"Idriss DEBY, Tchad, décédé, remplacé par son fils" par Amadou Bal BA

Décès de Idriss DEBY ITNO (1952-2021) président du Tchad, aussitôt remplacé par son fils et une junte militaire un Conseil militaire de transition a été mis en place, la Constitution suspendue. En effet, le fils du défunt président, le général Mahamat Idriss DEBY a promis une Charte nationale de transition.

174859965-10159743290884301-4859167706895835320-n

Décès de Idriss DEBY ITNO (1952-2021) président du Tchad, aussitôt remplacé par son fils et une junte militaire. Et vive la Françafrique !

Idriss DEBY, président du Tchad depuis le 4 décembre 1990, est mort, à 69 ans, le mardi 20 avril 2021, officiellement, des suites de blessures reçues lors d'affrontements avec des rebelles, dans le  Nord du pays. Cependant, cette version d’un dictateur depuis plus de 30 ans, et autoproclamé maréchal à ses 60 ans, mort en héros les armes à la main, est fortement contestée. En toute vraisemblance, et d’après certains renseignements recueillis, le maréchal aurait été tué par son cousin et garde du corps, à la suite d’un différend politico-familial. En effet, depuis le 4 mai 2018, le poste de premier ministre, occupé par Albert Pahimi PADACKE de 2016 à 2018, a été supprimé. Aussi, le maréchal DEBY est devenu à la fois chef d’Etat et de gouvernement. Au cours d’une opération militaire contre un candidat qui s’était présentielle du 11 avril 2021, la tante de M. Idriss DEBY a été tuée ; cela a suscité une vive émotion dans la famille. Son cousin et garde du corps aurait abattu le président Idriss DEBY. Une tragédie rappelant les précédents d’Anouar EL SADATE (1918-1981) et Mme Indira GANDHI (1917-1984), assassinés par leurs gardes du corps. Le président Idriss DEBY venait d’être réélu, le 11 avril 2021, à 79,32% et M. Albert Pahimi PADACKE est arrivé en deuxième position, avec 10,32%.

En tout cas, ce qui est sûr, c’est la mort du maréchal Idriss DEBY.  «La France perd un ami précieux et courageux, et reste fermement attachée à l'intégrité territoriale du Tchad» dit un communiqué du gouvernement français. Immédiatement après cette mort, un Conseil militaire de transition (C.M.T.) a été mis en place, probablement par la Françafrique. En effet, le fils du défunt président, le général Mahamat Idriss DEBY (37 ans), a pris le pouvoir au Tchad. Une Charte nationale de transition sera promulguée à la place de la Constitution, laquelle est suspendue. En matière de transition militaire, tout ce qui est censé être «provisoire» est en fait définitif. Le nouvel homme fort du Tchad, Mahamat Idriss DEBY dirige depuis sept ans la Direction générale de service de sécurité des institutions de l'Etat (DGSSIE), le corps d'élite des forces armées de ce pays d'Afrique centrale.

En raison de la mort de Idriss DEBY, la France perd son plus solide allié dans la sous-région. «Il était le symbole d’un système qui s’effrite, la cooptation des dirigeants africains par Paris, menacée par la disparition progressive des dinosaures. Idriss DEBY, un militaire de carrière, formé en France et proche de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (Services secrets français) tenait le pays d’une main de fer. Les Français, pour qui les exigences de sécurité et de stabilité dans la région, l’emportent sur toutes les autres, ont fermé les yeux sur ses débordements autoritaires, sa corruption et son népotisme» écrit Mme Isabelle LASSERRE dans le Figaro. En effet, Idriss DEBY était arrivé au pouvoir, avec l'appui des Français, en 1990, son pays, dans la bande d'Aouzou, regorgeant de pétrole. Pièce maîtresse du dispositif de la Françafrique, Idrissa DEBY avait modifié la Constitution et pouvait se faire réélire indéfiniment. Mais en matière d'éternité, aucun homme ne peut s'en emparer. Il avait pris le pouvoir par les armes, Idriss DEBY a également péri par les armes.

