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Billet de blog 18 janvier 2026

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"Hippolyte TAINE (1828-1893) Historien, critique littéraire" Amadou Bal BA

Hippolyte TAINE (1828-1893), historien, sociologue, académicien, biographe, philosophe, politiste, critique d’art et littéraire, entre traditionalisme et libéralisme. Admirateur de Balzac, Stendhal et George Sand.

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«Hippolyte TAINE (1828-1893), historien, sociologue, académicien, biographe, philosophe, politiste, critique d’art et littéraire, entre traditionalisme et libéralisme» par Amadou Bal BA

«J’ai besoin de penser comme mon estomac à besoin de manger» dit Hippolyte TAINE. Esprit lumineux et fertile d’un historien, philosophe, psychologue, sociologue, critique littéraire et critique d'art, Hippolyte TAINE est sans doute l'un des brillants auteurs encyclopédiques  français. «Immense a été l’écho porté de l’œuvre de Taine. Philosophe, critique, historien, il demeure l’une des figures les plus marquantes de l’histoire de la pensée en France. Le magistère intellectuel de Taine en France et en Europe fut l’égal de celui d’un Renan, auquel il a été souvent associé. Il convient avant tout de voir en Taine le type même de l’intellectuel complet. De fait, il n’est pratiquement pas de discipline à laquelle ne se soit appliqué cet esprit universel.», écrit Jean-Paul COINTET, un de ses biographes. Grand voyageur, notamment à travers la littérature, il avait le goût des autres. «On voyage pour changer, non de lieu, mais d'idées», dit-il.

Hippolyte Adolphe TAINE né le 21 avril 1828 à Vouziers (Ardennes) est mort à Paris 6e, le 5 mars 1893. Son père est Jean-Baptiste TAINE (1801-1841), un avocat, et sa mère, Marie Virginie BEZANSON (1800-1880). Issu d’une famille de drapiers, ses parents l'encouragent à une lecture éclectique et lui offrent des enseignements artistiques et musicaux l'encouragent à une lecture éclectique et lui offrent des enseignements artistiques et musicaux.

Admis à l'École normale supérieure, mais faute d’avoir réussi à l'agrégation de philosophie, il sera chargé de cours aux collèges de Toulon et de Nevers puis au lycée de Poitiers. Il décide finalement de revenir à Paris, de renoncer au professorat et de se vouer à l'écriture et au journalisme. Disciple de Spinoza et de Hegel, il se passionne aussi pour la littérature anglaise, dont il écrit une histoire. Nommé professeur d'esthétique et d'histoire de l'art à l'École des beaux-arts en 1864, il accède enfin à la stabilité. Il épouse, le 6 juin 1868, à Paris, Thérèse DENUELLE (1846-1905), une fille d'un architecte décorateur, qui lui donnera deux enfants (Geneviève et Emile). «Aimer, c’est avoir pour but le bonheur d’un autre, se subordonner à lui et se dévouer à son bien», écrit TAINE, dans «la philosophie de l’art».

Homme entièrement du XIXe siècle, de l’émergence progressive du capitalisme, des prémices de l’industrialisation et des grandes conquêtes coloniales, à un moment crucial de combats entre la monarchie et la République, Hippolyte TAINE oscille entre le traditionalisme et le libéralisme. Hippolyte TAINE, parmi les historiens français, après Grégoire de TOURS, est un éminent maître. L’écriture de l’histoire de France, contrairement à une idée reçu, n’a vraiment démarré que tardivement au XIXe, avec l’entreprise coloniale et sa prétendue «mission de civilisatrice». Le travail de TAINE sort du lot «On ignorait l’histoire ; l’érudition rebutait, parce qu’elle est ennuyeuse et lourde ; on daignait les doctes compilations, les grands recueils de textes, le lent travail de la critique», écrit-il, dans les «origines de la France contemporaine».

