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«Paula ANACAONA, traductrice et écrivaine à Paris, éditrice indépendante et engagée, de la littérature brésilienne, féministe, décoloniale et sa grande compassion pour les vaincus» par Amadou Bal BA
Paula ANACAONA porte une triple casquette d’écrivaine, d’éditrice et de traductrice. En effet, Paula ANACAONA traduit également de l’anglais ou de l’espagnol ou du portugais brésilien, pour diverses organisations internationales. Paula ANACAONA a pour ambition de publier «des romans-témoins, des livres qui ont la rage au ventre» et réconcilier culture urbaine et littérature. Ses éditions traitent de la violence, les injustices vécues par les minorités, le racisme, la condition féminine, les inégalités, notamment celle de l’accès aux études supérieures ; elle milite ardemment un mieux-vivre-ensemble. Les femmes éditrices à Paris ne sont pas nombreuses, dans le monde dominé par les hommes. Cependant, ce sont des guerrières qui ont réussi à s’imposer, comme des lionnes, notamment Christiane Yandé DIOP, présidente de Présence africaine depuis 1980, à la rue des écoles, à Paris 5e, ou Emmanuelle COLLAS, une historienne de l’Antiquité, et sa maison d’édition indépendante, à la rue André Malraux, à Paris, 1er, créée en 2018.
Paula ANACAONA est la fondatrice des éditions Anacaona en 2009, par passion pour la littérature brésilienne, trop méconnue, trop peu publiée en France. En effet, Paula ANACAONA a choisi de publier une littérature qu’elle qualifie de «périphérique», donnant ainsi une voix à ceux qui ne se font pas entendre, sans voix au chapitre. En France, tout le monde connaît la Samba, le Carnaval de Rio, la forêt d’Amazonie, les belles plages et le football brésilien, mais peu de gens s’intéressent à la littérature des favelas. En effet, Paula ANACAONA, riche de sa diversité et notamment de ses cultures française et brésilienne, a décidé d’en faire un atout ; elle est devenue traductrice d'abord, puis a monté sa maison d'édition spécialisée dans la littérature brésilienne, difficile à vendre, mais a décidé de donner la parole aux sans-voix.
Paula ANACAONA passe à l’écriture en 2016 : d’abord avec deux romans jeunesse, publiés aux éditions "À dos d’âne", «Maria Bonita, une femme parmi les bandits» et «Jorge Amado, sur les terres du cacao» ; Jorge AMADO (1912-2001) est l’un des plus grands écrivains brésiliens et l’un des plus connus à l’étranger. Mais c’est aussi et surtout l’écrivain de Bahia, cet état du Nordeste du Brésil, présent dans tous ses romans, comme un condensé de l’humanité. «Écrire, c’est raconter des histoires», aimait-il dire. Paula ANACAONA est aussi l’autrice, la même année, d’une nouvelle, «Super-Carioca», publiée dans «Je suis Rio». Son premier roman viendra deux ans plus tard et ce sera «Tatou».
Pour Paula ANACAONA la marge doit devenir le centre, par une littérature audacieuse et originale sur la vie des vaincus. Depuis le 20 novembre 2010, il existe par la volonté du président Lula DA SILVA, une «journée de la conscience noire» au Brésil, en hommage à un esclave Zumbi Dos PALMARES (1655-20 novembre 1695) un ancien esclave, chef de guerre le plus important du royaume autonome des Palmarès, fondé par des esclaves insurgés dans le nord-est du Brésil. L’enseignement de la culture afro-brésilienne est désormais inscrit au programme scolaire, et cela a considérablement libéré la création littéraire des Noirs. En effet, à travers la littérature, dans l’acte de parler, c’est souvent d’autres qui s’expriment à la place des racisés en les infantilisant, avec éventuellement tous les préjugés raciaux. Par conséquent, la place de la littérature noire questionne le droit à la parole dans une société où la masculinité, la blanchité et l'hétérosexualité sont la norme. Djamila RIBEIRO, philosophe et féministe, née à Santos (Etat de Sao Paulo), révèle la position critique de la femme noire : elle est l'autre de l'autre, à la marge du débat sur le racisme centré sur l'homme noir, et à la marge du débat sur le genre centré sur la femme blanche. Le féminisme noir réfléchit à la façon dont les oppressions de race, de genre, et de classe s'entrecroisent.
