"Restituer les objets d’art africains» par M. Amadou Bal BA

Les anciens colonisateurs ont volé de nombreux objets d'art en Afrique. Le rapport Felwine SARR Bénédicte SAVOY a montré l'urgence de restituer ce patrimoine culturel africain. Les échanges au Collège de France ont été riches.

 

A l’initiative de Felwine SARR, professeur à l’Université Gaston Berger et de Mme Bénédicte SAVOY, historienne de l’art, un colloque sur le thème «Muséotopia, Réflexions sur l’avenir des musées en Afrique», a été organisé au Collège de France, le 11 juin 2019, à l’amphithéâtre Marguerite de Navarre.

Depuis la parution du rapport Felwine SARR – Bénédicte SAVOY, remis le 23 novembre 2018 au président MACRON, le refus des pays occidentaux de restituer plus de 90 000 pièces d’objets d’art volés pendant la colonisation, soulève des passions.  L’enjeu, c’est la libération de la parole mémorielle : «La quasi-totalité du patrimoine culturel des pays d’Afrique situés au Sud du Sahara se trouve conservée hors du continent africain» estime Felwine SARR . L’Afrique est donc victime de spoliations artistiques pendant la conquête coloniale : «On pille les Nègres, sous prétexte d’apprendre aux gens à les connaître et à les aimer, c’est-dire, en fin de compte, à former d’autres ethnographes, qui iront aussi « les aimer » et les piller» avait dit Michel LEIRIS, dans une lettre à sa femme du 19 septembre 1931. En effet, l’art africain ayant pris de la valeur, les collectionneurs et les galeries privées, entretiennent un trafic juteux avec la complicité d’Africains. Au Mali, pour lutter contre ce trafic, il a été créé une banque du crédit ; les objets d’art trouvés notamment au pays Dogon, sont confisqués au profit d’une somme d’argent, avec un intérêt modique.

Mais s’agissant de la prédation coloniale qu’évoquent Felwine SARR et Bénédicte SAVOY, certains objets longtemps entreposés au Musée de l’Homme à Paris, sont désormais exposés au Musée Chirac du Quai Branly. Dans le lot se trouvent trois statues des rois d’Abomey, celle du dieu Gou, des trônes et portes emportées par des militaires français en 1892. D’autres Etats africains sont victimes de ce chapardage, comme le Nigéria, le Sénégal, le Cameroun, Madagascar, le Mali, la Côte-d’Ivoire, le Burkina-Faso, le Bénin, le Gabon et l’Ethiopie. Les Occidentaux refusent de restituer ces objets volés : «Les plus crispés dans le débat qui a suivi le rapport étaient les gestionnaires de grands musées occidentauxCrispés, c’est un euphémisme. Certains ont été hystériques parce qu’ils ne pouvaient pas envisager que ces objets, dont ils ont été les gardiens, devaient légitimement repartir» estime le professeur Felwine SARR. La question de la restitution des œuvres d’art est une question centrale pour l’identité et la fierté africaines : «La conservation de la culture a sauvé les peuples africains des tentatives de faire d’eux des peuples sans âmes et sans histoire, et si la culture relie les hommes entre eux, elle impulse aussi le progrès. Voilà pourquoi l’Afrique accorde tant de soins et de prix au recouvrement de son patrimoine culturel, à la défense de sa personnalité et à l’éclosion de nouvelles branches de sa culture» proclame «Le Manifeste culturel africain» de 1969. Il faut donc libérer les œuvres d’arts africaines de cet univers carcéral et les restituer, sans délai, au continent noir «La culture a pour point de départ le peuple en tant que créateur de lui-même et transformateur de son milieu. La culture permet aux hommes d’ordonner leur vie. Elle est la vision de l’homme et du monde» précise le «Manifeste culturel panafricain».