I – Hippolyte TAINE, historien et sociologue, théoricien de la décadence

Dans «Les Origines de la France contemporaine», son œuvre majeure, colossale, entreprise au lendemain de la débâcle à Sedan, en 1870 contre l’Allemagne, le roi étant capturé, l’effondrement du Second Empire et de la Commune, Hippolyte TAINE s'interroge sur les causes profondes qui ont conduit la France à la défaite. Le pays a connu quatre régimes politiques : Restauration, monarchie de Juillet, IIe République, second Empire ; un cinquième est en gestation – République ou monarchie – depuis la journée parisienne du 4 septembre 1870. Il a traversé trois révolutions, sans compter d'innombrables journées révolutionnaires, préludes à la Commune. Dans le même temps, le pays a mis en usage quatre Constitutions. Comment expliquer, par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1804, l'état d'instabilité politique et d'inquiétude sociale dont souffre la France moderne et dans lequel TAINE voit un facteur d'affaiblissement graduel ? 

Historien du scientisme, Hippolyte TAINE estime qu’il  y a une connaissance qui est de type scientifique, les événements qu’il expose sont conditionnés par un système d’idées, une clinique et un laboratoire pour comprendre son temps. Le diagnostic posé est celui de la décadence, la France souffrant d’un mal incurable. Il y a une sorte d’angoisse qui ronge la société française «Il y a quelque chose de pourri dans le Royaume de Danemark», écrivait William SHAKESPEARE, dans son Hamlet. TAINE n’écrit pas en zoologiste moral, mais expose sa douleur de patriote, avec des formules cliniques, pour diagnostiquer le mal dont souffre la France, une dangereuse idéologie de la décadence.

On voit bien que de notre temps, à l’aube du XXIe, dans ce grand pays qu’est la France, ce conflit entre République et les forces du Chaos, des faussaires de la République, demeure encore vivace. Drapée de son manteau d’universalité des droits de l’Homme, en fait un universalisme ethnique qui avait pratiqué l’esclavage, la colonisation et le Code de l’indigénat, l’extrême droite, qui s’est trompée d’époque, a fait perdre l’influence de la France en Afrique. En effet, les vieux démons, comme au temps de l’Ancien régime avec ses injustices, ont ressurgi à travers le populisme, le racisme et la xénophobie. La France, une nation vieillissante, qui avait d’importants intérêts en Afrique, a fini y par perdre toute son influence, en s’acharnant sur les racisés sur territoire, qui occupent pourtant une place capitale dans son économie. «N’ayez d’intolérance que vis-à-vis de l’intolérance», écrit TAINE.

Hippolyte TAINE assigne à l’Histoire, comme d’ailleurs à la politique, une mission d’éducation destinée à assurer un modèle de progrès et de civilisation, hérité des «Lumières, de la régénération de l’Homme et de la société». En effet, pour lui, l’Ancien régime, la Révolution et la France de son temps ou «la contemporaine», sont trois moments de la civilisation française, de sa pathologie, et donc du mal dont souffre le pays. L’Ancien régime s’est effondré en raison des privilèges et du pouvoir arbitraire. Pour TAINE, la Révolution, une victoire finale de l’esprit rationnel et de la Raison, a une filiation avec le classicisme, un ordre intellectuel et politique guidé par un esprit critique. «Les hommes, après une multitude de tâtonnements et d'essais, ont fini par éprouver que telle façon de vivre ou de penser était la seule accommodée à leur situation, la plus praticable de toutes, la plus bienfaisante, et le régime ou dogme qui aujourd'hui nous semble une convention arbitraire a d'abord été un expédient avéré de salut public. Souvent même il l'est encore ; à tout le moins, dans ses grands traits, il est indispensable, et l'on peut dire avec certitude que, si dans une société les principaux préjugés disparaissaient tout d'un coup, l'homme, privé du legs précieux que lui a transmis la sagesse des siècles, retomberait subitement à l'état sauvage», écrit TAINE, dans la France contemporaine.

En invoquant le retour au classicisme, Hippolyte TAINE, parfois ambigu et paradoxal, disciple de Baruch SPINOZA (1632-1677), de Georg F. W. HEGEL (1770-1831), d’Auguste COMTE (1798-1857) et de John Stuart MILLS (1806-1873), adopte une méthode historique déterministe. Tout en rejetant Dieu, pour le primat de science, est un dualiste naviguant en traditionalisme et dualisme. En effet, Hippolyte TAINE, dans sa conception de l’individu face au pouvoir politique, est un partisan de l’Etat libéral, une monarchie constitutionnelle et un régime parlementaire. L’Etat doit garantir les droits et libertés de l’individu. Cependant, tout en préconisant d’aménager le suffrage universel, mais en le rendant indirect, il accepte la dictature des forts, du nombre. Aussi, dans son ambiguïté, comme la France oscillant entre monarchie et République, entre progrès et conservatisme, Hippolyte TAINE a inspiré aussi l’extrême droite, comme Maurice BARRES (1862-1923), que les forces de progrès, comme le radical Edouard HERRIOT (1872-1957) ou le socialiste, Léon BLUM (1872-1950).