Le «Lac Tchad» ou suivant le Kanembou, «Tshadu», signifiant «grande étendue d’eau»,  était auparavant recouvert par une vaste étendue lacustre, comme un immense marécage probablement recouvert dans les temps anciens par la mer. Sa capitale coloniale appelée Fort-Lamy, en référence à François LAMY (1858-1900), conquérant de ce pays en 1900, s’appelle depuis 1973 N’Djaména, «Nous nous sommes reposés» en arabe. Le Tchad est limité au Nord par la Libye, à l’Est par le Soudan, au Sud par la République centrafricaine, et à l’Ouest par le Cameroun, le Nigéria et le Niger. Etat enclavé, le Tchad, vaste de 1 284 000 km2, le 5ème plus vaste territoire africain, faisant deux fois la superficie de la France, est un pays sous-peuplé, en principe laïc. Territoire d’une grande diversité de sa population (12,49 millions d’habitants), une mosaïque ethnique inextricable (110 langues, 11 principaux groupes ethniques, les Sara, les Arabes et Berbères, les Peuls), d’un climat désertique, sahélien et soudanais, le Tchad est peuplé de Musulmans (53,9%, au Nord), de Chrétiens (24,5%) et d’Animistes (7,4%).

Pays aux frontières incertaines, héritées de la colonisation, le Tchad a vu l’affrontement sur son territoire entre Français, Anglais et Allemands. Le commandant Jean-Baptiste MARCHAND (1863-1934) a été évincé, un certain temps, par l’Anglais, Horatio Herbert KITCHENER dit Lord KITCHENER (1850-1956), lors de l’épisode de Fachoda, entre 1898 et 1899. L’opposition entre Rabih Fadlallah dit Rabah (1842-1900) et Mohamed Es-Sanoussi, fondateur de Ndélé est restée légendaire. La France a mis  20 ans (1894 à 1916), pour conquérir le Tchad. En effet, il y avait des royaumes traditionnels, notamment les chefferies peules, les Lamidats, rattachés au Kanem-Bornou, au Baguirmi et au Ouaddaï. Rabah, venu du Soudan, en 1893, s’est emparé du royaume du Bornou (Nigéria) et a établi sa capitale à Dikoa ; il annexa le Kanem. M’Bang GAOUARENG a dû s’enfuir, pour sauver sa vie. Le 22 avril 1900, le commandant François-Joseph-Amédée LAMY et le capitaine Léon Edmond de COINTET (1870-1948), ont abattu Rabah. Le Mahdi, grand Muhammad AL-SANOUSSI, résistera aux Français, de 1900 à 1913, dans le Nord du Tchad.

Le colonisateur français avait sa politique, face à cette diversité ethnique, sa politique a été «diviser, pour mieux régner» et avait instauré une politique conforme à ses intérêts nationaux, «le Tchad utile» avec une vaste production de coton, à partir de 1924, pour son industrie naissante. Mais cette culture de l’exportation provoquera des famines et une révolte en 1952, matée dans le sang.

