deux maux. Comment échapper ?

La critique ne nous aide pas. De fait, le spectateur peut être extrêmement critique, assister indigné - comme nous tous d'ailleurs - au spectacle de la corruption, prendre plaisir à voir les puissants tomber, etc. Mais cela ne change rien. Nous continuons à être dans la position du spectateur : victimes de la situation, réduits au jugement moral, aux généralités (« ce sont tous des corrompus », « c'est la faute au système ») et dans l'attente de que quelqu'un « solutionne » le problème.

Nous abandonnons la position de spectateur quand nous redevenons capables de penser et d'agir. Et nous nous rendons capables de penser et d'agir en produisant ce que les auteurs appellent des « attaches », c'est-à-dire un espace de pensée et d'action qui s'ancre dans un problème concret. Nous ne sommes plus face à l'écran à donner notre avis à tout bout de champ et à attendre. Nous nous trouvons impliqués dans une « situation de lutte ». Hier comme aujourd'hui, ce sont ces situations de lutte qui créent de nouvelles approches, de nouveaux possibles et mettent la société en mouvement.

Sans pensée ni création, il n'y a pas de changement social substantiel possible, et le mal (la corruption ou autre chose) reproduira tôt ou tard ses effets. En ce sens, en bloquant la pensée et la création, la société du spectacle est une société figée, une boucle infinie où se répètent sans fin les mêmes problèmes.

Situation de lutte

Une situation de lutte ne s'ouvre pas parce qu'on sait, mais précisément afin de savoir. Une situation de lutte ne se crée pas parce que nous avons pris conscience ou enfin ouvert les yeux, mais plutôt afin de penser et d'ouvrir les yeux en compagnie. La lutte est un apprentissage, une transformation de l'attention, de la perception et de la sensibilité. L'apprentissage le plus intense, le plus puissant.

Un des exemples que donnent les auteurs est la lutte pour l'accès aux médicaments génériques pour le traitement du VIH. En 2001, 39 firmes pharmaceutiques mondiales, soutenues par des associations de professionnels, entament un procès contre le gouvernement sud-africain qui garantissait l'accès aux médicaments génériques contre le VIH à un prix accessible. L'alternative infernale était alors : soit il y a des brevets et des prix élevés, soit les recherches s'arrêtent. Le progrès a un coût et un prix.

Mais les associations de patients malades sont sorties de leur rôle de victimes et ont politisé la question qui les affectait : recherches, accès aux médicaments, droit des malades, relation avec les médecins, etc. Ils ont pensé, créé, agi. Ils ont suscité de nouvelles connexions avec des associations humanitaires, avec d'autres personnes affectées, avec les firmes pharmaceutiques sensibilisées au sujet, avec les États favorables aux génériques comme le Brésil, etc. Parce que la carte d'une situation de lutte (les ennemis et les amis) n'est jamais claire tant que la situation de lutte ne s'est pas ouverte. De fait celle-ci la redessine continuellement. Il n'y a pas de « sujet politique » à priori, la situation de lutte le crée.

L'alternative infernale a perdu de sa force et les firmes ont commencé à retirer leurs plaintes. Non pas parce que les personnes affectées leur ont donné des arguments critiques convaincants, mais parce qu'elles ont créé une nouvelle réalité : de nouvelles légitimités, de nouvelles manières de voir, de nouvelles sensibilités, de nouvelles alliances. Dans une situation de lutte, nous disent les auteurs, les diagnostics critiques sont « pragmatiques », c'est-à-dire inséparables de la question des stratégies et des moyens appropriés. En définitive, on ne sort des alternatives infernales qu'à travers des situations concrètes, à travers des pratiques, à partir de la vie.

En ce sens, différentes luttes de ces dernières années nous viennent à l'esprit : de la PAH [2] jusqu'à YO SÍ Sanidad Universal [3], en passant par le mouvement des pensionnés et celui des femmes. Une situation de lutte semble bien être la véritable « intellectuelle » car elle ne décrit pas seulement la réalité, sinon qu'elle la crée en suscitant de nouvelles connexions, en problématisant de nouveaux objets, en inventant de nouveaux énoncés. De fait, les intellectuels porte-paroles (anciens et actuels) apparaissent souvent quand il y a absence de lutte, pour représenter ceux qui ne pensent pas.

Sans situation de lutte, il n'y a pas de pensée. Sans pensée, il n'y a pas de création. Sans création, nous restons pris dans des alternatives infernales et spectaculaires. La représentation se sépare de l'expérience sociale. Il ne reste que les jugements moraux, les généralités et l'attente. Le bruit quotidien du spectacle médiatique et politique, ainsi que celui de nos réseaux sociaux.

Que les gens pensent

Aujourd'hui nous voyons progresser un peu partout des mouvements ultra-conservateurs. Comment les combattre ? Tous ces mouvements interpellent la subjectivité spectatrice et victimiste : « le peuple souffrant ». La victime critique, mais elle ne s'engage pas dans un processus de changement. Elle considère l'Autre coupable de tous ses maux, elle délègue ses forces aux « sauveurs » en échange de sécurité, d'ordre et de protection.