Il a radicalement critiqué Napoléon BONAPARTE «Il se considérait comme un être isolé dans le monde, fait pour le gouverner et pour diriger tous les esprits à son gré», écrit TAINE, dans la revue des Deux-mondes. Napoléon, génie constructeur et despote destructeur, un être démesuré, a fini par fâcher tous.  partir de 1808, les peuples se lèvent contre lui: il les a froissés si à fond dans leurs intérêts et si à vif dans leurs sentiments, il les a tellement foulés, rançonnés et appliqués par contrainte à son service, il a détruit, outre les vies françaises et celles d’autres pays. Son génie est trop grand, mais trop malfaisant, d'autant plus malfaisant qu'il est plus grand. Tant qu'il régnera, on aura la guerre ; on aurait beau l'amoindrir, le resserrer chez lui, le refouler dans les frontières de l'ancienne France : aucune barrière ne le contiendra, aucun traité ne le liera ; la paix, avec lui, ne sera jamais qu'une trêve; il n'en usera que pour se réparer, et, sitôt réparé, il recommencera. «M. Taine déteste l’homme et condamne l’œuvre. Ce que M. Taine reproche à l’Empire, c’est à peu près ce qu’il reprochait à l’ancien régime et à la Révolution» écrit, en 1921, Anatole FRANCE.

II – Hippolyte TAINE, un éminent critique littéraire et critique d’art

Elu à l’Académie française, au siège de Louis de LOMENIE (1815-1878), Hippolyte TAINE y prononcé un discours de réception du 15 janvier 1880. En réponse, il a été qualifié par Jean-Baptiste DUMAS de «maître de notre littérature. Comme si vous aviez voulu laisser une trace de vos pas dans les diverses régions où se plait l’intelligence humaine. Ce qui éclate dans toutes vos productions, c’est un savoir immense, un travail que rien ne décourage ; une langue offrant, tour à tour, la chaleur de l’émotion, la clarté du bon sens, la libre allure de l’improvisation, la précision du géomètre et le trait du critique. Ces belles et grandes qualités littéraires, réunion de la mémoire ornée de l’érudit, de la sagacité du philosophe, et même de l’agrément du bel esprit, assurent un long avenir à vos œuvres.».

A – Hippolyte TAINE et la littérature française

C’est à la de ses échecs universitaires dans le domaine philosophique que Hippolyte TAINE doit d’avoir abordé l’espace littéraire  et sa critique. Il a pour souci de gagner sa vie. «Le gros mal, c’est l’argent» dit-il. Esprit fertile et curieux des autres, Hippolyte TAINE a  étudié la littérature anglaise, la civilisation italienne, quelques écrivains français, la société parisienne ou la Révolution.

En sa qualité de critique littéraire, il estime que Jean de la FONTAINE (1621-1695), un champenois à Versailles, sous Louis XIV, est le condensé naturel de la France, de son époque et sa race. «L’homme n’y est ni alourdi, ni exalté, mais d’un esprit leste et juste, prompt à l’ironie. Pour produire un Fontaine, il fallait la finesse, la sobriété, la gaieté, la malice, l’art et l’élégance du XVIIIe siècle. La Fontaine est notre Homère ! Hommes, Dieux, animaux, paysages.», écrit TAINE. Les personnages y sont anonymes : le roi, le pauvre, l’ambitieux, l’avare, l’amoureux. Les évènements y sont grands : la mort, la captivité, la ruine. La FONTAINE, seul, est à la fois populaire et grand.