Le Brésil, recensant la plus importante diaspora africaine, hors du continent noir (100 millions de Noirs), est un pays, en raison de son passé esclavagiste, marqué par de très fortes inégalités, une vraie fracture sociale, un concentré de misère, d’exclusion et de racisme. En effet, le Brésil, par bien des aspects, riche de son or et de son pétrole, de son café et de ses nombreux trésors, est composé de deux pays parfaitement opposés. D’un côté les magnats et politiciens blancs de la capitale, Rio, avec leurs belles demeures à la française, leurs hippodromes et les vacances à la mer, de l’autre, près des Noirs laissés sur le bord de la route. «Mon frère, ma sœur et moi faisions partie de la moitié de la population qui allait nu-pieds. Ces inégalités étaient ancrées dans notre politique, notre culture et notre histoire», dit Pelé. Contrairement à la France où les racisés sont concentrés dans certaines zones de la banlieue, on ne se mélange pas, au Brésil, les favelas sont au milieu des villes, et les riches disposent à proximité d’une main-d’œuvre à bon marché. Par conséquent, le Brésil est un pays des contrastes «Le Brésil, c’est le pays où il y a des favelas, des gens qui dorment dans la rue et meurent de faim. Mais c’est aussi le pays où il y a le plus fort taux de croissance de millionnaires, le premier exportateur de soja et d’oranges : c’est une énorme puissance industrielle ! C’est un devoir d’honnêteté envers le Brésil, je veux montrer que ce n’est pas que les favelas. J’aimerais bien que les lectorats se mélangent, c’est le métissage littéraire qui me plaît.», dit Paula ANACAONA. Ses éditions ont créé trois collections : «Urbana», les romans noirs ou violents, «Terra» l’accès sur les grands espaces ruraux, et «Epoca», une littérature contemporaine.
Paula ANACAONA s'intéresse, en particulier, aux questions de races, de sexe, mais aussi aux exclus relégués dans les favelas des grandes villes brésiliennes. «J’ai ressenti l’envie de monter ma maison d’édition, car j’ai toujours regretté, en France, de voir peu d’héroïne de fiction jeune, urbaine, cosmopolite, métisse pas forcément mannequin ou chanteuse, assise entre deux chaises, le cœur balançant entre deux pays. La problématique autour de cette bi-culture, de ces interrogations identitaires, enrichissantes et parallèlement schizophréniques, se reflètera clairement dans mes choix éditoriaux. Par ailleurs, la violence urbaine, le narcotrafic, la délinquance juvénile sont des thèmes qui me sont chers parce que je viens d’un continent où ces problèmes ont pris des proportions démesurées et que je ne suis pas satisfaite de leur traitement dans les médias – violence glamourisée, vision romantico-mafieuse du narcotrafic. Enfin, et c’est le plus important, j’aime les romans-témoins, le talent romanesque au service d’une cause», disait-elle, en 2010, lors de la création des éditions Anacaona. La favela, c’est un lieu de relégation des vaincus, un monde des parias de la société, fait de violence et où la survie n’est possible qu’en surfant sur le chaos, et c’est également, une importante source d’inspiration d’une littérature engagée, sociale ou réaliste. Les écrivains de favelas traitent de la violence, de la drogue, de l’amour, mais aussi des rêves inaboutis. Ainsi, dans «L’Enfer» de Patricia MELO, publié par une autre maison d’édition, l'enfer existe sur Terre ; il a pour nom Berimbau, une des favelas de Rio, et pour damnés les misérables qui y vivent : bandits, prostituées, femmes de ménage ou cireurs de chaussures. Si certains d'entre eux se résignent à accepter leur misère, trouvant des palliatifs dans la religion, la drogue ou les feuilletons américains, d'autres se révoltent, prêts à tout pour tenter d'échapper au déterminisme social. Petit Roi est l'incarnation de ces insoumis : véritable Énée moderne, le jeune héros cherche la voie pour sortir de l'impasse et détenir le pouvoir et l'argent. Mais les amis, les amours et les armes auxquels il a recours sont des alliés bien peu fiables ; et la chute n'est jamais bien loin.
