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«Mehdi BEN BARKA (Né en janvier 1920, à Rabat - enlevé le 20 octobre 1965 à Paris), la mystérieuse mort d’un opposant anticolonialiste marocain, un théoricien du changement social et révolutionnaire sous le roi Hassan II. A quand la vérité sur ce crime d'Etat, plus de 60 ans après ?» par Amadou Bal BA –
«L’affaire Ben Barka, ne croyez pas qu’elle appartienne au passé. Elle se poursuit encore» disait déjà le président Georges POMPIDOU (1911-1974). En dépit de nombreux ouvrages et enquêtes la «disparition» de Mehdi BEN BARKA, un opposant marocain de la gauche radicale, en pleine Guerre froide, demeure encore une énorme énigme. Interpelé, le 29 octobre 1965, par deux policiers français devant la brasserie, au boulevard Saint-Germain, à Paris, 65 ans après, on ne sait toujours pas comment il a été tué, et où se trouve son corps. Considéré comme espion de l’Est, de la Tricontinentale, les services secrets français, israéliens et marocains ont été souvent mis en cause, en particulier Mohamed OUFKIR (1920-1972), ministre de l’Intérieur marocain, auteur de son transfèrement dans une maison de Fontenay-le-Vicomte, appartenant un truand, Georges BOUCHESEICHE et Maurice PAPON (1910-2007), préfet de Police de Paris, de 1958 à 1967, complice avec une alerte tardive et complaisante. En 1967, les exécutants de second ordre sont condamnés. Le procès concernant l’affaire Ben BARKA du 5 septembre au 20 octobre 1966, a encore obscurci les choses «Un grand procès de 37 audiences, 200 témoins, lorsqu’on évacua le public, on ne savait pas toujours par qui Mehdi Ben Barka avait été enlevé, ni où ? Les accusés s’en retournèrent dans leurs cellules ou dans leurs foyers sans être jugés. Le procès des ravisseurs de Ben Barka a été inutile. S’il a desservi le régime, il n’a pas servi ses adversaires qui n’ont pas su l’exploiter. Ce ne fut qu’un divertissement, mais un divertissement de qualité. Le pouvoir n’a pas étouffé l’affaire Ben Barka. Il l’a au contraire mis en scène, animée, par un jeu savant de miroirs. Le pouvoir est un éducateur avisé» écrit, en 2002, François CAVIGLIOLI, dans «Ben Barka devant les juges».
Né dans une famille modeste, de la Médina, à Rabat, Mehdi BEN BARKA s’est toujours illustré dans sa ténacité pour défendre la liberté et la justice sociale. Mathématicien de formation, il est marqué par de grands engagements pour son pays, l’ayant souvent conduit en prison. Son père, Ahmed, est un petit commerçant et sa mère, Lalla Fatoumata BOUANANE, fait des travaux de couture à domicile. Il est le troisième d’une fratrie de sept enfants. Enseignant, il rejoint le Comité d’action marocaine qui devient ensuite le Parti national, puis le Parti de l’Istiqlal, luttant pour l’Indépendance. Arrêté, puis révoqué de ses fonctions d’enseignant, à sa libération, il continue sa lutte pour la fin du Protectorat. Considéré comme le plus dangereux adversaire de la présence coloniale au Maroc, il est arrêté et déporté de manière isolée au sud de l’Atlas en février 1951. C’est pendant cette période qu’il perfectionne ses connaissances en économie et en anglais. Libéré en 1954, il rejoint en août 1955, une délégation du Parti de l’Istiqlal à la Conférence d’Aix-les-Bains préparant le retour d’exil du futur roi Mohamed V. Le Protectorat prendra fin le 2 mars 1956. Elu président de l’Assemblée nationale consultative (ANC) de novembre 1956 jusqu’à sa dissolution en 1959, il en fait une future Assemblée constituante, un cadre d’apprentissage de la démocratie.
