"Toni Morrison (1931-2019), The Beloved" par Amadou Bal BA

Prix Nobel de Littérature, dans sa lutte victorieuse contre l'esprit esclavagiste et le racisme, Toni Morrison est devenue un trésor mondial, impérissable.

 «Grâce à elle (Toni MORRISON) les Noirs ont enfin pu entrer par la grande porte dans la littérature» écrit Mme Muriel PENICAUD, Ministre du Travail. S’agit-il là d’un coup de mépris, digne des préjugés initiés par Nicolas SARKOZY estimant que «l’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire» ? Ou s’agit-il d’une méconnaissance profonde de la riche histoire littéraire du peuple noir, toujours niée, méprisée et occultée, en raison de la hiérarchisation des cultures ? J’enverrai, sans tarder, à Mme Muriel PENICAUD, un exemplaire de mon nouveau livre «l’Afrique et sa diaspora» relatant, notamment, le mouvement «Harlem Renaissance» initié par W.E.B du BOIS (188-1963), dans son ouvrage «les âmes du peuple noir». Le mouvement Harlem Renaissance, se revendiquant de la culture africaine, est également un précurseur de la Négritude dans les années 30 à Paris. Le chef de file de ce courant littéraire est Langston HUGHES (1902-967), un poète exceptionnel qui aurait mérité le prix Nobel de Littérature, bien avant Toni MORRISON. En pleine ségrégation raciale, et dans les années 20, les tenants du courant dit Harlem Renaissance avaient choisi de s’installer en France. Il s’agit notamment de Claude McKAY (1889-1948), autour de Banjo, il situe ses personnages à Marseille, autour d’un bar fréquenté par des Sénégalais, de Chester HIMES (1909-1984) et de Richard WRIGHT (1908-960). Harlem Renaissance dépasse le courant littéraire puisque des musiciens ou artistes, comme Joséphine BAKER (1906-1975) l’ont soutenu. Cet amour de la France a été perpétué notamment par James BALDWIN, qui a vécu en France de 1948 à 1987, débarqué d’abord à Belleville, dans mon 19ème arrondissement, il meurt à Saint Paul de Vence. Cette tradition littéraire est perpétuée, de nos jours, par Ta-Nehisi COATES, 43 ans, journaliste de Baltimore et auteur d’une «colère noire», qui vit, depuis plus de 2 ans, avec sa famille, près de la Place de la République, à Paris. Je suis donc effrayé de voir que nous vivons côte à côte, sans vraiment vivre ensemble. Ma contribution littéraire portant sur le bien-vivre ensemble et le patrimoine culturel des Noirs et de leurs diasporas, une connaissance m’a dit l’autre jour : «arrête de parler de cela, tu agites le chiffon rouge ; ça va faire monter le Front National». Mais j’ai toujours pensé que nos différences sont aussi nos richesses ; il faut apprendre à se connaître et à se respecter, mutuellement.

«Toni Morrison était un trésor national, aussi bon conteur, captivant, en personne qu’elle figurait sur la page. Son écriture était un défi magnifique et significatif pour notre conscience et notre imagination morale. Quel cadeau de respirer le même air qu'elle, ne serait-ce que pour un temps» écrit Barack OBAMA, à l’occasion du décès de Toni MORRISON, prix Nobel de littérature, en 1993. Toni MORRISON écrit pour aider les Noirs et les opprimés à voir avec leurs propres yeux : «Je me documente énormément pour chacun de mes livres, afin de développer une compréhension de la réalité qui ait de multiples facettes, pas seulement celle qui m’arrange. Je trouve toujours intéressant de regarder les choses à l’envers, pas seulement comme on vous dit qu’elles doivent être. Lorsque j’ai écrit Beloved, les femmes se battaient pour qu’on leur reconnaisse le droit de ne pas avoir d’enfants en ayant accès à la contraception et à l’avortement. À l’époque de l’esclavage, c’était le contraire. La liberté de Sethe, mon personnage, consistait à vouloir assumer la responsabilité de son enfant jusqu’à lui ôter la vie, pour lui épargner l’asservissement auquel il était promis» dit-elle. Pour elle, l’écriture, c’est exercer sa liberté : «Je n’écris pas seulement parce que je sais le faire. L’écriture est le seul endroit au monde où je me sens libre. Souvent, je commence lorsque je suis déçue par la marche du monde, et l’écriture agit alors comme un tampon.” C’est aussi une manière “d’aller à la guerre”, ajoute-t-elle : quand on est fâché, il ne faut surtout pas se taire» dit-elle.

