«Kiflé Béseat Selassié, le dernier des grands Mohicans» par M. Amadou Bal BA

Kiflé Béseat Sélassié, un savant est resté discret sur sa vie privée. C'est un "promeneur" qui rassemblait au lieu de diviser. Un ami de la France, un militant de la cause africaine et de la culture éthiopienne.

 Je viens d’apprendre un peu tardivement, le décès, le samedi 3 août 2019, à Paris, à l’âge de 78 ans, du professeur Kiflé Beseat Sélassié, par l’intermédiaire de Makéda Moussa, rédactrice en chef des éditions Riveneuve Continents, à Paris 14ème. Né en 1941, à Debre Berhan, en Ethiopie, très jeune, il apprend la langue du pays, l’Amharique, sous un arbre, dit-on. Mais c’est à l’école française qu’il se familiarise avec Stendhal, Baudelaire, Rimbaud, Pouchkine, Tolstoï, Hegel et bien d’autres. A 19 ans, après son baccalauréat, il rencontre le Négus, impressionné par ses connaissances, le fait inscrire à Toulouse, en philosophie. En 1964, il poursuivra ses études à la Sorbonne. Journaliste, il a couvert les élections américaines de 1968, rencontré Martin Luther KING, et fondé une agence «Multi Média Africa» en 1970. En 1971, il remet à l’empereur Haïlé Sélassié, un mémorandum pour sa rencontre avec Mao Zé Dong. En 1974, lorsque le DERG, des militaires, prend le contrôle de l'Ethiopie, Kiflé Sélassié Beseat quitte son pays pour la France. Professeur d’université puis directeur du patrimoine de l’UNESCO, il s’est consacré à la poésie ; Il fut un précieux collaborateur de deux directeurs généraux de l’Unesco, René MAHEU et Ahmadou Mahtar M’BOW, puis, de 1999 à 2001, directeur du Fonds international pour la promotion de la culture (F.I.P.C.). « Je dois dire que la plus grande chance de ma vie, concernant l’UNESCO, était d’avoir une excellente relation de travail, totalement antibureaucratique, avec les deux hommes qui ont occupé le poste de Directeur Général de l’Organisation, Amadou-Mahtar M’BOW (1974-87) et et Frederic Z. MAYOR (1987-99). J’ai toujours de très bonnes relations avec eux » dit Kiflé Béseat Sélassié. Il avait une grande proximité avec Frederico Z. MAYOR qu’il a continué de fréquenter, jusqu’à la fin de sa vie..

Il fait partie de ceux qui ont initié le Prix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix. En 2017, il est fondateur d’une association, «Pan-African Applied Research Initiative», (P.A.R.I), basée à Boulogne-Billancourt, près de Paris.

C’est une grande perte pour l’Ethiopie. En effet, le professeur Kiflé Béseat Sélassié, d’origine éthiopienne, était écrivain et ancien haut fonctionnaire à l’Unesco, incarnant l’indépendance et la diversité culturelle de son pays. L’Ethiopie, ce n’est pas que la famine des années 80, la guerre civile et la dictature du DERG, c’est un pays de hautes montagne, qui a résisté aux envahisseurs. Occupé provisoirement de 1936 à 1941, l’Ethiopie est le premier africain à entrer en guerre et à, aussi être libéré. Sa tante, Shewared GEDLE, qui avait organisé, avec plus de 2000 partisans la résistance à Mussolini, fut prisonnière, déportée et gravement torturée. L’Ethiopie, appelé «pays des hommes au visage brûlé» par les Anciens Grecs, (Hérodote et Homère), n’a jamais été colonisé. Terre laïc et de métissage, avec 82 langues : «Le pays appartient à tout le monde, mais la religion est une affaire personnelle» dit-on C’est un pays de tolérance, pays entouré par le Soudan, Djibouti, l’Erythrée, le Kenya et la Somalie, mais où vivent, en harmonie, catholiques depuis le IVème siècle (Ville d’Aksoum et Lalibela), musulmans (réfugiés mahométans persécutés, dès le VIIème siècle) et Juifs Falachas. L’Ethiopie, c’est la pays de la reine de Saba, mentionnée dans les écrits bibliques. La reine de Saba, à l’origine du judaïsme en Ethiopie, est décrite comme d’une beauté envoûtante, douée d'une grande sagesse ou bien comme une attirante magicienne. L'histoire de sa visite au roi Salomon est racontée dans le Livre de Rois. Attirée par la réputation de sagesse de Salomon, fils de David, roi de Jérusalem, la reine Saba se rendit en Israël à l'époque où Salomon venait d'achever son palais, c'est-à-dire à l'époque de sa plus grande gloire. Après qu'ils se furent fait de mutuels présents, la reine retourna dans ses Etats. Pendant son séjour à Jérusalem elle serait devenue la femme de Salomon ; elle retourna enceinte dans son pays, elle y accoucha d'un fils qu'elle envoya, plus tard, à Jérusalem, pour y être élevé auprès de Salomon, son père. Il y passa plusieurs années; il fut oint et sacré dans le Temple, et, en mémoire de son aïeul, il prit le nom de David. Etant de retour et parvenu à la couronne, il introduisit la religion des Juifs dans ses Etats.