Paula ANACAONA a coordonné trois ouvrages collectifs autour de la favela : «Je suis la fa Favela», «Je suis encore Favela» et «Je suis toujours Favela», une littérature subversive ; «c’est par la tête que pourrit le poisson» dit un dicton africain : «La capoeira c’est fini, maintenant les Brésiliens réagissent avec les mots. Et nous avons beaucoup à protéger et à montrer, dans ce pays où la majorité n’a pas de représentativité culturelle et sociale ; en vrai, le peuple n’a même pas le minimum pour manger, mais malgré tout, mon pote, on tient le coup. Une chose est sûre, ils ont brûlé nos papiers, ils ont menti sur notre histoire, ils ont génocidé nos ancêtres. Ils ont endoctriné nos frères indiens, esclavagisé nos frères africains, tenté de dominer et d’étouffer toute la culture d’un peuple massacré, mais non vaincu. Ils ont presque réussi à nous tuer, en nous donnant la misère comme héritage» écrivent FERREZ et autres. Cette littérature «marginale» des favelas, ou encore «littérature périphérique», émanant de la périphérie, des jeunes, des exclus ou des repris de justice, initialement née à Sao Paulo, puis s’est transportée à Rio de Janeiro, pour s’étendre par la suite à travers tout le Brésil. «Immigrants et migrants originaires de diverses régions du monde et du Brésil cohabitent dans un des plus grands chaos urbain de la planète, où la richesse et la misère se côtoient, se regardent, s’agressent, pour finir par se tuer. Si la faim existe, ce n’est qu’à cause du racisme, d’une élite corrompue et conservatrice, et d’un État déliquescent» écrit l’auteur de la «Cité de Dieu», Paulo LINS, dans la préface de «Manuel de la haine» de Ferrez, originaire de Sao Paulo.
La favela est aussi un espace d’espérance, de rêve, de pouvoir, un jour s’en sortir, comme le relate, «Le libraire de la favela». Ainsi, dans ce roman, Otavio, 8 ans, trouve un livre dans la décharge à côté du terrain de football de son quartier. Cet événement a changé sa vie : il ne quittera plus jamais les livres. Habitant l'une des favelas les plus violentes de Rio de Janeiro, l'auteur, une fois adolescent, se donne pour mission de faire naître et grandir chez chacun de ses voisins l'amour des livres. Il crée des projets d'incitation à la lecture pour les enfants, et accumule peu à peu les livres pour devenir le premier libraire, ou plutôt bibliothécaire, de sa favela. Un témoignage plein d'espoir pour ce guerrier qui n'a jamais baissé les bras et a toujours cherché à améliorer son quotidien, et surtout celui des autres.
Dans «Banzo, mémoires de la favela», Conceição EVARISTO conte, entre misère, grandeur et solidarité, l’histoire d’une favela, sans nom, sans référence géographique, d’où son symbolisme, menacé de démolition, un témoignage, une chronique sociale, pour faire «résonner les voix, les murmures, les silences, les cris étouffés de chacun et de tous». Le père de Toto, un ancien esclave, dont le domaine de son maître ayant été vendu, et habitant maintenant une favela, souffrait d’un mal aigu et froid, lui faisant pousser involontairement des douleurs, «Le Banzo», une nostalgie éternelle de l’Afrique, une terre vaste, avec des forêts, des animaux, des hommes libres et un soleil généreux ; une douleur éternelle, comme Dieu, comme un poignard transperçant la poitrine. «J’ai bourlingué. J’ai vécu dans une, plusieurs favelas, sous des ponts, des viaducs. Dans des forêts, dans des villes. J’ai roulé ma bosse. Et ça fait un bout de temps que je me suis posé dans cette favela. Ici, c’est grand comme une ville ! Il y a tellement de maisons où entrer, tellement de personnes à aimer !» dit le narrateur. Les hommes vont perdre une favela, qu’ils croyaient être à eux, un lieu de vie, son épicerie, l’allégresse des matchs de foot, ses douches publiques, la musique du gramophone, les éclats de rire, le deuil, l’amour, la solitude, la condition féminine, la pauvreté, la violence, l’injustice, l’importance de l’identité, de folie et la mort. Grâce à l’écriture de ces vies souterraines, la favela retrouve sa mémoire collective, effacée par le discours colonial ; c’est ce que Conceição EVARISTO, appelle un «écrit de vie», mêlant souvenirs personnels et vécu des déshérités «Hommes, femmes, enfants, qui s’amoncellent en dedans-moi, comme s’amoncelaient les bicoques dans ma favela» dit-il.