Je suis resté subjugué et sous le charme de la magistrale préface de Hippolyte TAINE sur la «Princesse de Clèves», de Mme Marie-Madeleine PIOCHE de La VERGNE, dite Comtesse LA FAYETTE (1634-1693), un monument de la littérature française. «La princesse de Clèves, le plus beau roman du siècle, en offre aux yeux de toutes les beautés ; il est naturel qu’elle ait bien choisi ; d’ailleurs elle faisait un roman. Les mémoires de Saint-Simon sont un grand cabinet secret où gisent entassé sous une lumière vengeresse des défroques salies et menteuses dont s’affublait l’aristocratie servile. Le petit livre de Mme La Fayette est un écrin d’or où luisent les purs diamants dont se paraît l’aristocratie polie. D’un bout à l’autre de son livre, brille une sérénité charmante ; ses personnages semblent glisser au milieu d’un air limpide et lumineux. L’amour, la jalouse atroce, les angoisses suprêmes du corps brisé par la maladie de l’âme, les cris saccadés de la passion, le bruit discordant du monde, tout s’adoucit et s’efface, et le tumulte d’en bas arrive comme une harmonie, dans la région pure où nous sommes montésAu temps de Mme La Fayette, la littérature naissait, et personne ne naît dégoûté et savant. Elle peignait les événements de la vie, sans autre envie que de les peindre», écrit, en 1878, dans la préface de la Princesse de Clèves.

Hippolyte TAINE a également fait sur une remarquable présentation sur le siècle de Louis XIV, la Régence, Louis XV, à propos des mémoires de Louis de ROUVRAY de SAINT SIMON, dit duc SAINT-SIMON (1675-1755), un monde inégalitaire, aristocratique, plombé d’injustices, et parsemé d’intrigues, de mensonges, d’adulations, de déférences, de servilités et d’infamies. «Il y a des grandeurs dans le XVIIe siècle des établissements, des victoires, des écrivains de génie, des capitaines accomplis, un roi, homme supérieur, qui sut travailler, vouloir, lutter et mourir. Mais les grandeurs sont égalées par les misères. Ce sont tes misères que Saint-Simon révèle au public. Tout était matière à distinctions, à rivalités, à insultes. De là une échelle immense, le-roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue suite de si larges intervalles, qu'il n'y avait plus rien de commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans :la poussière, au-dessous des pieds de ses derniers valets» écrit en 1856. Le duc SAINT SIMON n’était ni un sociologue, ni un historien. C’est un aristocrate écrivain inspiré par la Fronde. «Il fut homme de cour et n'était point fait pour l'être ; son éducation y répugnait ; pour être bon valet, il était trop grand seigneur ; dès l'enfance. la cour il l'est encore il' aime le temps passé qui paraît gothique il loue Louis XIII en qui on ne voit d'autre mérite que d'avoir mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs, il est déplacé ; il n'a point l'enthousiasme profond ni les genoux pliants», écrit Hippolyte TAINE.

Hippolyte TAINE n’apprécie guère en Honoré BALZAC le «chrétien, absolutiste, mystique», mais il voit en lui, un naturaliste, «avec Shakespeare et Saint-Simon, le plus grand magasin de découvertes que nous ayons sur la nature humaine». En effet, Hippolyte TAINE, un admirateur de Honoré de BALZAC a contribué à le faire connaître et populariser. «Les œuvres d'esprit n'ont pas l'esprit seul pour père. L'homme entier contribue à les produire ; son caractère , son éducation et sa vie , son passé et son présent, ses passions et ses facultés, ses vertus et ses vices , toutes les parties de son âme et de son action laissent leur trace dans ce qu'il pense et dans ce qu'il écrit. Pour comprendre et juger Balzac, il faut connaître son humeur et sa vie» écrit Hippolyte TAINE, historien et critique littéraire. Honoré de BALZAC, un humaniste moderne, étudiant les bas-fonds et les difficultés financières des vaincus,  a toujours placé l’homme toujours dans le centre de son œuvre. Aussi, il l’a élevé au niveau du dramaturge anglais, William SHAKESPEARE. «J'ose dire qu'ici Balzac est monté au niveau de Shakespeare. Ses personnages vivent ; ils sont entrés dans la conversation familière ; Nucingen, Rastignac, Philippe Bridau, Phellion, Bixiou et cent autres sont des hommes qu'on a vus. S'il est si fort, c'est qu'il est systématique ; ceci est un second trait qui complète le savant ; le philosophe en lui s'ajoute à l'observateur. Il voit avec les détails les lois qui les enchaînent», écrit Hippolyte TAINE.