Représentante fidèle de la culture et de la conscience noires, Toni MORRISON était révoltée contre ces assassinats de nos jeunes, pudiquement appelés «bavures policières» : «Je veux voir un flic tirer sur un adolescent blanc et sans défense. Je veux voir un homme blanc incarcéré pour avoir violé une femme noire. Alors seulement, si vous me demandez : “En a-t-on fini avec les distinctions raciales ?”, je vous répondrai oui» dit-elle en 2015 à un journal londonien, «The Telegraph».

Toni MORRISON avait une estime considérable pour Bill CLINTON qu’elle considère comme étant le «premier président noir des Etats-Unis. Il présente toutes les caractéristiques des citoyens noirs. Un foyer monoparental, une origine très modeste, une enfance dans la classe ouvrière, une grande connaissance du saxophone et un amour de la Junk Food digne d’un garçon de l’Arkansas» dit-elle en octobre 1998.

De son vrai nom, Chloé Anthony WOFFORD, elle est née le 18 février 1931 à Lorain, dans un faubourg ouvrier, dans l’Ohio. Son père est métallurgiste et sa mère, Ramah WOFFORD, femme de ménage, avec un don pour raconter et chanter. Sa grand-mère lui parle de tout le folklore des Noirs du Sud, des rites et des divinités. Son nom de baptême Anthony, deviendra Toni, et elle gardera le nom de son mari Harold MORRISON, rencontré à Howard, en dépit du divorce. Toni MORRISON a étudié à Howard University et Cornell University : «La ségrégation était importante, en effet. J’étudiais à Howard, une université réservée aux Noirs. Il y avait un seul lieu, dans un centre commercial, en ville, où nous pouvions aller aux toilettes. Mais ça m’amusait plutôt. À l’époque, Washington était rempli de Noirs qui travaillaient pour le gouvernement. Ils constituaient une classe moyenne aisée, intellectuelle. Alors les quelques fontaines auxquelles je ne pouvais pas boire, Nous vivions entre nous, sans voir les murs qui nous entouraient» dit-elle. Toni MORRISON a soutenu, en 1955, une thèse sur le suicide chez Virginia WOOLF et William FAULKNER : «J’ai eu mon bac à 17 ans, je suis allée à la fac, j’ai adoré ça. J’écrivais alors une thèse sur William Faulkner et Virginia Woolf et leur vision respective du suicide, un échec pour lui, un acte ultime de liberté pour elle» dit-elle. La langue est  tellurique, cadencée, brutale, elle harangue l’auditoire. Elle ne ménage ni le lecteur ni les spectateurs auxquels parfois ses personnages donnent le sentiment de s’adresser. William FAULKNER et Toni MORRISON utilisent tous les deux la langue orale, leurs œuvres ont pour toile de fond la Bible, la mythologie et l’histoire violente des Etats-Unis : «Chez Virginia Woolf, ce que j'aime c'est l'usage qu'elle fait de la langue, cette économie de la langue. Chez Faulkner, ce que j'aime tout autant c'est exactement l'opposé, une espèce de foisonnement, la répétition des choses mais justement ça avait un petit goût du Sud. Ça me rappelait en effet des choses que je pouvais reconnaître, auxquelles je pouvais m'identifier et qui s'apparentaient aux récits que l'on racontait dans ma famille» dit-elle.

 Toni MORRISON, fille d’un soudeur, enfant d'un couple qui a quitté le Sud pour échapper au racisme. Installés dans une petite ville du Midwest, qu'elle désigne comme échappant au cliché, puisqu'elle n'est ni ghetto, ni plantation, les parents élèvent leur fille dans l'amour des histoires et la transmission du folklore qui font parler les arbres et les revenants, et nourrissent les affluents du fantastique qui irriguent toute son œuvre : «Cet héritage ne m'intéressait pas le moins du monde tant que je ne m'étais pas mise à l'écriture. Ce qui me plaisait, c'était cet univers familial avec ses idiosyncrasies et toutes les histoires que l'on se racontait. Ce n'est qu'après quand je me suis mise à rechercher dans la littérature ce silence et cette absence que je ressentais de façon très forte qui affectaient mon peuple, et j'ai commencé à vouloir remplir ce silence et cette absence avec mes propres souvenirs» dit-elle. Toni MORRISON, inscrite ainsi dans la filiation de FAULKNER, a développé comme thèmes principaux l’esclavage, la couleur de peau, la malédiction, l’amour, la tristesse et la solitude, ainsi que la double condition de noire et de femme américaine.