Paula ANACAONA, dans son premier roman, «Tatou», le personnage de Victoria, une Franco-Brésilienne, est une métisse noire et présidente d'une multinationale, avec une double blessure intime. Victoria est divorcée avec deux enfants, et déchirée par un grand mal-être. Cependant, Victoria, de peau noire claire, dont elle est complexée à cause des critiques de la société visant les Noirs, ne cesse, dans ce roman, d’adresser des reproches à son père : «Une fille a toujours besoin d'un père ; pourquoi, pourquoi, au fond du tréfonds, je rêve d'aimer un homme, vous voyez, je ne peux pas dire «je rêve d'aimer mon père» impossible c'est pas possible et c'est faux, non, je ne rêve pas de l'aimer, je rêve d'aimer un père qui aurait été différent, là, voilà, comme ça, je peux le dire», écrit Paula ANACAONA dans «Tatou». Femme brillante, ayant brisé tous les plafonds de verre, Victoria s'est hissée au sommet par les études, le travail et une faim dévorante. En guerre contre le monde entier, et surtout contre elle-même, Victoria a l'ambition et la rage de devenir première en tout. Les thèmes d’identité, de colorisme, de blanchité, le ressentiment, le racisme ou l’espérance de «gravir la montagne raciale», suivant une expression de Langston HUGHES, reviennent constamment dans les livres des éditions Anacaona.
Paula étudie l’anglais et l’espagnol, et n’apprendra le portugais du Brésil qu’à l’âge adulte, après différents voyages. «Ce grand voyage m’a remis les idées en place et en rentrant je me suis dit que j’avais envie de travailler avec les langues et la traduction», dit-elle, en 2015, à la revue des bibliothécaires. En 2005, diplômée, Paula rencontre Heloneida STUDART (1932-2007), romancière militante du Brésil, qui lui propose de traduire ses livres.
L’éditrice prendra le nom d’artiste «Anacaona» (1474-1503), un personnage de l’histoire vénéré en Amérique latine et les Caraïbes, première femme indienne victime de sa résistance à l’ordre colonial espagnol. «Anacaona», signifie, selon Jose GUELL YRENTE, en langue haïtienne «fleur d’or» ; généreuse, courageuse et mélancolique, éloquente, Anacaona savait galvaniser ses guerriers lors des batailles. Morte en 1504, Anacaona, sa disparition tragique est devenue l’emblème des trahisons et brutalités du colonialisme. Aussi, dans deuxième roman, «1492, Anacaona, l’insurgée des Caraïbes», Paula ANACAONA a relaté son histoire dont elle porte le nom, à travers aussi celle du peuple Taïno, exterminé et remplacé par des esclaves venus d’Afrique. L’Europe et l’Amérique vivaient de part et d’autre de l’océan, chacun ignorant l’existence de l’autre, jusqu’à leur rencontre en 1492, quand Cristobal Colón découvre les Antilles. Anacaona règne alors sur un des royaumes d’Haïti. Elle, et son peuple Taïno, accueillent les Espagnols avec cordialité, amitié, respect. Mais les Espagnols mettent en place leur projet colonisateur : ils déstructurent la société Taïno, détruisent ses lieux de culte, lui imposent un nouveau mode de vie. Délibérément, ils exterminent un peuple et sa culture. Moins d’un siècle après cette Rencontre, les Taïnos ont totalement disparu d’Haïti et des Caraïbes, entraînant la déportation massive d’Africains pour servir de main-d’œuvre. La mémoire enfouie de cette extermination n’a cependant pas disparu. Par la voix d’Anacaona, on peut revivre l’histoire des Taïnos, premier peuple des Antilles – Guadeloupe, Martinique, Cuba, Porto Rico, et bien sûr Haïti. On a déjà beaucoup parlé de cette conquête, mais par la voix des colons. Écoutons cette fois les colonisés : leurs tentatives d’adaptation, leur désespoir, leurs résistances.
