«Alpha CONDE, Guinée-Conakry, un monarque sanguinaire» par Amadou Bal BA

Alpha CONDE, président de Guinée-Conakry, un monarque sanguinaire, avec son référendum constitutionnel envisage de devenir président à vie. L'hymne du Wassoulou sur les hommes justes est à méditer.

 

Le président de Guinée-Conakry, M. Alpha CONDE, a décidé de briguer un troisième mandat, il l’avait laissé entendre à mots couverts : «Je n’ai pas d’idée arrêtée à ce sujet. Cela dépend du contexte de chaque pays. Il y a des chefs d’État qui sont restés trop longtemps au pouvoir sans que le pays progresse. La bataille a alors consisté à organiser des conférences nationales» dit-il. L’article 27 de la Constitution guinéenne du 7 mai 2010 est ainsi rédigé : «Le président de la République est élu au suffrage universel direct. La durée de son mandat est de cinq ans, renouvelable une fois. En aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels, consécutifs ou non». Pour contourner cet obstacle légal, et briguer un troisième mandat, Alpha CONDE a décidé de passer en force en modifiant, par la voie référendaire la Constitution guinéenne. Le projet constitutionnel mentionne «Le président de la République est élu au suffrage universel direct, pour un mandat de 6 ans, renouvelable une fois». Les bourgeoisies nationales africaines sont essentiellement bureaucratiques ; elles ont trouvé en l’Etat, et pour reprendre des idées de Samir AMIN, un moyen sûr de s’enrichir, sur le dos des contribuables. Aussi, certains chefs d’Etat africains, comme Alpha CONDE veulent s’accrocher à vie au pouvoir, sans lequel ils ne sont plus rien.

Pourtant, dans l’opposition, Alpha CONDE promettait un changement radical : «Aujourd'hui, toutes les conditions sont réunies pour gouverner autrement notre pays, pour changer radicalement de cap» écrivait Alpha CONDE, dans son livre paru en 2010, «Ce que veut pour la Guinée». Ahmed Sékou TOURE (président de 1958 à 1984) aussi disait, en 1958, à De GAULLE : «nous préférons la liberté dans la pauvreté, à l’opulence dans l’esclavage». Or, comme le note Aly Gilbert IFFONO, sous le régime de Sékou TOURE «la liberté était pour les Guinéens une denrée rare et la pauvreté, une réalité endémique». On retrouve en Guinée de l’eau, des forêts, des diamants, de la bauxite dont cet Etat est le premier pays exportateur, et qui sert à la fabrication de l’aluminium, de l’or, du fer et du nickel. Le président Lansana CONTE (président de 1984 à 2008), qui avait emprisonné, fort injustement, Alpha CONDE, disait lui également : «Nous sommes venus pauvres au pouvoir. Si demain vous nous voyez avec des villas et des voitures, c’est que nous avons volé». Aly Gilbert IFFONO note, avec perspicacité, que sous Lansana CONTE «La Guinée a été économiquement exsangue et ruinée». Moussa Dadis CAMARA (président de 2008 à 2009), comme le promettent tous les putschistes militaires disait «Peuple de Guinée, la prise du pouvoir par ton armée est un acte de civisme qui répond à la volonté de sauver un peuple  en détresse. Fier d’avoir accompli cette mission, le CNDD n’a aucune ambition de s’éterniser au pouvoir. Moi, je ne le ferai pas. Mon équipe ne le fera pas». Sékouba KONATE (président de 2009 à 2010) disait aussi : «Les fastes du pouvoir ne m’intéresse pas. Si cela ne tenait qu’à moi, le CNDD aurait organisé les élections et remis le pouvoir aux civils dans un délai de 6 mois». Premier chef d'Etat élu de Guinée, dans des conditions obscures, après un demi-siècle de combat politique au cours duquel il a connu l'exil, Alpha CONDE préside depuis le 7 septembre 2010 avec la complicité de la Françafrique. Vincent BOLLORE a joué un rôle majeur dans l’accession au pouvoir d’Alpha CONDE, dont le 1er tour aux élections de 2010 était calamiteux.

