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«Anicet EKANE, un éminent opposant camerounais, un militant historique de l'UPC, est mort en prison, une figure christique, de sacrifice pour un peuple sous le joug de la dictature» par Amadou Bal BA
Figure de la gauche, interpelé le 24 octobre 2025, à la veille de la publication des élections présidentielles camerounaises, pour «insurrection», Anicet EKANE, malade et sans prise en charge médicale adéquate lors de son arrestation, est mort en prison dans la nuit du dimanche au lundi, le 1er décembre 2025. «Nous avons alerté à plusieurs reprises les autorités de l’administration du tribunal militaire pour demander qu’Anicet Ekane soit transféré dans un hôpital disposant d’un plateau technique adéquat pour une meilleure prise en charge, mais nos requêtes n’ont pas reçu de réponse favorable», dit le vice-président du MANIDEM, son parti. Son parti, le MANIDEM avait pourtant alerté, dans un communiqué du 21 octobre 2025, depuis de nombreux jours, que la confiscation d’appareils médicaux essentiels de l’opposition, mettait gravement en danger sa vie. En effet, parmi ces appareils figure un extracteur d’oxygène, restés dans son véhicule, placé sous séquestre dans les locaux du groupement de la gendarmerie de Douala, depuis la soirée du 24 octobre 2025. M. Issa Tchiroma BAKARY, qui savait les graves dangers qu’il courait, a fui le pays, pour se réfugier en Gambie.
A la mort de Anicet EKANE, les réactions, l’émotion ou l’indignation sont à la mesure de cet évènement tragique. Le gouvernement s’est enfoncé lui-même dans un communiqué, admettant avoir maintenu dans les liens de la détention, une personne dont l’état de santé est dégradé. «Le concerné était placé en garde à vue judiciaire, pour diverses infractions graves relevant de la compétence du tribunal militaire. Le de cujus, qui souffrait de diverses pathologies chroniques était depuis lors interné au centre médical militaire». Le MANIDEM, son parti, recommande sérénité et mobilisation. Pour l’opposition cette mort est assimilable à une exécution. «Upériste, depuis 54 ans, à la suite d’Ernest OUANDIé, le camarade EKANE est resté constant. Une telle exécution appelle, aujourd’hui, demain ou plus tard, une juste réponse populaire» dit un communiqué du MANIDEM. L’Union européenne a rendu hommage à Anicet EKANE et condamné les graves violations des droits de l’Homme au Cameroun «Militant engagé et figure du pluralisme démocratique depuis les années 90, Anicet EKANE laisse un vide dans le débat public camerounais. L’UE rappelle avec insistance, la nécessité de garantir la sécurité et l’intégrité physique de tous les acteurs politiques et à faire justice, afin de lutter contre le recours excessif à la violence et à la violation des droits humains». J’attends la réaction du président Emmanuel MACRON, de France.
Figure christique, de sacrifice pour son peuple en souffrance, Anicet EKANE, un infatigable combattant des causes justes, notamment le renforcement de l’État social, la réindustrialisation du Cameroun, la lutte contre la corruption, la restauration de la souveraineté politique et économique, et justice pour les classes populaires. Ses discours, très influencés par l’anticolonialisme et le panafricanisme, rencontrent un écho particulier au sein de la jeunesse consciente et des milieux intellectuels. Farouche et déterminé combattant, il ne redoutait pas la mort «Chez nous, il existe un principe : le cadavre ne craint pas le cercueil. Quand un cadavre le craint, il finit par y entrer. Nous sommes des cadavres : si vous me mettez dans un cercueil, ce n’est qu’une formalité.» disait-il. Elève en terminale au Collège Alfred Saker, Anicet EKANE avait assisté le 15 janvier 1971 à Bafoussam sur la place publique à l’exécution par fusillade, le 15 janvier 1971, d’Ernest OUANDIé (1924-1971), une figure emblématique de la lutte anticoloniale et dernier leader actif de l’Union des Populations du Cameroun (U.P.C.) ; c’est l’une des grandes causes de sa prise de conscience, et donc son engagement en politique et entre en clandestinité. Après son baccalauréat, série D, Anicet EKANE a étudié à Lille l’économie, le commerce et l’administration des entreprises. Membre de l’UPC, depuis 1973, membre du groupe clandestin, «les démocrates patriotes » autour de Yondo Black, arrêté le 19 février 1990, il est condamné par un tribunal militaire à 4 ans de prison fermes, 20 millions d’amende, et la déchéance des droits civiques. Libéré et bénéficiaire d’une grâce présidentielle, le 14 août 1990, Anicet EKANE fondera, avec d’autres, en 1991, le MANIDEM, un parti souverainiste, proche des idées de l’UPC. Candidat à l’élection présidentielle d’octobre 2004, passionné de football, pratiquant les arts martiaux, père de quatre enfants, il avait le virus de la politique, jusqu’à la fin de sa vie. «La politique c‘est comme un vélo, il faut tout le temps pédaler sinon on tombe» aimait-il à dire.
Anicet EKANE, né le 17 avril 1951 à Douala (74 ans) est une personnalité de premier plan. Son père, Ekan’a Mbongo n’a Ndongo. un ancien chef comptable d’une Compagnie soudanaise, qui avait bâti son empire personnel, un polygame, avait 22 enfants. Anicet EKANE était le président du Mouvement Africain pour la Nouvelle Indépendance et la Démocratie (MANIDEM). Pour les présidentielles de 2025, il avait soutenu le professeur Maurice KAMTO, qui sera finalement évincé par Paul BIYA. «Le MANIDEM, fidèle à son héritage nationaliste puisé dans les idéaux de l’UPC, a mûrement réfléchi : nous investissons le Professeur Maurice Kamto. Nous ne sommes pas seulement un parti politique. Nous sommes les héritiers d’un idéal : celui de Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié, et tant d’autres, qui ont sacrifié leur vie pour que les Camerounais soient libres, dignes et souverains» disait-il.