Passionnée par la littérature, elle part à Washington en 1949 où elle s'inscrit à l'université Howard, alors réservée aux Noirs. Marquée par l'expérience du racisme, Toni MORRISON a grandi à une époque où la ségrégation était toujours en vigueur. Lorsqu'elle arrive à Washington en 1949, les bus portent encore des panneaux «réservés aux personnes de couleur» : cette séparation ne sera abolie légalement qu'en 1964 avec la loi sur les droits civiques. Ecrivaine de la transgression, elle est en réaction contre le conformisme : «Partout dans le monde on voit émerger ses jeunes qui font quelque chose de nouveau, d'inédit. C'est cela qui m'intéresse, c'est cette nouveauté d'un langage non policé, un langage sans "flics". J'imagine que c'est cela la poésie du slam» dit Toni MORRISON.

Toni MORRISON a réfléchi, à travers «Home», sur les idées dominantes dans les années 50 : «Je crois que l’on ne peut comprendre les difficultés d’une époque et des individus qui la traversent qu’en explorant les graines semées par le passé, dont nos mémoires sont toujours porteuses malgré l’oubli ou la relecture idéalisée qu’on en fait aujourd’hui. Mais, dans le même temps, le maccarthysme faisait rage, les gens étaient persécutés pour leurs opinions. Plonger Frank Money, le héros de Home, dans ce contexte troublé me permettait d’interroger une question en effet intemporelle : qu’est-ce que la virilité dans un environnement où tout est fait pour que vous vous sentiez inférieur, émasculé, indigne ?» dit-elle. Editrice chez Random House, à partir de 1964, Toni MORRISON sera, par la suite, enseignante à l’université de Princeton, jusqu’en 2006 : «J'ai toujours pris des risques. Je n'ai jamais cru que rien n'était hors de portée. Alors devenir une éditrice a été en fait comme une prolongation de ce que j'avais fait auparavant en tant que professeure et l'écriture a été la conséquence de cette volonté d'écrire ce livre qui n'existait pas» dit-elle.

 Toni MORRISON, mère célibataire avec deux enfants à charge, est l’auteure, notamment «The Bluest Eye», son premier roman, à 39 ans, ou l'histoire d'une jeune fille noire qui veut avoir les yeux bleus comme les autres filles blanches : «J’ai alors eu envie d’écrire autour d’une anecdote qui m’a profondément marquée. J’avais 12 ou 13 ans. Nous débattions, avec une copine, de l’existence de Dieu. J’affirmais qu’il existait, elle soutenait le contraire. Parce que, m’avait-elle expliqué, cela faisait deux ans qu’elle le suppliait de lui accorder des yeux bleus, et rien ne s’était produit. Je me souviens avoir pensé qu’elle aurait été grotesque avec des yeux bleus et, dans le même temps, m’être aperçue combien elle était belle avec ses yeux étirés, ses pommettes hautes, son nez aquilin. Pour la première fois, j’accédais à cette dimension de la beauté unique, celle que chacun possède tel qu’il est. J’ai eu envie de comprendre et raconter pourquoi elle n’était pas en mesure de la voir» dit-elle. Dès lors, son œuvre littéraire s'attachera à retranscrire les expériences de vie des femmes noires. En effet, sans se revendiquer du féminisme, Toni MORRISON porte sur la société américaine, le regard d’une femme noire : «Tu es jeune, tu es une femme, ce qui implique de sérieuses restrictions dans les deux cas, mais tu es aussi une personne. Ne laisse pas Lenore ni un petit ami insignifiant, et sûrement pas un médecin démoniaque, décider qui tu es. C'est ça, l'esclavage. Quelque part au fond de toi, il y a cette personne libre dont je te parle» écrit-elle dans «Home». En particulier, elle insiste sur la vulnérabilité des petites filles noires, parfois confrontées à l’abandon, à l’inceste, au viol et à divers traumatismes de la vie. L’auteure examine les solutions de survie face à ces graves accidents de la vie.

