"Colette SENGHOR, La Normande de LS SENGHOR", par Amadou Bal BA

Disparition de Colette HUBERT- SENGHOR (1925-2019), La Normande du président SENGHOR (1906-2001). Nous demandons au Président Macky SALL que la maison de Verson, dans le Calvados, devienne un lieu de mémoire.

«J'ai appris avec émotion le rappel à Dieu de Madame Colette Senghor, épouse de feu le Président Léopold Sédar Senghor. Je rends hommage à la Première Dame du Sénégal, femme discrète et femme de l‘ombre du Président poète» écrit le président Macky SALL du Sénégal. En effet, Colette SENGHOR est décédée le lundi 18 novembre 2019, à l'âge de 94 ans, à Verson, dans le Calvados, à 7 km de Caen, en Normandie. 

Colette SENGHOR est née HUBERT le 20 novembre 1925 dans la Meuse à Mouzay. Le couple présidentiel avait un fils unique, Philippe-Maguilen SENGHOR, né le 17 octobre 1958, étudiant à la faculté de Dakar, mais disparu trop tôt, le 7 juin 1981, des suites d'un accident de la circulation à Dakar. Pour apaiser les souffrances de Colette, SENGHOR compose une «élégie pour Philippe-Maguilen», l’enfant de l’amour absent : «de notre automne déclinant il était le printemps ; son sourire était de l’aurore. Il était vie et raison de vivre de sa mère, lampe veillant dans la nuit et la vie».

SENGHOR aimait Jacqueline CAHOUR (1916-1988), sa marraine de guerre et sœur de Claude POMPIDOU, qui l’aurait éconduit. Dans un poème, dédié à Jackie CAHOUR : «Femmes de France ! Et vous filles de France, laissez-moi vous chanter ! Que pour vous soient les notes claires du sorong. Vos lettres ont bercé leurs nuits de prisonniers de mots diaphanes et soyeux comme des ailes» écrit SENGHOR, dans «Femmes de France» un extrait de «Hosties Noires». Suivant une fable, ce serait Lamine GUEYE, futur président de l’Assemblée nationale du Sénégal, qui aurait suggéré à SENGHOR qui envisageait une carrière politique (élections du 21 octobre 1945), en Afrique de ne pas épouser une Blanche.

Léopold Sédar SENGHOR s'était donc marié initialement, le 12 septembre 1946 avec Ginette EBOUE (1923-1992), la fille de Felix EBOUE, à Asnières-sur-Seine (Hauts-de-Seine) : «J’étais dans le même stalag que deux frères de Ginette : Henri et Robert, qui me parlaient de leur sœur. Quand j’ai été élu député, je l’ai rencontrée dans les couloirs de l’Assemblée nationale ; car elle était secrétaire parlementaire du Ministre Marius Moutet» écrit-il dans «la poésie de l’action». SENGHOR a consacré un poème à Félix EBOUE (1884-1944), le résistant de la première heure et gouverneur du Tchad qui avait rallié De GAULLE : «Ebou-é ! tu es le lion au cri bref, le lion qui est debout et qui dit non ! Le lion noir aux yeux de voyance, le lion noir à la crinière d’honneur. Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon église ; et les portes de l’enfer ne pourront rien contre elle». Ginette, l’inspiratrice des «Chants pour Naëtt» intégrés maintenant dans «Chants pour Signares», lui donnera deux enfants : Francis Arphang (artiste) né en 1947, seul fils de SENGHOR encore en vie, mais particulièrement discret, et Guy-Wali, un philosophe (1948-1983) qui s’est suicidé à Paris, en se jetant du 5ème étage. Le couple se sépare en 1955.