Lia VAINER SCHUCMAN, dans son livre, «Familles mixtes : tension entre couleur de peau et amour», montre que le racisme au Brésil se fonde sur des malentendus ou des idées reçues occultant gravement le projet de cette démocratie métissée fondée sur un projet politique des colons de la «Blanchité». En 1888, le Brésil fut le dernier pays de l'hémisphère occidental à abolir l'esclavage. Le pays était composé d'une grande majorité de Noirs et de métis. Au cours des trois siècles d'esclavage en Amérique, le Brésil a été le plus grand importateur d'esclaves africains, déportant sept fois plus d'esclaves africains que les États-Unis. Le métissage et les mariages mixtes suggèrent des relations harmonieuses entre les races et contrairement aux États-Unis ou à l'Afrique du Sud, il n'y a eu au cours du XXe siècle aucune loi ou politique raciale spécifique comme la ségrégation ou l'apartheid. C'est pourquoi les Brésiliens ont perçu leur pays comme étant une «démocratie raciale», au moins des années 1930 à nos jours. Ils prétendaient que le racisme et la discrimination étaient minimes ou non existants dans la société brésilienne, contrairement aux autres sociétés multiraciales dans le monde. Selon une définition relativement étroite, seules les manifestations racistes explicites ou les lois fondées sur la race étaient alors reconnues comme discriminatoires et seuls les pays comme l'Afrique du Sud et les États étaient perçus comme véritablement racistes. De plus, le débat sur la race était peu fréquent dans la société brésilienne, contrairement à d'autres sociétés qui semblaient plus obsédées par les questions de race et de différence raciales. Au moment de l'abolition, la population brésilienne étant principalement composée de Noirs ou de métis l'État a encouragé la venue d’un grand nombre d'immigrants blancs, et bloqué celle des Chinois et des Africains.
De nos jours, la plupart des Brésiliens, toutes couleurs confondues, reconnaissent l'existence de préjugés raciaux et de discrimination raciale dans le pays, et surtout à l’intérieur de la sphère familiale. En effet, pour Lia VAINER SCHUCMAN, si biologiquement la race n'a pas de fondement, elle existe bien socialement, à travers le concept de supériorité de la race ; les Blancs brésiliens, s’estimant plus intelligents que les Noirs prétendent avoir développé le Brésil. Pour cette auteure, le racisme a pourri la cellule familiale mixte pourtant un lieu idéal d'une prise de conscience et d'une déconstruction du racisme chez les personnes blanches. Par conséquent, l'amour ne serait pas plus fort que le racisme. «Il est tout à fait possible d'être contre le racisme ; de penser que le racisme est un mal contre lequel nous devons tous et toutes lutter ; de se marier avec une Noire ; et, en même temps, d'être raciste. Même dans des relations affectives solides et amoureuses, les hiérarchies raciales construites dans une société raciste peuvent être maintenues et légitimées» écrit Lia VAINER SCHUCMAN. Par ailleurs, Grada KILOMBA a montré que dans ce racisme, fondé sur la blanchité, dans la sphère privée, au sein de la famille, du couple, il existe un racisme dit «ordinaire», ces remarques désobligeantes, gestes, actions, aux conséquences psychologiques réelles. Car pour cette autrice, dans son livre «Mémoire de la plantation : épisodes de racisme ordinaire.», à travers divers témoignages, le racisme ordinaire n’est pas un événement isolé ou ponctuel : c’est une exposition constante qui fait revivre des scènes d’un passé colonial, et mêle passé et présent.
Paula ANACAONA s’intéresse donc à la question du racisme en particulier celle du colorisme, un sous-produit du racisme et hiérarchise les personnes en fonction de la teinte de leur peau : plus elle est claire, plus elle est appréciée et valorisée, dans le domaine esthétique, intellectuel, ou professionnel, avec des différences entre les hommes et les femmes. Alexandra DEVULSKY, dans son livre sur le sujet, «Le colorisme, métissage, nuances de couleur de peau et discriminations», montre que les origines violentes du colorisme remontent au temps de l’esclavage et de la colonialité, où les enfants métisses illégitimes des maîtres bénéficiaient de privilèges basés sur leur proximité d’avec la norme européenne, alors seul modèle d’humanité. Mais la grande conquête des mouvements sociaux actuels est d’avoir réuni l’ensemble des Noires, des carnations les plus foncées aux plus claires, mettant ainsi fin à un éclatement qui opposait des personnes de la même communauté et niait tout l’éventail des négritudes de la diaspora. Pour l’autrice, la lutte antiraciste passe par la lutte contre le colorisme. Les Noires à peau claire, tout en reconnaissant certains de leurs privilèges, peuvent aussi vivre pleinement leur négritude. Dans son roman, «Noir et Blanc» Fernando MOLICA relate l’histoire de trois jeunes abattus par des policiers blancs, au motif qu’ils seraient des trafiquants de drogue, sauf qu’ils n’ont pas de casier judiciaire, et un avocat, militant des droits civiques, décide d’en savoir un peu plus.