Toni MORRISON, attachée aux valeurs culturelles africaines, est l’une prestigieuse tenante du «Magic Realism». En effet, le réalisme magique entend proposer une vision du réel renouvelée et élargie à la prise de considération de la part de l’étrangeté, l’irrationalité ou du mystère qu’il recèle. Les personnages et l’histoire sont amenés dans le réel, mais l’auteure introduit un élément magique ou fantastique qui n’est pas remis en cause dans la fiction. Ainsi, dans «Beloved», l’esclavage repose sur une transgression fondamentale consistant au droit que s’arroge un humain de faire d’un autre humain sa propriété, sa chose. Toni MORRISON, dans son roman, «Beloved» provoque une réponse à cette transgression, en faisant intervenir le réalisme magique. En effet, l’héroïne, Beloved, abandonne le pays des morts pour celui des vivants, sans que jamais ne soit remis en doute son statut de revenante : «Tout ce qui est mort et qui revient à la vie fait mal. ça, c'est une vérité de tous les temps» écrit-elle. Le poète sénégalais, Birago DIOP, dans son fameux poème «Souffles» avait proclamé que «les morts ne sont pas morts». Cette Afrique traditionnelle de l’animisme et de culte pour les ancêtres, est en parfaite symbiose avec cette création littéraire de Toni MORRISON. Basé sur un fait divers survenu en 1856, une esclave fugitive de l’Ohio, Margaret GARNER, ayant tué sa fille de 3 ans pour lui éviter la servitude à laquelle la condamnait le «Fugitive Slave Act», le roman, «Beloved», paru en 1987, relate l'histoire, d'une mère, Seth, qui choisit de tuer son propre enfant pour lui épargner une vie d'esclave ; c’est une expédition dans l’horreur et la folie d’un passé douloureux. L’héroïne est hantée par ce meurtre jusqu'au jour où une mystérieuse adolescente, «Beloved», elle a une profonde cicatrice sur la gorge, croise son chemin. On ne sait pas si elle est la réincarnation du bébé sacrifié ou le symbole d'une possible rédemption, afin d'exorciser le passé. Tout l'art de Toni MORRISON est dans cette ouverture symbolique ; elle ranime la mémoire, exorcise le passé et transcende la douleur des opprimés. Ce livre a été récompensé du prix Pulitzer de la fiction et un film en sera tiré. Certains conservateurs ont considéré que «Beloved» serait une «littérature récurrente et traditionnelle de la plantation» un sentiment de persécution permanent des anciens esclaves : «That’s why this is all about. Black writing has to carry that burden of the people’s desires, not artistic desires but social desires ; it is always perceived as working out somebody’s else’s agenda. No literature has that weight” dit Toni MORRISON, dans un entretien avec Cecil BROWN.

Pour Toni MORRISON les fantômes et la magie sont réels. Le réalisme magique reflétant le mode d’expression de l’africanité, dans un contexte de culture occidentale, est présent dans la contribution littéraire de Toni MORRISON. Ainsi, dans «The Bluest Eye», c’est le désir de cette jeune fille noire d’avoir des yeux bleus. Chaque nuit, Pecola priait pour avoir des yeux bleus. Elle avait onze ans et personne ne l'avait jamais remarquée. mais elle se disait que si elle avait des yeux bleus tout serait différent. elle serait si jolie que ses parents arrêteraient de se battre. que son père ne boirait plus. que son frère ne ferait plus de fugues. si seulement elle était belle. si seulement les gens la regardaient. Quand quelqu'un entra, la regarda enfin, c'était son père et il était saoul elle faisait la vaisselle. Il la viola sur le sol de la cuisine, partagé entre la haine et la tendresse. Tout aurait pu être différent pourtant, si Cholly avait retrouvé son père, si pauline avait eu une maison bien rangée comme elle les aimait, si Pecola avait eu les yeux bleus.  Dans «Paradise» et «Sula», c’est la présence de personnages inquiets, des images voluptueuses évoquant des sortilèges, l’ensorcellement et la superstition. Dans «Song of Salomon», on recense une tribu violente, dans «Tar Baby» et «Beloved», c’est une tribu aveugle récréant la traite négrière et dans «Jazz» et «Love», c’est la mort qui agit et donne valeur à la vie.

Toni MORRISON, qui avait soutenu Barack OBAMA, est aux antipodes du président actuel des Etats-Unis : «c'est la personne la plus rétrograde et la plus mal informée que je connaisse. C'est douloureux. Et c'est surtout dangereux. Ça m'effraie. Il ne sait pas rire, rire est une expérience profondément humaine et il en est incapable» avait-elle dit. Toni MORRRISON haïssait la haine : «C'est la haine qui fait cet effet. Elle consume tout, sauf elle-même, si bien que, quel que soit votre chagrin, votre visage devient exactement le même que celui de votre ennemi» écrit-elle dans «Love». «Il est question, dans ses propos, de ne pas céder à la facilité des stéréotypes ou du misérabilisme, elle prend d’ailleurs un malin plaisir, dans ses réponses, à ne pas être là où on l’attend, de ne pas se laisser arrêter par les barrières posées à l’extérieur. Mais de tenter, chacun, d’accéder à notre véritable identité quelle que soit notre couleur, à notre liberté intellectuelle quelles que soient nos chaînes. Et c’est en cela que sa prose incomparable, épique et poétique, nous fait grandir» écrit Laurence LEMOINE.