Hippolyte TAINE est un lecteur de Stendhal qu’il considère comme étant «un artiste supérieur», par sa brillante description, en psychologue, de l’âme humaine. En effet, pour lui, Stendhal, théoricien des passions, «se porte naturellement vers les idées les plus hautes».

Hippolyte TAINE a aussi fait l’éloge de George SAND, qui «n’a jamais écrit pour écrire ; même dans une nouvelle de trente pages, elle mettait une pensée ; personne n’a plus continuellement, et avec plus de bonne foi, agité les questions graves», écrit-il. En effet, George SAND a traité des thèmes majeurs de son époque, de l’histoire morale et philosophique de son temps. Artiste talentueuse, femme combattante, équilibrée et apaisée, elle est classée au rang de tous grands humains, «Goethe et de tous les esprits véritablement bienfaisants», écrit-elle.

B – Hippolyte TAINE et la littérature anglaise

Hippolyte TAINE a écrit de nombreux ouvrages sur la littérature anglaise. Il a écrit notamment sur Charles DICKENS. «L’imagination de Dickens ressemble à celle des monomaniaques. S’enfoncer dans une idée, s’y absorber, ne plus voir qu’elle, la répéter sous cent formes, la grossir, la porter, ainsi agrandie, jusque dans l’œil du spectateur, l’en éblouir, l’en accabler, l’imprimer en lui, si tenace et si pénétrante, qu’il ne puisse plus l’arracher de son souvenir, ce sont là les grands traits de cette imagination et de ce style», écrit-il, en 1856, dans la revue des Deux-Mondes, à propos de «David Copperfield», qualifié de chef-d’œuvre. «Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On voit qu’il éprouve celles de ses personnages, qu’il est obsédé de leurs idées, qu’il entre dans leur folie. En sa qualité d’Anglais et de moraliste, il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être on dira qu’il en fait un épouvantail, et qu’un artiste a tort de se transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur» écrit-il. Aussi, il a loué son humanité, pour lui, au fond, les romans de Charles DICKENS (1812-1870) se réduisent tous à une phrase, et la voici : «Soyez bons et aimez ; il n’y a de vraie joie que dans les émotions du cœur ; la sensibilité est le tout de l’homme. Laissez aux savants la science, l’orgueil aux nobles, le luxe aux riches ; ayez compassion des humbles misères ; l’être le plus petit et le plus méprisé peut valoir seul autant que des milliers d’êtres puissants et superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges. Croyez que l’humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu’il y a de plus beau dans l’homme ; croyez que l’intimité, les épanchements, la tendresse, les larmes, sont ce qu’il y a de plus doux dans le monde. Ce n’est rien que de vivre ; c’est peu que d’être puissant, savant, illustre ; ce n’est pas assez d’être utile. Celui-là seul a vécu et est un homme, qui a pleuré en souvenir d’un bienfait qu’il a rendu ou qu’il a reçu» écrit-il.

Hippolyte TAINE a loué l’idéalisme anglais de Thomas CARLYLE (1795-1881), qui a considérablement influencé Mahatma GANDHI, mais un écrivain exigeant, difficile à lire, avec de telles violentes saillies, entre le sublime, l’ignoble, le pathétique ou l’hermétique, on a mal au crâne devant une telle langue. «Lorsqu’on demande aux Anglais, quels sont chez eux, les hommes qui pensent, ils nomment d’abord Carlyle ; mais en même temps, ils vous conseillent de ne pas le lire, en vous avertissant que vous n’y entendrez rien du tout. On se hâte de prendre les vingt volumes de Carlyle ; on les lit avec des émotions fort étranges et en démentant chaque matin son jugement de la veille. On découvre qu’on est devant un animal extraordinaire, débris d’une race perdue, sorte de mastodonte égaré dans un monde qui n’est point fait pour lui. On se réjouit de cette bonne fortune zoologique, et on le dissèque, avec une curiosité minutieuse. Il est à l’aise dans le mysticisme, comme dans la brutalité.», écrit-il en 1864, sur l’idéalisme anglais.