Pour Mehdi BEN BARKA, un militant nationaliste, un révolutionnaire intransigeant, un héros sans gloire, l’accession du Maroc à l’indépendance n’est pas le point final, mais le début de la libération politique de son pays, et devant se prolonger en affranchissement économique, s’épanouir en révolution sociale. Après avoir présidé l’Assemblée nationale consultative, Mehdi BEN BARKA devint l’un des plus vigoureux opposants à la politique de Mohammed V (1909-1961), puis d’Hassan II (1929-1999). Lors du conflit algéro-marocain du 8 octobre 1963, «la guerre des sables», il prit ouvertement parti contre la monarchie marocaine qui avait, disait-il, engagé une guerre d’agression. Le 14 mars 1964, le tribunal criminel de Rabat inflige à BEN BARKA une peine capitale par contumace, l’opposant est déjà condamné à mort. En effet, le 9 novembre 1963, le tribunal militaire des Forces armées royales (FAR) l’avait jugé, également par contumace, pour «trahison en temps de guerre» et lui avait infligé une première peine capitale. Le soutien apporté à l’Algérie en guerre contre le Maroc avait été «sa plus grosse faute politique. Dès lors, il est moins un homme politique marocain qu’un éclatant commis voyageur en révolution», dira, en 1986, Jean LACOUTURE dans «Ben Barka, 20 ans après».
Par conséquent, contraint à l’exil, on le vit acharné à dénoncer en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, les séquelles de l’impérialisme et les masques du néo-colonialisme. Dans son ouvrage, publié à titre posthume, en 1966, par François MASPERO, ses analyses radicales, ses réquisitoires contre les bourgeoisies ou les féodalités nationales, son appel à la solidarité avec les forces populaires, ses apologies de la «voie chinoise», convoquent à la lutte en faveur des vaincus. «Aucune formation politique à vocation révolutionnaire ne peut vivre et se développer si, de temps en temps, elle ne se livre pas à une analyse globale et dynamique de la société dans laquelle elle opère afin d'y intégrer sa pratique quotidienne et de pouvoir, dans une certaine mesure, prévoir l'événement. Le pouvoir croyait s'en sortir par une politique de démagogie facile et un spectacle permanent de festivités et de projets mort-nés mitigés avec des démonstrations de forces. La grande bourgeoisie commerçante se berçait encore d'illusions sur les résultats d'une politique économique qui se targuait d'être en même temps libérale et efficace. Les paysans étaient endormis dans certaines régions par une prétendue « promotion nationale » qui n'était qu'une nouvelle forme des chantiers de charité. Si la majorité de la population est maintenue dans la misère et l'inculture et si en plus, elle voit se fermer devant elle les portes de l'espérance, comment s'étonner que l'impatience prenne le masque du désespoir ?», écrit-il dans «Option révolutionnaire du Maroc».
Différents hommages ont été rendus à Mehdi BEN BARKA «En plus d’être un homme d’action, Mehdi Ben Barka a laissé une œuvre politique qui éclaire et explique cette action. Sa pensée et reflète la richesse de sa réflexion autour de sujets qui débordent largement du cadre marocain, maghrébin et arabe et demeurent d’une brûlante actualité : indépendance et libération des peuples du tiers-monde, démocratie, droits de l’homme, justice sociale, sous-développement et construction d’une société nouvelle. Pendant longtemps, le combat pour la vérité sur son sort après son enlèvement et sa disparition avait occulté une partie de la dimension politique et intellectuelle de son apport au combat anticolonial et antiimpérialiste en tant que militant et en tant que penseur», écrit Bachir BEN BARKA, son fils.
«Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre», écrivait Charles PEGUY (1873-1914) qui mourut, lors de la Première guerre mondiale, qu’il considérait comme juste et la dernière. Aux indépendances africaines, d’immenses espoirs se sont soulevés «Les années 1960 furent une époque d’un espoir immense. Jamais peut-être, sur toute la planète, autant d’hommes n’avaient partagé un tel espoir. Ben Barka était, essentiellement un progressiste, mot également démodé. C’était la foi dans le changement social, dans la force des peuples, dans leur intelligence pour mettre en œuvre ce progrès – Ben Barka avait donné à son mouvement, en 1960, le nom d’«Union nationale des forces populaires», écrit François MASPERO, un éditeur militant et anticolonialiste.