A l’issue du scrutin du 12 octobre 205, Paul BIYA lui reprochait un soutien affiché à l’opposant Issa Tchiroma BAKARY qui avait revendiqué la victoire aux dernières élections présidentielles du 12 octobre 2025. Cette prise de position politique été considéré comme une incitation à l’insurrection. C’est le monde à l’envers. Il y a quelque chose qui me dépasse au Cameroun, comment un pays a-t-il accepté un 8e mandat d’un président âgé de 92 ans, au pouvoir depuis 43 ans et qui ne tient même plus de conseil de ministres ?
Aimé CESAIRE, dans «une saison au Congo» disait que les Africains sont plus féroces à l’encontre de leurs compatriotes que les colons. Ainsi, entre 1982 et 2023, il a été dénombré plus de 40 opposants morts dans des conditions non encore élucidées et naturellement sans aucune enquête sérieuse. Rien que pour ces présidentielles de 2025 même si l'opinion publique internationale a préféré détourner les yeux plus de 50 personnes lors des manifestations sont mortes de façon violente. De longue date, Amnesty International avait déjà dénoncé le sort cruel fait aux opposants camerounais croupissant dans les prisons.
Un an avant l’élection présidentielle de 2025, les tensions politiques se sont accentuées, tandis que le conflit armé et les violences se poursuivaient dans les régions de l’Extrême-Nord, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. En quarante-trois ans de règne absolu, Paul BIYA, le président camerounais a réprimé toute opposition, figé le pays et réduit les droits humains. «L’impérialisme ne porte plus les traits du colon blanc. Il a changé de visage : ce sont désormais nos propres élites, des colons noirs, agents serviles d’un système qui trahit chaque jour l’idéal de nos pères fondateurs. Un système verrouillé, réfractaire au changement, et qui étouffe toute velléité d’alternance» disait Anicet EKANE.
Un an avant l’élection présidentielle de 2025, les tensions politiques se sont accentuées, tandis que le conflit armé et les violences se poursuivaient dans les régions de l’Extrême-Nord, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. En quarante-trois ans de règne absolu, Paul BIYA, le président camerounais a réprimé toute opposition, figé le pays et réduit les droits humains. En effet, une bonne partie des anciens ministres de Paul BIYA sont embastillés de longue date, pour certains pour plus de 20 ans, 30 ans ou à vie, avec de lourdes peines. Depuis 2006, à la faveur de la création de l’opération anti-corruption de l’opération «Epervier», plusieurs proches collaborateurs du président Paul BIYA ont été arrêtés et placés sous mandat de dépôt à la prison de Kondengui à Yaoundé. Il s’agit notamment le cas de l'ancien secrétaire général de la présidence Marafa Hamidou YAYA, (25 ans de prison depuis 2012), ou encore Jean-Marie Atangana MEBARA (25 ans prison), de Polycarpe Abah ABAH, ancien ministre de l’Économie et des Finances entre 2004 et 2007, (25 ans de prison pour des malversations financières) de l’ancien Premier ministre Ephraïm INONI, (20 ans de prison), un ex ministre de la Défense, Edgar Alain Mebe NGO’0 (30 ans), son épouse, 6 ans de prison, Inoni EPHRAIM, ex-Premier ministre ont été condamnés à 20 ans de prison et d’Yves Michel FOTSO, ancien patron de la compagnie aérienne Camair, condamné en avril 2016 à la prison à perpétuité pour le détournement de près de 50 millions d’euros.
Le Cameroun mérite mieux que cela. Solidarité avec le peuple camerounais qui a droit à la liberté, à la démocratie et à la justice. «Le Cameroun mérite un nouveau souffle. Le nier serait une insulte à la vérité. Le pays traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine : corruption endémique, détournements à grande échelle, régions entières livrées au chao, services publics en ruine, citoyens partageant l’eau avec les animaux, hôpitaux sinistrés, routes meurtrières et un président invisible, qui ne s’est jamais rendu au chevet des victimes lors des grandes tragédies nationales» dit Anicet EKANE.
Références bibliographiques
BA (Amadou, Bal), «Réélection de Paul BIYA à 54% contestée par Issa BAKARY», Médiapart, 21 octobre 2025 ;
BA (Amadou, Bal), «Cameroun, présidentielle du 12 octobre 2025», Médiapart, 12 juillet 2025 ;
BA (Amadou, Bal), «Mongo BETI (1932-2001), écrivain camerounais anticolonialiste, pourfendeur de la Françafrique», Médiapart, 31 mars 2024 ;
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RAMONDI (Karine), La France au Cameroun (1945-1971). Le rôle de l’engagement de la France dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et d’opposition au Cameroun de 1945 à 1971, Paris, Hermann, 2025, 1026 pages ;
RAMONDY (Karine), Leaders assassinés en Afrique centrale : 1958-1961 : entre construction nationale et régulation des relations internationales, préface de Elikia M’Bokolo, Paris, Harmattan, 2020, 537 pages.
Paris, le 1er décembre 2025, par Amadou Bal BA