Naturellement, il ne tarit pas d’éloges à l’égard du dramaturge William SHAKESPEARE (1564-1616), pour la qualité de son expression écrite «Shakespeare imagine avec surabondance et avec excès. Il répand les métaphores à profusion sur tout ce qu’il écrit. À chaque instant, les idées abstraites se changent chez lui en images. C’est une série de peintures qui se déroule dans son esprit. Il faut bien qu’une pareille imagination soit violente. Toute métaphore est une secousse. Quiconque involontairement et naturellement transforme une idée sèche en une image a le feu au cerveau ; les vraies métaphores sont des apparitions enflammées qui rassemblent tout un tableau sous un éclair», écrit-il en 1856, dans la Revue des Deux-mondes. Dans son monde, pour forcer l’intrigue et soulever les passions, Hamlet étant William SHAKESPEARE. «Tout s’est transformé et défiguré sous l’ouragan de la passion. La contagion du crime qu’il dénonce a souillé la nature entière. Il ne voit plus dans le monde que corruption et mensonge. C’est peu d’avilir les gens vertueux, il avilit la vertu même. Les choses inanimées sont entraînées dans ce tourbillon de douleur. La teinte rouge du ciel au soleil couchant, la pâle obscurité que la nuit répand sur le paysage, se changent en rougeurs et en pâleurs de honte, et le misérable homme qui parle et qui pleure voit le monde entier chanceler avec lui dans l’éblouissement du désespoir», écrit-il. Finalement, dans son art, «il éblouit, il révolte, il épouvante, il rebute, il accable ; ses vers sont un chant perçant et sublime, noté à une clé trop haute, au-dessus de la portée de nos organes, qui blesse nos oreilles, et dont notre esprit seul devine l’étonnante beauté».

Hippolyte TAINE est mort le 5 mars 1893, à Paris 6e. Son héritage est immense. «Une grande intelligence et un grand cœur viennent de s'éteindre; une haute conscience de penseur et d'écrivain a cessé d'être en action et en exemple. Taine était par goût un psychologue; il était par nature d'esprit un logicien. Tout se ramène là. Psychologue, le spectacle de l'âme humaine l'a toujours attiré, captivé, entraîné. La philosophie, la politique, la religion, l'histoire, la littérature n'ont été pour Taine que des études auxiliaires destinées à éclairer ou à contre éprouver sa psychologie», écrit Emile BOUTMY, écrivain et membre fondateur de Science Po. Brillant esprit sa démarche pédagogique a été vantée «L'imagination philosophique, le don de rendre émouvantes les idées, de dramatiser les abstractions, voilà, en effet, le trait essentiel qu'il faut souligner, et souligner encore, chez M. Taine», écrit Maurice BARRES.

Références bibliographiques

II – Autres références

TAINE (Hippolyte), «Charles Dickens, son talent et ses œuvres», Revue des Deux-mondes, 1856, pages 618-647 ;

TAINE (Hippolyte), «Napoléon Bonaparte», Revue des Deux-mondes, 15 février 1887, pages 721-752 et FV éditions 24 janvier 2025, livre numérique, 104 pages ;

TAINE (Hippolyte),  «Shakespeare, son génie et ses œuvres», Revue des Deux-mondes, 1856, pages 313-355 ;

TAINE (Hippolyte), «Stendhal», Nouvelle Revue de Paris, 1er mars 1864 ;

TAINE (Hippolyte), «George Sand», Journal des Débats, 2 juillet 1876 ;

TAINE (Hippolyte), analyse de, Les mémoires du Duc Saint-Simon, Bruxelles, Librairie internationale, 1856, 121 pages ;

TAINE (Hippolyte), De l’idéal dans l’art, Paris, Germer Baillière, 1867, 178 pages ;

TAINE (Hippolyte), De l’intelligence, Paris, Hachette, 1892, 448 pages ;

TAINE (Hippolyte), Discours à l’Académie française, Paris, Firmin Didot, 15 janvier 1880, 61 pages ;

TAINE (Hippolyte), Essai sur la critique et l’histoire, Paris, Hachette, 1866, 410 pages ;

TAINE (Hippolyte), Essai sur Tite Live, Paris, Hachette, 1888, 363 pages ;

TAINE (Hippolyte), Hippolyte Taine, sa vie, sa correspondance. Correspondance de jeunesse (1847-1857), Paris, Hachette, 1905, 372 pages ;