La raison d’Etat a conduit à l’impunité de certains crimes en France. «L’enlèvement et l’assassinat de mon père n’ont pas inauguré la chaîne des assassinats politiques en France. Avant lui déjà, des opposants politiques avaient été éliminés par les agents de leur propre pays sur le sol d’un État étranger. Après lui, des dizaines d’assassinats impunis ont été commis en France, visant des militants de la liberté et de la démocratie : Henri Curiel, Mahmoud El Hamchari, André Mécili, Dulcie September, Mohamed Boudia, plus récemment les trois militantes kurdes Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez… Leurs points communs sont la facilité avec laquelle ils ont pu être commis en France et le fait qu’ils soient restés impunis. Cela soulève un certain nombre de questions sur les complicités sur place, les enquêtes bâclées et les procédures judiciaires hâtives ou qui n’aboutissent pas. Cela relève de la même logique que recouvre la notion de «raison d’État», écrit son fils, Bachir BEN BARKA, maître de conférence à l’IUT de Belfort-Montbéliard et président de l’Institut Ben Barka. Exilé avec sa famille, en 1965, au Caire, il vit en France depuis 1970. Fils ainé, natif de Rabat, Bachir continue se battre pour la vérité sur l’assassinat de son père.
Il était marié, depuis 1948, à Rhita BENNAMI, disparue le 26 juin 2024, à Paris, qui lui avait donné deux jumeaux, Saad et Mansour, nés le 1er juin 1959.
Références bibliographiques
A – Contributions de Mehdi BEN BARKA
BEN BARKA (Al Mehdi), The Political Thought of Mehdi Ben Barka, 1960-1965, La Havane, Triconental, 1968, 186 pages ;
BEN BARKA (Mehdi), Ecrits politiques 1948-1965, textes rassemblés et présentés par Bachir Ben Barka, préface de François Maspero, introduction de René Gallissot, Paris, Syllepse, 1999 et 2021, 400 pages ;
BEN BARKA (Mehdi), Option révolutionnaire au Maroc, préface de Béchir Ben Driss, Paris, Maspero, Cahiers libres, n°84-85 1966, 164 pages ;
BEN BARKA (Mehdi), Problèmes d’édification du Maroc, quatre entretiens recueillis par Raymond Jean, Paris, Plon 1959, 76 pages.
B – Autres références
BEN BARKA (Abdelkader), El Mehdi Ben Barka, mon frère, Paris, Robert Laffont, 1966, 255 pages ;
BENNOUNA (Mehdi), Héros sans gloire, échec d’une révolution (1963-1973), Casablanca, éditions Tarik, 2002, 374 pages ;
BUTTIN (Maurice), Ben Barka, Hassan II, Ce que je sais d’eux, préface de Bachir Ben Barka, Paris, Karthala, 2015, 526 pages ;
CAVIGLIOLI (François), Ben Barka chez les juges, Paris, La Table ronde de Combats, 2002, 218 pages ;
LACOUTURE (Jean), GUERIN (Daniel) MONTEIL (Vincent) et autres, Ben Barka, Vingt ans après, les droits de l’Homme au Maroc, témoignages, Paris, éditions Arcantère, 1986, 175 pages ;
SMITH (Stephen) BERGMAN (Ronen), L’affaire Ben Barka, fin des secrets : De Gaulle, Hassan II et le Mossad, le plus scandale de la Ve République, Paris, Grasset, 2025, 576 pages ;
SOUCHON (Louis) POTTECHER (Frédéric), Accusé taisez-vous. Les dessous d’une affaire (Mehdi Ben Barka), Paris, La Table ronde, 1970, 252 pages ;
VIOLET (Bernard), L’affaire Ben Barka, Paris, Fayard, 1995, 506 pages ;
ZAKYA (Daoud) MAATI (Monjib), Ben Barka, une vie, une mort, Paris, éditions Michalon, 1996, 374 pages.
Paris, le 2 janvier 2025, par Amadou Bal BA