Il faut signaler que le Brésil a adopté une loi sur les quotas raciaux et sociaux à l’université ; ce qui a contribué à améliorer l’ascenseur social. La loi du 30 août 2012 oblige à réserver 50 % des places des universités fédérales gratuites aux élèves ayant fait leurs études secondaires dans des écoles publiques. Ce quota comprendra un nombre de places réservées aux Noirs, aux Métis et aux Indiens, qui sera proportionnel à la composition de la population de chaque Etat du Brésil.
Dans son féminisme, Paula ANACAONA a encouragé et publié des écrivaines féministes «Globalement, l’objectif du féminisme est une société sans hiérarchie de Genre, le genre n’étant pas utilisé pour concéder des privilèges ou légitimer l’oppression. Le discours universel est excluant, car les femmes sont opprimées de façons différentes, ce qui rend nécessaire une discussion du genre en y intégrant la classe et la race, et en prenant en compte les spécificités de chacune» écrit Djamila RIBEIRO, dans «Chroniques sur le féminisme noir». Dans livre, «Insoumises», Conceição EVARISTO estime que la résignation ne trouve aucune place dans les vies de ces femmes : elles résistent, insoumises aux pressions et aux agressions du racisme, du sexisme et des conventions sociales d'une société encore patriarcales. Conceição EVARISTO, née en 1946, dans une favela, à Belo Horizonte (Etat de Minas Gerais), est la deuxième fille d’une fratrie de neuf enfants. Cette famille nombreuse ne devait sa survie qu’en allant travailler comme domestiques, laveuses ou cuisinières chez les grands bourgeois. Conceição EVARISTO était la seule fille de la favela qui savait lire, mais à force de travail et une bourse, elle deviendra enseignante et écrivaine.
En 2020, Paula ANACAONA écrit un nouveau roman historique, «Solitude la flamboyante» en racontant l’histoire de cette héroïne guadeloupéenne à la première personne, déconstruisant ainsi le récit dominant du colonisateur. Dans les années 1780, en Guadeloupe, la jeune métisse Solitude est demoiselle de compagnie. Relativement favorisée, elle ne remet pas en question l’ordre colonial et esclavagiste jusqu’à ce que des rencontres décisives lui fassent rejoindre la lutte pour l’abolition de l’esclavage. Un vent de révolte souffle dans les Caraïbes. En 1789, tous les hommes sont proclamés libres et égaux en droits. Mais la France des Lumières oublie une partie de l’humanité : dans les colonies, l’esclavage est maintenu. Solitude se bat pour la liberté générale avec ses sœurs et frères révolutionnaires, avec succès : l’esclavage est enfin aboli en 1794. Mais l’euphorie est de courte durée, car rien n’est pensé pour intégrer les anciens Esclaves, sans terres, analphabètes, traumatisés par des années d’asservissement. Lassée de la violence de cette société prédatrice et exploitatrice, Solitude crée alors une communauté utopiste clandestine, basée sur la sororité et l’entraide, qui ne survivra cependant pas au rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte (1769-1821) en 1802.