Pays de l’Almamy Samory TOURE et d’Alpha Yaya DIALLO, d’historiques résistants à la colonisation, la Guinée n’a connu que la servitude de différentes dictatures depuis son indépendance en 1958. La Guinée est un pays riche en matières premières, dont le scandale est moins son potentiel géologique que la pauvreté endémique dans laquelle vivent ses populations. Après 10 ans, au pouvoir, Alpha CONDE, lui aussi, est devenu un monarque sanguinaire, qui veut devenir président à vie. L’étudiant, le militant panafricaniste, l’opposant, le prisonnier, Alpha CONDE, né en mars 1938 à Boké, débarque à Marseille en 1956, il laisse derrière lui une Guinée en marche vers l’indépendance. Partisan de l’indépendance Alpha CONDE avait une certaine admiration pour Sékou TOURE «Son parti, le PDG, et nous [la FEANF] n’étions pas tout à fait sur les mêmes positions. On l’a un peu oublié, mais dans un premier temps, Sékou Touré voulait bien adhérer au « oui » au référendum, à condition qu’il s’agisse d’un « mariage avec droit de divorce» écrit-il dans son livre paru en 2019. «La FEANF était un mouvement très marqué à gauche qui militait depuis sa création en faveur de l’indépendance immédiate et de l’unité africaine. Ce fut une école de panafricanisme qui m’a profondément marqué» écrit Alpha CONDE, pour sa période estudiantine. Jeune Alpha CONDE était tenté par le communisme : «La plupart des syndiqués de la FEANF étaient membres ou sympathisants du PAI [Parti africain de l’indépendance], formation marxiste-léniniste (…). Lorsque la Guinée a accédé à l’indépendance, certains PAI sont venus soutenir le gouvernement guinéen et cela, jusqu’aux dramatiques événements de 1961», se souvient Alpha CONDE. Mais pour l’étudiant engagé d’alors, la répression brutale de la grève des enseignants constitue le point de rupture. «Nous estimions que ce mouvement n’était pas un complot contre Sékou (…). C’est de là que date notre rupture avec Sékou Touré».

Dans les années 60, Alpha CONDE avait de mauvaises fréquentations, il rencontrait, régulièrement Sékou TOURE. Mais, en 1970, Alpha CONDE qui lorgnait du côté du pouvoir est condamné par contumace à mort. En 1991, mettant à son exil, Alpha CONDE rentre en Guinée et se porte candidat à la présidentielle de 1993, sans succès : «J’ai pris mon bâton de pèlerin et sillonné les mosquées pour dire que je n’étais pas venu pour gouverner les cimetières, mais pour gouverner les hommes». Après les présidentielles de 1998, Alpha CONDE est arrêté et incarcéré, dans l’isolement le plus complet, puis condamné à cinq ans de prison. Il sera amnistié en mai 2001, suite à des pressions nationales. Le référendum constitutionnel de 2001 permet à un Lansana CONTE, malade, de briguer en 2003 un septennat qu’il n’achèvera pas. À sa mort, en décembre 2008, le pouvoir retombe entre les mains des militaires. D’abord avec le capitaine Moussa Dadis CAMARA qui échappera à une tentative d’assassinat le 3 décembre 2009, au lendemain des événements tragiques du 28 septembre 2009. Un massacre «ignoble», juge Alpha CONDE, mais il refuse de faire la lumière sur ce point et de juger les criminels : «La CPI n’intervient que lorsque le pays ne peut pas s’en charger lui-même, ce qui n’est pas le cas de la Guinée», dit Alpha CONDE.

Sékou TOURE était obnubilé par le soi-disant complot Peul. Il avait liquidé Boubacar Diallo Télli, secrétaire général de l’OUA de 1964 à 1972, et le camp Boiro (1960-1984) est resté tristement célèbre, pour ses 50 000 victimes. Diallo Telli est mort le 1er mars 1977. Le camp Boiro ou camp Mamadou BOIRO est un ancien camp d'internement militaire, de torture et de mise à mort de Guinée qui porte le nom d'un ancien commissaire de police assassiné sous la présidence d'Ahmed Sékou TOURE. La liste est longue des victimes célèbres, aussi bien des Peuls que des Malinkés, victimes de ce dictateur guinéen, comme BARRY Diawadou (Né en 1917 Sergent-chef de l’Armée française, plusieurs fois député à l’assemblée nationale française, artisan de l’indépendance et du Non de 1958, Ministre et ambassadeur, fusillé en 1969 au camp Boiro), le colonel KAMAN Diaby, chef d’Etat major-adjoint des Armées, KEITA Fodéba, secrétaire d’Etat à l’économie rurale, le commandant Mamoudou KEITA, ZOUMANY Guy Kékoura.