Le «Chant de Salomon» est un retour aux sources de l'odyssée du peuple noir. Mêlant burlesque et tragique, entre rêve et réalité, cette fresque retrace la quête mythique de Macon Mort, un adolescent désabusé parti dans le Sud profond chercher d'hypothétiques lingots d'or. Mais le véritable trésor qu'il découvrira sera le secret de ses origines. «La récolte du coton brisait le corps, mais rendait l’esprit libre pour des rêves de vengeance, des images de plaisir illégal, voire d’ambitieux projets d’évasion» écrit-elle dans «Home». Entre Jazz, esclavage et ségrégation raciale, dans son ouvrage «Origine des autres», Toni MORRISON démonte les mécanismes du racisme dont le seul but est d'entretenir et perpétuer la domination d'une seule catégorie d'individus. L’alibi de couleur a été utilisé pour ainsi nier l'individualité de «l'Autre». Toni MORRISON accorde une place importante à la musique noire dans sa contribution littéraire, une démarche de «Village Literature». L’auteure estime que les Noirs américains ont longtemps vécu dans un village métaphorique les empêchant de lutter contre les barrières raciales. Or, la musique noire a été un puissant catalyseur d’intégration des Noirs dans la société américaine. Grande amie et admiratrice de Nina SIMONE (1933-2003), elle estime qu’elle «est extrêmement intimidante» et «sa musique fait partie de la santé de votre âme». Par conséquent, Toni MORRISON fait appel au langage de la musique notamment dans «The Bluest Eye», «Sula» et «Song of Salomon», en rappelant l’estime de soi, la fierté d’être Noir, la défense de ses valeurs culturelles et l’identité des Noirs.

Lorsqu'elle a reçu en 1993 le Prix Nobel de littérature avait salué «une puissante imagination, une expressivité poétique et le tableau vivant d'une face essentielle de la réalité américaine». En effet, ses livres étaient une vision cruellement réaliste de l'histoire américaine, avec cette tâche effroyable : l'esclavage vécu par les noirs. Et une musique est née de tout cela : le blues. Universitaire, femme de lettres et éditrice notamment pour Angéla DAVIS et Mohamed ALI, Toni MORRISON s’intéresse aussi bien à la réflexion sur l’art du roman qu’à la fonction, à l’évolution et à la réception de ce genre littéraire, un miroir de la société. Ainsi, dans «Sula» son quatrième roman, Toni MORRISON, célèbre l’amitié, une affection qui lie l’héroïne et Nel. Le roman examine ainsi les rapports sociaux et l’émergence d’une personnalité féminine : «La romancière parvient à donner à la quête du bonheur des personnages, ce à quoi se ramène le sens de l’existence humaine», écrit Andrée-Marie DIAGNE. Si Toni MORRISON croyait au bonheur sur terre, elle semblait sceptique quant à l’existence d’un paradis, dans l’au-delà : «Le problème avec le paradis c'est qu'il est fondé sur le fait que quelqu'un  en est exclu. C'est cela le rôle de la nature, elle exclut. On ne peut pas avoir un paradis pour tout le monde. On ne peut avoir un paradis que s'il existe un enfer pour quelqu'un d'autre. Je voulais un peu suggérer la possibilité d'un paradis dont personne ne serait exclu» écrit-elle dans «Paradise».

La contribution littéraire de Toni MORRISON a considérablement contribué à la visibilité de la littérature noire aux Etats-Unis. De son vivant, Walter GOBEL avait réclamé de «canoniser» Toni MORRISON. Un baobab est tombé, une grande âme s’en va, mais son esprit reste parmi nous : «Nous mourrons. Cela peut être le sens de la vie. Mais le langage est peut-être la mesure de la vie» avait dit Toni MORRISON.

«Et quand de grandes âmes meurent,

Après une période, la paix fleurit,

de manière lente et toujours irrégulière.

Les espaces se remplissent d'une sorte de vibration électrique apaisante.