Au Collège de France, la leçon inaugurale a été donnée par le professeur, à Columbia University, Souleymane Bachir DIAGNE, membre de l’Académie Américaine des Arts et Sciences et membre associé de l’Académie royale de Belgique. Musée des mutants, certains objets ont une puissance, ce sont des objets agissant. Dans cette cosmogonie africaine, être c’est exister, toute force est une force et l’ensemble de ce qui existe est un réseau de forces. Rien n’est inerte. Dieu, c’est le Bien, c’est tout ce qui augmente la force, la force des forces agissantes. En Afrique, il n’existe pas d’art par l’art, l’art étant une approche fonctionnelle, une cosmogonie de l’émergence, une abondance de vie, de plus de vie. C’est un musée dynamique, l’Afrique n’étant pas seulement le berceau de l’humanité, mais c’est surtout une création continue de l’humanité.

Table ronde 1 : L’universel en question Modération : Patrick BOUCHERON, Collège de France Participants : Victor CLAASS, Nadia Yala KISUKIDI, Benoît DE L’ESTOILE.

 Pendant la colonisation, un nombre important d’objets d’art africains ont spoliés, volés et placés dans les musées européens. 

Dans l’argumentaire des pays occidentaux visant le refus de restitution des objets d’art africains volés pendant la colonisation, il y a le concept d’universalisme.  Les musées occidentaux auraient une valeur de refuge, une dimension d’émancipation des Lumières. En fait, il s’agit d’un universel ethnique, c’est une sublimation du particulier où chacun a son universel. Cette prétention à l’universel de l’Occident est un discours ethnographique, une mise en ordre, une hiérarchisation des cultures. Pour eux, la démarche de restitution des objets d’art africains serait identitaire. L’Afrique, ce n’est pas le monde.

En fait, le défi de l’universel, c’est aider les autres à devenir eux-mêmes. Il faut donc mettre l’universel en débat, défendre la culture noire et refuser l’assimilation : «assimiler, et ne pas être assimilé» avait dit en substance SENGHOR. S’agissant du retour ou non des objets, il faut laisser aux Africains de décider eux-mêmes. Il faut assurer la diffusion des œuvres d’art, les revaloriser et refuser leur momification. Il faut rendre le monde, un monde.

14 h Table ronde 2 : Les objets comme diasporas Modération : Barbara CASSIN Participants : Kader ATTIA, Malick El Hadji NDIAYE, Émilie SALABERRY, Felicity BODENSTEIN ;

Les objets d’art sont comme des objets diasporiques, ils suivent l’identité des personnes, avec des mobilités artistiques et des phénomènes d’emprunt. Comme la diaspora, on pense chez soi, loin du pays, on pense l’hybridité. L’objet c’est le prolongement du corps africain, comme la diaspora, et recèle en lui plusieurs vies. Il y aurait une sorte de droit des objets à disposer d’eux-mêmes. C’est en cela que SENGHOR refuse le concept de musée ethnographique et a opté pour un musée dynamique.

Pour refuser de rendre ces objets diasporiques, les Occidentaux soutiennent que ceux-ci n’appartiennent pas à un pays en particulier, et peuvent contribuer à améliorer l’image de marque des immigrés en Europe. En effet, certains pensent qu’en raison de cette hybridité, ce ne sont plus des objets africains, on peut les admirer au loin et s’acquitter des droits d’auteur, si les Africains voulaient les utiliser. Il faut donc déconstruire les clichés : ces objets diasporiques, en dépit de leur synthèse complexe, comme le Wax, restent toujours africains. : «La Suisse est réputée pour ses chocolats et non pas pour ses plantations» dit-on.

La question de la réparation est posée de longue date : «Eh quoi ? Les indiens massacrés, le monde musulman vidé de lui-même, le monde chinois pendant un bon siècle, souillé et dénaturé, le monde nègre disqualifié, d’immenses voix à jamais éteintes, des foyers dispersés au vent, tout ce bousillage, tout ce gaspillage, l’Humanité réduite au monologue, et vous croyez que tout cela ne se paie pas ?»  avait écrit Aimé CESAIRE dans son fameux «Discours sur le colonialisme».