C’est aussi une perte pour tous les panafricanistes et les humanistes. Militant infatigable de la cause panafricaine, défenseur de la connaissance des sociétés humaines et de la création qui les anime, il avait fait sienne la conception de l’universel d’Aimé CESAIRE : «celle d’un universel riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers ». C’est cette conviction qui l’animait dans les responsabilités qu’il exerça à l’UNESCO, comme directeur du patrimoine puis comme directeur du Fonds International pour la Promotion de la Culture.

Habité par un dialogue des cultures et la démarche interdisciplinaire (art, poésie, science politique, histoire, littérature), basée sur le consensus, les valeurs cardinales de la solidarité, de l’échange, du partage et de la solidarité, Kiflé Béseat Sélassié, se considérait comme un «promeneur». Pour lui, l’insolite ne doit pas être pris nécessairement pour l’insolent. Dans les relations humaines, il privilégie le dialogue au monologue. Faisant l’éloge de la différence, il fait appel à la solidarité et à l’amitié. En effet, Kiflé Béseat Sélassié avait traversé les frontières et établit un pont d’amitié avec notamment Alioune DIOP, le fondateur de Présence Africaine, l’éminent égyptologue Cheikh Anta DIOP, Ahmadou Mahtar M’BOW, ancien directeur général de l’UNESCO, l’historien Burkinabé, Joseph KI-ZERBO.  Il est aussi admirateur d’Aimé CESAIRE, qui a été invité en Ethiopie, en 1963, lors de la mise en place de l’Organisation de l’Unité Africaine.

Ancien élève du Lycée Guebre Mariam, étudiant puis maître assistant à la Sorbonne auprès de Maurice DUVERGER, et a soutenu une thèse, en 1978, sous la direction de ce professeur émérite : «Déstabilisation et dictature militaire». Il incarna sa vie durant ce que l’amitié entre l’Ethiopie et la France doit à la culture et à l’histoire. En effet, philosophe, historien, homme de lettres, il fut un amoureux passionné de la culture française et l’un des meilleurs connaisseurs de la poésie d’Arthur RIMBAUD qui a vécu 10 ans en Ethiopie, à Harar, une ville millénaire classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, à 500 kilomètres à l’est de la capitale Addis Abeba. Arthur RIMBAUD est arrivé en décembre 1880, à 26 ans, dans cette cité musulmane alors sous tutelle égyptienne. Il avait abandonné la poésie pour se consacrer aux voyages en Europe, et au négoce au Moyen-Orient et en Afrique. Arthur RIMBAUD, marié à une éthiopienne, a vendu des armes au roi du Choa Ménélik et a suggéré la construction du chemin de fer, pour la modernisation du pays.

Kiflé fut à l’initiative d’un film sur Arthur RIMBAUD : Farendj, avec Bruno HELD, et la réalisatrice Sabrina PRENDCZINZ. C’est l’histoire d’Anton, écrivain en mal d’inspiration, vivant avec Julie, doctoresse qui travaille pour une organisation humanitaire. Seul, pendant quelques jours, en Ethiopie, Anton erre dans les rues de Harar. Une maison RIMBAUD, baptisée «Rimbo House» est ouverte, et il chemine sur les traces de RIMBAUD. Kiflé et d’autres scénaristes, comme Robert de NIRO, participèrent à l’écriture du scénario. Ce film obtient la caméra d’or à Cannes, la Tulipe d’or à Istanbul, et fit le tour du monde, avec un grand succès international. 