Nos sens, restaurés, qui ne seront jamais

les mêmes, nous chuchotent:

Ils ont existé. Ils ont existé.

Nous pouvons être. Être et être

meilleurs. Car ils ont existé», extraits d'un poème de Maya ANGELOU «Quand les grands arbres tombent».

 Bibliographie très sélective

1 – Contribution de Toni Morrison

MORRISON (Toni), Beloved, traduit par Hortense Chabrier et Sylviane Rué, Paris, Christian Bourgeois, 1993, 379 pages ;

MORRISON (Toni), Délivrances, traduction de Christine Laferrière, Paris, Christian Bourgeois, 2015, 196 pages ;

MORRISON (Toni), Home, Paris, Christian Bourgeois, 2012, 151 pages ;

MORRISON (Toni), Jazz, Paris, Christian Bourgeois, 2015, 246 pages ;

MORRISON (Toni), L’œil le plus bleu, Paris Christian Bourgeois, 1994, 217 pages ;

MORRISON (Toni), L’origine des autres, traduction de Christine Laferrière, préface de Ta-Nehesi Coates, Paris, Christian Bourgeois, 2018, 110 pages ;

MORRISON (Toni), Le chant de Salomon, traduction de Jean Guiloineau, Paris, Christian Bourgeois, 1996, 472 pages ; 

MORRISON (Toni), Love, traduit par Anne Wicke, Paris, 10/18, 2004, 192 pages ;

MORRISON (Toni), Paradis, Paris, Christian Bourgois, 2015, 368 pages ;

MORRISON (Toni), Sula, Paris, Christian Bourgeois, 2015, 186 pages ;

 MORRISON (Toni), Tar Baby, Paris, Christian Bourgeois, 2015, 433 pages ;

MORRISON (Toni), Un don, traduit par Anne Wicke, Paris, Christian Bourgeois, 2009, 192 pages ;

MORRISON (Toni), Virginia Woolf’s and William Faulkner’s Treatment of the Alienated, thèse, Cornell University, 1955, 92 pages.

2 – Autres références

ADLER (Laure) «Interview de Toni Morrison», émission «Hors Champ», France-Culture, 30 octobre 2012 ;

BLOCH-LAINE (Virginie), «Le bruit, la fureur, la mythologie», Libération, 6 août 2019 ;

BROWN (Cecil), «Interview With Toni Morrison», The Massachusetts Review, automne 1995, vol 36, n°3, pages 455-473 ;

DAVIS (Christina”, “Interview with Toni Morrison”, Présence Africaine, 1er semestre 1988, n°145, pages 141-150 ;

DIAGNE (Andrée-Marie), «Lire Sula de Toni Morrison», Présence Africaine, 1er semestre 1999, n°159, pages 187-196 ;

GARABEIAN (Deanna, R), «Toni Morrison and the Language of music”, C.L.A Journal, mars 1998, vol 41, n°3, pages 303-318 ;

GOBEL (Walter), “Canonizing Toni Morrison”, Arbeiten Augslistik Und Amerikanistik, 1990, vol 15, n°2, pages 127-137 ;

KAISER (Mario), LADIPO MANIYAKA (Sara), “Interview de Toni Morrison”, Granta, 29 juin 2017 ;

LEMOINE (Laurence), «Interview de Toni Morrison», Psychologies, 6 août 2012, rediffusion d’un entretien de 2012 ;

N’DIAYE (Ange, Gaël, Pambo, Pambo), Le réalisme magique dans les romans de Toni Morrison, thèse de doctorat de littérature américaine, sous la direction de Mme Claude Cohen-Safir, Paris VIII, Vincennes-Saint-Denis, juin 2009, 403 pages ;

PAQUET (Anne-Marie), Toni Morrison, figures de femmes, Paris, Presses, Sorbonne, 1996, 140 pages ;

BOULET-GERCOURT (Philippe) «Toni Morrison ne croit pas au paradis», Le Nouvel Observateur, 21 mai 1998, n°1750, pages 142-43 ;

GATES (David) «Toni Morrison et son paradis perdu», L’Express, Lire, mars 1998, page 32 ;

BERRET (Anthony, J), «Toni Morrison’s Jazz», CLA Journal, mars 1989, vo 32, n°3, pages 267-283 ;

SAVIGNEAU (Josiane), «Morrison, la guerrière», Le Monde, 29 mars 1998.

 Paris, le 6 août 2019, par Amadou Bal BA 

 

beloved

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