En 2023 Paula ANACAONA consacre une biographie à une femme exceptionnelle, Maria BRANDAO DOS REIS (1900-1974). Dans «Maria Brandao, nos pas viennent de loin», celle-ci est née, à Rio de Contas, dans la campagne de Bahia, aînée d’une fratrie de neuf enfants, mariée deux fois, mais aussi veuve à deux reprises. Autant dire que, quelques années à peine après l'abolition de l'esclavage, pas grand-chose n'a changé pour la population noire du Brésil, et l'impératif de la survie a remplacé les chaînes de jadis. Femme noire et paysanne, le destin de Maria BRANDAO semblait tout tracé dans sa petite ville. Jusqu'à ce que la Colonne Prestes, un mouvement utopique révolutionnaire, s'arrête dans son village et sème les graines de la révolte sur une terre déjà fertile. En conflit ouvert avec les puissants de sa terre, Maria est forcée de fuir et part s'installer à Salvador, la capitale de Bahia, suivant ainsi les millions de migrantes qui tentent d'échapper à la misère et à l'injustice des campagnes et viennent tenter leur chance en ville. À Salvador, Maria mettra des mots sur son désir de justice sociale, aiguisera sa conscience politique et s'engagera dans le parti communiste, interdit en 1947, et le mouvement féministe. Elle lance une pétition, «un appel pour un pacte de paix» contre le fascisme, pour la démocratie, pour une présence féminine noire, à tous les lieux de décision.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
A – Les livres de Paula ANACAONA
ANACAONA (Paula), 1492 : Anacaona, l’insurgée des Caraïbes, Paris, éditions Anacaona, 2019, 188 pages ;
ANACAONA (Paula), Gaïa changera le monde, Paris, éditions Anacaona, 2019, 47 pages ;
ANACAONA (Paula), Jorge Amado sur les terres du cacao, Paris, A Dos d’âne, 2016, 48 pages ;
ANACAONA (Paula), Maria Bonita, une femme parmi les bandits, Paris, A Dos d’âne, 2019, 48 pages ;
ANACAONA (Paula), Maria Brandao, nos pas viennent de loin, Paris, éditions Anacaona, 2023, 308 pages ;
ANACAONA (Paula), Solitude, la flamboyante, Paris, éditions Anacaona, 2020, 250 pages ;
ANACAONA (Paula), sous la direction de, ouvrage collectif, Je suis Rio, un recueil de nouvelles, Paris, éditions Anacaona, 2016, 240 pages ;
ANACAONA (Paula), sous la direction de, ouvrage collectif, Je suis encore favela. Un recueil de nouvelles, Paris, éditions Anacaona, 2018, 240 pages ;
ANACAONA (Paula), sous la direction de, ouvrage collectif, Je suis toujours Favela, traductrice Paula Anacaona, Paris, éditions Anacaona, 2014, 235 pages ;
ANACAONA (Paula), Tatou, Paris, éditions Anacaona, 2018, 250 pages.
B – Les autres références
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ANZANELLO CARASCOZA (Joao), A sept et à quarante ans, traductrice Paula Anacaona, Paris, éditions Anacaona, 2015, 176 pages ;
BAILBY (Edouard), «Brésil, où la coexistence raciale s’est faite instaurer dans l’ensemble du peuple», Le Monde diplomatique, avril 1965, page 6 ;
BASTIDE (Roger), «Trois livres sur le Brésil», Revue de science politique, 1955, n°1, pages 110-118 ;
BION (Lucille), JOUANNE (Aude), «Paula Anacaona, un désir de Brésil», Bibliothèques, mars 2015, n°78, pages 72-76 ;
DEVULSKY (Alexandra), Colorisme, métissage, nuances de couleurs de peau, et discriminations, traductrice Paula Anacaona, Paris, éditions Anacaona, 2023, 133 pages ;
EVARISTO (Conceição), Banzo : mémoire de la favela, traductrice Paula Anacaona, Paris, éditions Anacaona, 2016, 224 pages ;
EVARISTO (Conceição), Insoumises, traductrice Paula Anacaona, Paris, éditions Anacaona, 2018, 176 pages ;
FERREZ (Alexandre de Maio), Favela chaos : l’innocence se perd tôt, traduction et avant-propos de Paula Anacaona, Paris, éditions Anacaona, 2015, 212 pages ;
FROST (Peter), Femmes claires, hommes foncés : les racines oubliées du colorisme, préface de Pierre Louis Van den Berhe, Québec, Université de Laval, 2010, 202 pages ;
GUELL Y RENTE (Jose), Légendes américaines, Paris, Michel Lévy, 1861, 305 pages, spéc «Anacaona, reine de Xaragua», pages 102-204 ;
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RIBEIRO (Djamila), Chroniques sur le féminisme noir, traductrice Paula Anacaona, Paris, éditions Anacaona, 2019, 150 pages ;
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RIBEIRO COROSSACZ (Valeiria), Identité raciale et procréation au Brésil, sexe, classe, race et stérilisation, Paris, Harmattan, 2204, 180 pages ;
SAVONNET-GUYOT (Claudette), «Races et classes au Brésil : la démocratie raciale en question», Revue de science politique, 1979, n°4-5,, pages 877-894 ;
VAINER SCHUCMAN (Lia), Familles mixtes : tensions entre couleurs de peau et amour, traductrice Paula Anacaona, préface de Silvio Luiz de Almeida, Paris, éditions Anacaona, 2022, 160 pages.
Paris, le 9 juillet 2023, actualisé le 2 octobre 2025, par Amadou Bal BA -