Alpha CONDE avait qualifié le régime de Sékou TOURE «d’Albanie de l’Afrique». Alpha CONDE, quittant ses bonnes intentions d’opposant historique au régime de Lansana CONTE, est devenu un monarque sanguinaire. C’est un régime barbare fondé sur la division entre les Guinéens et l’ethnicité. A chaque manifestation de l’opposition, Alpha CONDE n’hésite pas de faire tirer sur la foule, les opposants étant des Peuls. Comme Sékou TOURE, le président Alpha CONDE entretient le fantasme du «complot peul», En effet, son principal opposant est maintenant Cellou Dalein DIALLO, un Peul, et il n’a pas hésité de faire tirer sur sa voiture, qui fort heureusement, était blindée. Cellou Dalein DIALLO avait devancé Alpha CONDE au 1er tour des présidentielles de 2010.

En Guinée, l’accord politique du 12 octobre 2016 porte notamment sur le fichier électoral, les élections locales ont été entamées de fraudes et de violences graves (20 morts), la Haute Cour de justice. Le gouvernement s’est engagé à l’indemnisation des victimes de violences politiques (Plus de 120 personnes assassinées à bout portant lors de manifestations pacifiques, sans aucune enquête) et la libération des détenus politiques. Il est aussi question de transparence et de bonne gouvernance. Ainsi, un audit conduit par un cabinet international, dans son rapport de mars 2016, a révélé le recours massifs à des marchés de gré à gré, surfacturés, 4 fois plus que la normale et profitant aux proches du président Alpha CONDE.

La Guinée, ce pays riche en matières premières, mais maintenu depuis 62 ans dans la dictature et la pauvreté a besoin, grandement, dans sa gouvernance, pour la démocratie et la cohésion nationale, dans la paix sociale, de s’inspirer des principe dégagés l’hymne du Wassoulou, l’empire de l’Almamy Samory TOURE (1830-1900, un formidable résistant à toutes formes de servitude :

«Si tu ne peux pas dire la vérité, en tout lieu et en tout temps, fais appel aux hommes les plus courageux.

Si tu ne peux pas exprimer courageusement tes pensées, donne la parole aux griots.

Si tu ne peux être impartial, cède le trône aux hommes justes.

Si tu ne peux pas protéger le peuple et braver l’ennemi, donne ton sabre de guerre aux femmes, qui t’indiquerons le chemin de l’honneur.

Oh Fama ! le peuple te fais confiance, il te fais confiance parce que tu incarnes ses vertus».

  Indications bibliographiques

 1 – Les contributions d’Alpha Condé

 CONDE (Alpha), Guinée : Albanie d’Afrique ou néo-colonie américaine ?, Paris, éditions Gît-Le-Cœur, 1972, 270 pages ;

 CONDE (Alpha), Le Pdg et le peuple guinéen, 1965, 190 pages ;

 CONDE (Alpha), Les sociétés traditionnelles mandingues, Centre de documentation pour la tradition orale, 1974, 238 pages ;

CONDE (Alpha), Naissance et évolution d’un Etat moderne en Guinée, thèse en science politique, sous la direction de Pierre-François GONIDEC, Paris I, 1970 ;

CONDE (Alpha), Un Africain engagé : ce que je veux pour la Guinée, Paris, Picollec, 2010, 166 pages ;

CONDE (Alpha), Une certaine idée de la Guinée, préface du professeur Albert Bourgi, Paris, Favre SA, 2019, 127 pages.

 2– Les critiques d’Alpha Condé

AMIN (Samir), «La bourgeoisie d’affaires sénégalaise», L’homme et la société, avril-juin 1969, n°12, pages 29-41 ;

BARRY (Alpha Oumar), Les racines du mal guinéen, Paris, Karthala, 2004, 132 pages ;

DESCOMBES (Patrick), Alpha Condé : Les temps des défis, Paris, éditions continentales, 2012, 95 pages ;

IFFONO (Aly, Gilbert), La Guinée : de Sékou Touré à Alpha Condé ou le chemin de croix de la démocratie, Paris, L’Harmattan, 2014, 284 pages ;

MARA (Facély, II), Alpha Condé, l’opposant historique, une école de la démocratie pour les Guinéens, Paris, L’Harmattan, 2017, 324 pages ;

Ministère de l’Economie et des Finances, (Guinée), Audit externe des marchés publics passés entre 2013, 2014 et le premier semestre de 2015, Conakry, International Consultants For Procurement, mars 2016, 75 pages ;

Paris, le 18 février 2020, par Amadou Bal BA 

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