15 h 15 Table ronde 3 : Museum or not Museum ? Modération : François-Xavier FAUVELLE Participants : Simon NJAMI, Salia MALÉ, Alain GODOUNOU ;

La colonisation c’est la prédation et le vol des objets d’art africains, c’est une forme de violence, le déni de l’histoire africaine. Les Occidentaux ont fait appel à de multiples ruses, en cassant l’objet africain de toutes ses significations, en relativisant l’universalité, son esthétisation. De qui les cultures  et leurs objets témoins sont-elles «la propriété»? La réponse n'est pas simplement économique, juridique, ou muséographique, elle engage l'histoire humaine. La question des restitutions d'œuvres d’art et objets témoins de culture, soulève celle de la notion de musée, comme gage «désidéologisé» c’est-à-dire «décolonisé» de conservation des patrimoines.

Il faut trouver les mots adéquats, pour comprendre la créativité et la signification profonde des objets d’art africains. En référence à ce film commandé par Alioune DIOP, fondateur de Présence Africaine, «les statues ne meurent jamais», il faut restituer les objets d’art africains. Mais si ces objets reviennent en Afrique, qu’est-ce qu’on en fait ? Le musée est-il la bonne réponse ? Toutes les nations doivent pouvoir réclamer le corps de leurs morts, pour les faire danser et chanter. En raison de cette longue et violente dépossession, il faudrait en plus engager la réparation, la suture des blessures du passé, effacer la blessure. La réappropriation est nécessaire, car les objets d’art ont une double vie.

17 h Table ronde 4 : Réinventer le musée (vibranium) Modération : Philippe DESCOLA Participants : Hamady BOCOUM, Dan HICKS, Marie-Cécile ZINSOU ;

Un des arguments des Occidentaux pour refuser la restitution des œuvres est de soutenir que les Etats africains n’ont pas de musée pour conserver ces objets. Or, certains Etats, comme le Ghana, dispose d’un musée depuis 1957. Le Rwanda a inauguré son musée en 1989, le Tchad a un musée créé en 1962 et rénové en 2010, le Cameroun a un musée datant de 1935 et rénové en 2015, Madagascar a un musée datant de 1970, le Mali son musée construit en 1982 a été rénové en 2003, le Bénin dispose d’un musée depuis 1966.

Comment réinventer le musée ? Comment le nommer ? Les musées coloniaux, d’inspiration ethnologique ou anthropologique ont joué un rôle important dans la hiérarchisation des cultures, avec le classement des objets avec une matrice culturelle.

Le Musée des civilisations noires de Dakar, inauguré le 6 décembre 2018, dont l’idée a été lancée au Festival mondial des arts nègres par le président SENGHOR, bien que construit par les Chinois, est une symphonie en devenir. C’est la petite case du monde, une inspiration du l’Impluvium de la case de Casamance au Sénégal et du Grand Zimbabwe. C’est un musée noir, refusant les expositions permanentes, mais un récit des origines humaines, de la contribution de l’Afrique à l’histoire des sciences et techniques, l’objet d’art est un mutant infini, un processus continu. Les objets d’art renaissent, revivent et dansent.

Indications bibliographiques

 SARR (Felwine) SAVOY (Bénédicte), Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, Paris, novembre 2018, 232 pages ;

BLIN (Myriam-Odile) NDOUR (Saliou), Musées et restitutions : Place de la Concorde et lieux de la discorde, Presses universitaires de Rouen et du Havre, à paraître au 26 septembre 2019, 250 pages ;

LETURCQ (Jean-Gabriel), «La question des restitutions d’œuvres d’art : différentiels maghrébins», L’Année du Maghreb, 2008, n°IV, pages 79-97 ;

«Manifeste culturel panafricain», Souffles, n°16-17, 4ème trimestre, 1969, janvier-février 1970, pages 9-13 ;

LEIRIS (Michel), Lettre à sa femme, 19 septembre 1931,  in : Michel Leiris, Miroir de l’Afrique, édition établie, présentée et annotée par Jean Jamin, Paris, Gallimard, 1996, 1476 pages, spéc page 204.

Paris, le 11 juin 2019, par Amadou Bal BA

benedicte-et-sarr

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.