TAINE (Hippolyte), Histoire de la littérature anglaise, Paris, Hachette, 1905, t IV 456 pages ;

TAINE (Hippolyte), L’idéalisme anglais, étude sur Carlyle, Paris, Germer Baillière, 1864, 187 pages ;

TAINE (Hippolyte), La Fontaine et ses fables, Paris, Hachette, 1888, 351 pages ;

TAINE (Hippolyte), Le positivisme anglais : étude sur Stuart Mill, Paris, Germer Baillière, 1864, 157 pages ;

TAINE (Hippolyte), Les Origines de la France contemporaine, préface de Jean-Paul Cointet, Paris, Robert Laffont, «Bouquins», 2011, 1 792 pages ;

TAINE (Hippolyte), Les philosophes français du XIXe siècle, Paris, Hachette, 1860, 370 pages ;

TAINE (Hippolyte), Philosophie de l’art dans les Pays Bas, Paris, Germer Baillière, 1883, 172 pages ;

TAINE (Hippolyte), Philosophie de l’art en Grèce, Paris, Germer Baillière, 1869, 204 pages ;

TAINE (Hippolyte), Philosophie de l’art en Italie, Paris, Germer Baillière, 1866, 184 pages ;

TAINE (Hippolyte), préface de, Mme La Fayette, La Princesse de Clèves, 1878, 302 pages ;

TAINE (Hippolyte), Vie et opinions philosophiques d’un chat, Paris, Payot et Rivages, 2008, 51 pages.

 II – Autres références

AMIOT (Charles-Gustave), «La vraie figure de Taine», La revue hebdomadaire, 5 mai 1928, pages 31-44 ;

AULARD (François-Alphonse), Taine, historien de la Révolution française, Paris, Armand Colin, 1907, 333 pages ;

BARRES (Maurice), Taine et Renan, introduction de Victor Giraud, Paris, éditions Brossard, 1922, 146 pages, spéc pages 63-140 ;

BARZELLOTTI (Giacomo), La philosophie de Hippolyte Taine, traduction d’Auguste Dietrich, Paris, Félix Alcan, 1900, 448 pages ;

BOURDEAU (Jean), Les maîtres de la pensée contemporaine : Stendhal, Taine, Renan, Herbert Spencer, Nietzsche, Tolstoï, Ruskin, Victor Hugo, Paris, Félix Alcan, 1904, 187, pages, spéc pages 28-56 ;

BOURGET (Paul), Essai de psychologie contemporaine : Baudelaire, Renan, Flaubert, Taine. Stendhal, Paris, 1885, 360 pages, spéc IV, pages 177-250 ;

BOUTEMY (Emile), Taine, Scherer, Laboulaye, Paris, Armand Colin, 1901, 125 pages, spéc pages 1-49 ;

CHENU (Pierre), Histoire et décadence, Paris, Perrin, 1981, 368 pages ;

FRANCE (Anatole), «Taine et Napoléon», La vie littéraire, 1921, pages 36-55 ;

JANKELEVITCH (Vladimir), «La décadence», Revue de métaphysique et de morale, avril 1950, pages 367-369 ;

COCHIN (Augustin), La crise de l’histoire révolutionnaire : Taine et M. Aulard, Paris, Honoré Campion, 1909, 103 pages, spéc pages 21-32, pages 54-66 ;

COINTET (Jean-Paul), Hippolyte Taine. Un regard sur la France, Paris, Perrin, 2012, 426 pages ;

FEREY (Abel), Jules Michelet et Hippolyte Taine, Paris, Société française, 1909, 91 pages ;

GASPARINI (Eric), La pensée politique d’Hippolyte Taine : entre traditionalisme et libéralisme, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2016, 468 pages ;

GASPARINI (Eric), La pensée politique d’Hippolyte Taine, entre traditionalisme et libéralisme, Presses universitaires d’Aix Marseille, 1993, 450 pages ;

GIRAUD (Victor), Essai sur Taine : son œuvre, son influence, Paris, Hachette, 1912, 358 pages ;

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GIRAUD (Victor), Taine et le pessimisme, d’après les autres et lui-même, Fribourg, Librairie imprimerie Saint-Paul, 1898, 10 pages ;

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Paris, le 25 octobre 2025, par Amadou Bal BA

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