Dans un article paru dans le Courrier de l’Unesco, il a établi la solide relation entre Pablo PICASSO et l’Afrique : «Picasso parle, il peint plus qu’il ne le dit. En cela il est déjà un véritable initié, au sens africain du terme. L’initié est, en effet, dans la tradition des cultures africaines, un disciple suffisamment persévérant et méritant pour que l’esprit des ancêtres lui dévoile et lui transmette le sens des symboles de la connaissance de l’homme et de l’univers. C’est en partant des sculptures et masques d’Afrique que Picasso découvrit, comme une «révélation», les influences cachées et souterraines, antérieures et postérieures aux étapes africaines dans son œuvre féconde et variée» écrit-il.

Béseat Kiflé Sélassié disait : «Quand je mourrai je voudrai être Ethiopien à 100%, Africain à 100 % et citoyen du monde à 100 %». Tel est l’héritage combien actuel de ce panafricaniste ouvert sur l’universel. «Il constituera à cet égard un précieux viatique  pour toutes celles et tous ceux que la dignité de l’Afrique et de chaque humain préoccupe» écrit Lazare V KI-ZERBO. «L'Ethiopie, l'Afrique et le monde ont assurément perdu un intellectuel, un humaniste et un diplomate qui a dédié sa vie à un idéal d'humanisme, de justice et de beauté» écrivent Annick GOUBA-GUIDAL et Jacques-Elie CHABERT, dans une chronique du journal le Monde-Afrique du 13 août 2019.

 

Bibliographie très sélective

 KIFLE SELASSIE (Béseat), «Convaincre, contrôler ou contraindre ? systèmes et mécanismes de contrôle du pouvoir en Afrique», Présence Africaine, 1983, 3-4, n°127-128, pages 79-113 ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), «De l’identité culturelle africaine» in L’affirmation de l’identité culturelle africaine et la formation de la conscience nationale dans l’Afrique contemporaine, Paris, Unesco, 1981, spéc pages 33-57 ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), «Itinéraires africains chez Picasso», Le Courrier de l’Unesco, 1980, vol XXXII, pages 29-31 ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), «La dimension culturelle des futures relations entre l’Afrique et l’Amérique : l’essentiel et l’accessoire», in L’Afrique, entre l’Europe et l’Amérique, dans la rencontre de deux mondes : 1492-1992, Paris, Unesco, 1995, spéc pages 169-185 ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), «Luttes des classes ou : Luttes des places ? regard sur les mouvements étudiants éthiopiens de 1900 à 1975», in Le rôle des mouvements d’étudiants africains dans l’évolution politique et sociale de l’Afrique de 1900 à 1975, Paris, Unesco, 1993, spéc pages 157-174 ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), AGUESSY (Honorat), CONTEH (Sorie), DIOP (Cheikh Anta), L’affirmation de l’identité culturelle et de la formation de la conscience nationale dans l’Afrique contemporaine, Paris, Unesco, 1981, 236 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), compte-rendu de lecture sur BORER (Alain), MONTEGRE (Andrée), Arthur Rimbaud : œuvre-vie, Paris, Arléa, 1991, 1338 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), Des monologues au dialogue, Paris, Unesco, 1984, 54 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), Déstabilisation et dictature militaire, thèse de science politique, sous la direction de Maurice Duverger, Paris, 1978, 136 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), Différence et solidarité au carrefour de la notion de race dans l’histoire, Paris, Unesco, 1978, 31 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), Impact de la culture traditionnelle sur le devenir de l’Afrique contemporaine, Paris, Unesco, 1977, 15 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), L’essentiel et le marginal : l’échange des connaissances et les dimensions culturelles dans le processus de développement endogène, Paris, Unesco, 1983, 71 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), La jeunesse africaine et ses valeurs culturelles : l’exemple éthiopien, Paris, Unesco, 1974, 16 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), Naissance et développement de la notion de race dans les consciences culturelles non-européennes, Paris, Unesco, 1978, 36 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), Nuit et grêle, poésie, Paris, Nubia, 1981, 80 pages ;

KIFLE SELASSIE (Béseat), Plus n’est mieux : L’opinion publique occidentale et les événements éthiopiens de février à décembre 1974 : le cas de la France et de la Grande-Bretagne, mémoire maîtrise Sciences et Techniques des Médias, Université Paris-Sorbonne, 1971, 111 pages.

 Paris, le 12 août 2019, par Amadou Bal BA 

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