Colette HUBERT, collaboratrice parlementaire de Léopold Sédar SENGHOR, épousera son patron le 18 octobre 1957, alors député à l'Assemblée Nationale française. SENGHOR donnera une autre version de cette rencontre : «Lorsqu’un jour à Paris, une Africaine m’a présenté sa jeune amie, Colette Hubert, une Normande, j’ai eu, soudain, comme un coup au cœur» dit-il. SENGHOR finira donc se marier avec une Blanche, comme la plupart des dirigeants africains de l’époque : «Le mariage doit être aussi et surtout, une affaire d’amour où le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. Je ne regrette pas d’avoir fait ce dernier mariage» écrit SENGHOR dans «Poésie de l’action». Colette est la fille d’un ingénieur, Jean HUBERT et de Marie-Thaïs DANIEL de BETTEVILLE, une descendante d’une vieille famille normande. Dans un poème, «Elégie des Alizées», dédié à sa femme, Colette, SENGHOR écrit  : «Je dis ma Blonde qui consoles, soutiens le combattant au plus bas de la pente.  (..) Sous tes yeux je serai, soufflera sur ma fièvre le sourire de tes yeux alizés.  Tes yeux vert et or comme ton pays, si frais au solstice de juin. Où es-tu donc, yeux de mes yeux, ma blonde, ma Normande, ma conquérante ? Chante sur mon absence de tes yeux de brise alizés et que l’Absence soit présence». Colette est désignée comme une «une authentique Normande. Je dis bien «authentique», puisqu’un de ses ancêtres participa, avec Guillaume Le Conquérant, à la bataille d’Hastings» écrit-il dans «La poésie de l’action». En effet, SENGHOR est flatté par cette alliance avec l’aristocratie française, et cette noblesse normande, pour lui, forme une caste fière et irréductible, en raison, sans doute, de son origine conquérante. Il compare les origines Vikings des Normands aux braves guerriers «Tiédos» du Sénégal. SENGHOR évoquait, «la Normandité, un lyrisme lucide». 

Bien que pudique dans sa vie privée, SENGHOR, dans sa contribution littéraire avait accordé une place importante aux femmes. Colette, l’épouse et la muse, est présente, de façon discrète, dans les poèmes de SENGHOR, même si elle n’est pas toujours nommée expressément : «Jamais, mais jamais tu ne seras plus pathétiquement plus belle» écrit-il dans ses «Lettres d’hivernage». SENGHOR évoque le vieillissement de la Dame, ses «jeunes rides, son sourire de septembre et sa mûrissante douceur». Dans «Princesse, ma princesse», SENGHOR est encore plus que lyrique «Je regrette les jours d’alors, tu levais le pont sur toute évasion, et tes colères qui brisaient les vases précieux, les fibres de mon cœur. Délices ou douleurs, je ne sais. Mais ton aveuglement, quand tu me disputais le cœur sauvage des pierres des forêts et des torrents et la grâce labile des oiseaux de mer. Ne voyais-tu pas que ton parfum était le parfum des moissons, l’éclat du silex de ta beauté ? (...) Car ta seule rivale, la passion de mon peuple. Je dis mon honneur. Et je regrette déjà tes éclats, la prison de ton charme». Dans ses «Lettres d’hivernage» et en particulier, dans «Tu te languis», SENGHOR fait encore allusion à Colette : «Tu te languis de Dakar de son ciel et de son sable, et de la mer. Je me languis de toi, comme d’un bonheur adolescent en automne. Je danserai, léger et grave, la danse de ma Dame, et pour ma seule Dame !».

Aussi, je présente mes sincères condoléances au peuple Sénégalais à la suite de la disparition de notre chère Colette SENGHOR qui sera inhumée, à Dakar, au cimetière de Bel-Air, au Sénégal, le 27 novembre 2019. La disparition prématurée de Philippe-Maguilen, le fils unique, a été un désastre innommable pour le couple. Cependant, SENGHOR, en croyant, habité par l’espoir et l’espérance, était convaincu de la réunification, au jour de la Résurrection de toute sa famille : «Tu viendras, et je t’attendrai à la fin de l’hivernage, sous la rosée qui s’irise, tu seras comme le filao sous la neige de grâce» avait écrit SENGHOR, dans son poème «Tu te languis» ou encore dans «Princesse, ma princesse», il dira «Princesse, nous serons maître de la Mort».

Les autorités françaises, sous le gouvernement de Lionel JOSPIN, n'avaient pas daigné assister aux obsèques de SENGHOR (1906-2001), chantre de la Négritude, membre de l’Académie française et fidèle serviteur de la France. J'invite donc le président Macky SALL, à un hommage à la hauteur de cette grande dame et de faire de la maison SENGHOR, à Verson, dans le Calvados, un lieu de mémoire et du bien-vivre ensemble, créant ainsi un pied de nez aux gens à l'esprit étriqué. En effet, depuis 1959, SENGHOR passait tous ses étés en Normandie et y avait vécu ses 20 dernières années ; ce qu’il admirait le plus en Normandie, c’est sa lumière estivale. Loin de la «société de défiance», que célèbre le président MACRON, le multiculturalisme, une grande richesse, est, en fait, un «rendez-vous du donner et du recevoir» en référence à une expression de Léopold Sédar SENGHOR.

Paris, le 19 novembre 2019 par Amadou Bal BA

 

 

73458945-10158124209739301-6600329981841113088-n

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.