Nous entendons aujourd'hui des secteurs de la gauche dire : disputons à la droite la subjectivité victimisme. Faisons comme Trump ou Salvini mais avec d'autres contenus plus « sociaux ». C'est une alternative infernale : faire comme la droite pour que la droite ne monte pas. Une manière de reproduire la catastrophe qui, comme nous le disions auparavant, est inscrite dans la relation au monde spectatrice et victimiste.

En 1984, lorsqu'on lui demanda ce qu'était la gauche, le philosophe français Gilles Deleuze répondit: « La gauche a besoin que les gens pensent ». Aujourd'hui cela me semble la seule définition valable et l'unique issue possible. Ne pas disputer à la droite la gestion du ressentiment, de la peur et du désir d'ordre, mais bien sortir de la position de victime. Que les gens pensent et agissent, comme pendant le mouvement des Indignés, l'unique pare-feu à la droitisation qui a fonctionné ces dernières années en Espagne.

Arrêter de répéter que « les gens » ne savent pas, qu'ils n'ont ni le temps ni l'intelligence pour penser ou agir, qu'ils ne peuvent pas apprendre ou produire des nouvelles expériences, qu'ils ne savent que déléguer. Arrêter de dire que l'unique discussion possible - pour « les éclairés », et donc pas pour « les gens » - porte sur quel est le meilleur mode de représentation. Il y a beaucoup de droite dans la gauche.

Que les gens pensent : arrêter de vouloir convaincre ou séduire en considérant les autres comme des « objets » de nos pédagogies et de nos stratégies. Ouvrir des processus et des espaces où aborder ensemble nos problèmes, tisser des alliances inespérées, créer de nouveaux savoirs. Apprendre à voir le monde à partir de nous-mêmes, être les protagonistes de nos processus d'apprentissage.

Penser est l'unique contre-ensorcellement possible. Cela implique d'aller au-delà de ce que l'on sait et de commencer à assumer un « non-savoir », de se risquer à douter ou à hésiter. C'est l'art de libérer notre attention de sa capture pour la porter sur l'expérience même. Engager le corps, qui est précisément ce qui manque à la position du spectateur, de celui qui commente la politique, du polémiste sur les réseaux sociaux.

Nous avons besoin d'une nouvelle poétique politique. Par exemple, un nouveau mot pour parler de lutte, que nous associons rapidement à mobilisation, à agitation activiste, à un processus séparé de la vie, etc. Réinventer ce qu'est la lutte. En réalité, une lutte est un cadeau que nous nous faisons : l'opportunité de changer, de nous transformer tout en transformant la réalité, de changer de peau. Il n'y en a pas tant que cela.

Une situation de lutte ne mène pas au salut, comme semble le penser le spectateur qui entre en relation avec le monde depuis l'extérieur. Une situation de lutte, vécue de l'intérieur, est une trame infiniment fragile qu'il est difficile de soutenir et d'attiser. Mais c'est aussi un cadeau. L'occasion d'apprendre, avec d'autres, de quoi est fait le monde que nous habitons, de le tendre et de nous tendre, de l'éprouver et de nous éprouver. Pour ne pas vivre et mourir idiots, c'est-à-dire comme des spectateurs.

[1]  Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste : pratiques de désenvoûtement, Paris, La Découverte, 2007

[2]  Plataforma de Afectados por la Hipoteca, en français la Plateforme des personnes Affectées par le crédit Hypothécaire, est apparue à Barcelone en 2009 en pleine crise. Elle est le fruit de la rencontre de familles se trouvant pris dans un processus d'exécution du droit hypothécaire (c'est à dire d'expulsion de leur logement) avec des personnes et des groupes travaillant pour le droit au logement. La PAH se définit comme un mouvement horizontal et il existe aujourd'hui des collectifs de la PAH sur tout le territoire espagnol. En plus d'exiger à l'administration des solutions comme la dation en paiement en promouvant une initiative législative populaire (ILP) dans le but de changer la loi, la PAH a mené des actions de résistance passive et de désobéissance civile pour éviter les expulsions des familles de leur logement et occupe des bâtiments vides appartenant aux entités financières pour reloger les familles qui ont été expulsées (œuvre sociale de la PAH), permettant en même temps de faire pression sur ces mêmes entités. https://afectadosporlahipoteca.com/

[3]   Yo Sí Sanidad Universal (Moi Oui, Santé publique Universelle) est un réseau national composé de professionnels de la santé publique et d'usagers qui travaillent ensemble pour maintenir l'accès universel au système de soins de santé dont des centaines de milliers de personnes ont été exclues par le Real Decreto-Ley 16/2012 (Décret-Loi passé en 2012) qui a également introduit, entre autres, le co-paiement des médicaments pour les personnes retraitées. En plus de dénoncer et rendre visible les conséquences du Décret-Loi, YoSí est composé de groupes d'accompagnement aux personnes exclues qui ont permis de forcer et d'identifier les « vides » laissés par la loi, permettant ainsi de maintenir l'accès de ces personnes au système de santé public. http://yosisanidaduniversal.net/

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La version originale de ce texte, en espagnol, a été publiée le 21 septembre 2018 sur le journal en ligne El Diario. Il a été traduit en français par Anouk Deville.

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