Le Tchad, depuis 61 ans, n’a pas connu de stabilité et de démocratie. Il n’y a jamais eu entre Tchadiens de débat, de Justice ou de Réconciliation ; seules les armes ont droit à la parole ; la seule issue pour la minorité ou les vaincus, c’est le silence, la prison, l’exil ou la mort. Il est grand temps que les Africains parlent aux Africains. En effet, l’indépendance, le 11 août 1960, le Tchad disposait une très faible scolarité, notamment dans le Nord, en dépit de la prétention «d’une mission de civilisation ». Aussi, ce sont les Sudistes qui ont pris le pouvoir, avec quelques strapontins pour les Nordistes. François TOMBALBAYE, le premier président du Tchad indépendant, s’est séparé de François LISETTE, un antillais, fondateur du Parti Progressiste Tchadien, section  du Rassemblement démographique africain. En 1963, une révolte des Nordistes a été durement réprimée. En 1966, le Front de Libération Nationale du Tchad, avait tenté de récupérer la révolte des paysans Moubis. En 1979, la guerre civile s’est généralisée. En effet, François NGarta TOMBALBAYE (1918-1975) avait été évincé du pouvoir à la suite d'un coup d'Etat où il avait perdu la vie, le 2 avril 1975. 52 chefs d'Etat ou de gouvernements africains ont été liquidés par la Françafrique. François TOMBALBAYE avait fait emprisonner Félix MALLOUM (1932-2009), chef d'état-major de l'armée qui a fini par prendre le pouvoir. Félix MALLOUM a été évincé du pouvoir, en 1979, meurt le 12 juin 2009 à Neuilly-sur-Seine, en France. Goukouni OUEDDEI (1944-2019) avait formé un gouvernement d’union nationale n’ayant survécu que de 1980 à 1982. En effet, Hissène HABRE (né en 1942), réfugié maintenant au Sénégal et emprisonné, avait enlevé, pendant plus de 1000 jours, une Française, Mme Françoise CLAUSTRE (1937-2006), archéologue du CNRS. Hissène HABRE, de l’ethnie Toubou, premier ministre du Tchad du 28 août 1978 au 29 mars 1979, un ancien rebelle, a été président du Tchad de 1982 à 1990. Idriss DEBY, bras droit de Hissène HABRE, est resté au pouvoir de 1990 jusqu’au 20 avril 2021, date sa mort et de son remplacement par son fils.

Jusqu’ici, l’analyse de la Françafrique consiste à nous faire croire que le conflit tchadien se résumerait entre Nordistes et Sudistes, entre Musulmans et Chrétiens ou animistes, entre partisans de l’ordre et rebelles ou terroristes. En fait, ces combats ne concernent nullement le contrôle de la production du coton, mais il s’agit de questions bassement matérielles. En effet, il a été découvert au Nord du Tchad, depuis les années 1970, d’importants gisements de pétrole dans ce pays, avec maintenant une capacité d’exportation de 172 000 barils par jour, un juteux gâteau que se partagent 30 compagnies étrangères. Un oléoduc, dans ce pays enclavé, de 1070 km, passant par le Cameroun et aboutissant à la ville de Kribi, a été installé. Or, l’instabilité gouvernementale ou la rébellion peuvent menacer ces colossaux intérêts financiers, profitant peu aux populations.

La disparition de Idriss DEBY comporte, pour les intérêts des Occidentaux et des compagnies pétrolières, d'importantes conséquences dans la sous-région. Auparavant la Françafrique, pour défendre ses intérêts évoquait la menace libyenne. Maintenant que Mouammar KHADAFI (1942-2011) a été probablement liquidé par Nicolas SARKOZY, la menace pour les puissances pétrolières, c'est toute velléité des tchadiens à retrouver la souveraineté sur leurs ressources pétrolières et surtout instaurer une vraie démocratie, un gros mot pour le grand capital. Idriss DEBY est le seul président africain à avoir reçu Marine LE PEN lors de la campagne des présidentielles de 2017.

Le Tchad est investi dans diverses interventions militaires en Afrique aux côtés de la France notamment au Mali, dans le Sahel et en République centrafricaine. Au Mali, la révolte populaire du 5 juin 2020 a été confisquée par la junte militaire. En Côte-d’Ivoire et en Guinée, les régimes ont survécu à un troisième mandat.

Le jeune Mahamat DEBY prend le pouvoir au Tchad, au lendemain d'une incursion des rebelles du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (FACT), un groupe armé basé en Libye voisine. C’est éternel recommencement de l’Histoire : la violence et des régimes fantoches.

Une affaire à suivre attentivement, dans un contexte de poussée du nationalisme africain, 61 ans après les indépendances.

Paris le 20 avril 2021 par Amadou Bal BA -

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.