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«Mme Christiane Yandé DIOP, éditrice chez Présence africaine : 2025, année du centenaire de sa naissance» par Amadou Bal BA
Française descendance sénégalo-camerounaise, Christiane Yandé DIOP est l'une des rares femmes éditrice sur la scène littéraire parisienne. «Après la disparition d’Alioune DIOP (le 2 mai 1980), j’ai dû affronter le dur métier de la responsabilité d’une maison d’édition créée par un homme amoureux, le mot est trop faible. Il a eu la chance d’être entouré d’hommes remarquables, comme Aimé CESAIRE. J’ai toujours été animée par la certitude que je devais continuer, et c’est toujours pas facile.», dit Christiane Yandé DIOP, élevée, le 25 octobre 2019, par le président Macky SALL, à l’occasion des 70 ans de Présence africaine, au grade de commandeuse dans l’ordre national du Sénégal du Lion. En 2009, le président SARKOZY l’avait faite chevalier de la Légion d’honneur.
Alioune DIOP, éditeur, le «Socrate noir», constatant que la culture africaine était méconnue ou bafouée, non inscrite dans l’histoire universelle, a été le premier à publier, la philosophie bantoue de Placide TEMPELS (1906-1977) ainsi que la thèse de Cheikh Anta DIOP (1923-1986) refusée à la Sorbonne, parce que trop révolutionnaire sur l’antériorité de la culture noire. L’appellation «Présence africaine», est donc une ambition de valoriser la culture noire, pour donner la parole à l’Afrique et à ses diasporas. «C'est ainsi que bien qu'il existait en Europe des maisons d’édition en grand nombre, il est apparu nécessaire en 1947 de créer une raison d'édition africaine, pour être le support de lancement de la littérature africaine naissante et permettre ainsi la manifestation de la pensée nègre» dit Alioune DIOP. Par conséquent, Alioune DIOP «restera celui qui a permis aux Noirs de s’exprimer. Sans cet outil qu’il a forgé, nous serions demeurés ce que nous avons toujours été : des muets», dit Mongo BETI (Voir mon article, Médiapart 31 mars 2024).
«Derrière chaque grand homme se cache une femme d'exception», dit Charles-Maurice de TALLEYRAND. Christiane Yandé DIOP et Alioune DIOP, un couple fusionnel et célèbre «Il avait 15 ans de plus que moi. J’ai beaucoup appris de lui. Et lui aussi», dit-elle à Yasmina CHOUAKI de RFI. Ce qui frappe aussi, c'est la grande discrétion faite de sa présence qui remplit l'espace de cette scène littéraire française. Veuve de Alioune DIOP décédé en 1980, Christiane Yandé DIOP est restée effacée, tout en conservant un rôle primordial. Sur la photo du Congrès de 1956, il y a 52 hommes et une seule femme, Marie-Rose Clara PEREZ, épouse de l’écrivain haïtien Jean PRICE-MARS (1876-1959). Sont absentes notamment les sœurs NARDAL, mais aussi Christiane Yandé DIOP, pourtant une femme de l’ombre, assistant efficacement Alioune DIOP. François MASPERO (1932-2015), jeune librairie a révélé (Voir mon article Médiapart, 15 août 2022) qu'après avoir assisté au congrès de 1956 à la Sorbonne des artistes et intellectuels noirs, il a voulu aussi créer sa propre maison d'édition anticolonialiste. Ce congrès de 1956, à l’occasion de 50e anniversaire, a été fêté, dignement. «Ma pensée et mon hommage admiratif vont, en cette occasion charnière, à notre très cher et regretté ami, Alioune Diop, homme de grande culture, entrepreneur de la mémoire, vecteur du renouveau intellectuel de l’Afrique et de ses diasporas, artisan écouté et respecté de indépendances africaines. Ce chantre remarquable du mouvement d’émancipation du peuple noir a réussi, grâce à Présence Africaine, à asseoir, au cœur de l’Occident, la caisse de résonance des luttes de libération nationale et à diffuser par le biais de l’édition les doléances et la pensée des cultures opprimées», dit Christiane Yandé DIOP.
Christiane Yandé DIOP est née le 27 août 1925, à Douala, au Cameroun, d'une mère camerounaise, Maria Mandessi BELL (1895-1990) et d'un père sénégalais, Mamadou Yandé DIOP. C'est donc l'année de son centenaire. Fille d’une Camerounaise, Maria Mandessi BELL est une aristocrate descendante du roi Sawa, dynastie régnante à Douala depuis 1770, Maria Mandessi fut mariée à Mamadou DIOP Yandé, un cousin de Léopold Sédar SENGHOR. Maria Mandessi BELL est la fille de David Mandessi BELL, décédé le 14 novembre 1936, et qui est le fils adoptif du roi N’dumbe Lobé. David Manga Mandessi BELL, le père de Maria, était le plus gros exportateur de bananes. Sa prospérité lui permit d’envoyer sa fille, Maria, étudier en Allemagne.
Cependant, Christiane Yandé DIOP est partie toute petite, un bébé au Sénégal, son père étant mort jeune. Christiane Yandé DIOP a fait ses études en France, notamment à Nîmes où elle a commencé à prendre conscience de son statut de colonisée. A Paris, elle a rencontré Alioune DIOP (1910-1980), un enseignant, professeur de Lettres, directeur de cabinet du gouverneur de l’AOF, puis éditeur. C'est Léopold Sédar SENGHOR qui a accompagné Alioune DIOP demander à Maria Mandessi la main de sa fille, Christiane. Alioune DIOP, un musulman converti au catholicisme, est un grand timide. Le couple a installé la revue Présence africaine créée en 1947 et Présence africaine datant de 1949, à la rue des écoles en plein Quartier latin. «Je n’ai pas le droit d’abandonner. Mieux, je prépare ma relève, il nous faut des outils modernes pour attirer les jeunes auteurs, avec toujours le même esprit que l’Afrique doit être au centre de nos préoccupations. Nous comptons beaucoup sur l’aide, la compréhension des chefs d’Etat africains» dit Christiane Yandé Yandé DIOP.
Christiane Yandé DIOP relate, qu'admiratrice du chanteur Luis MARIANO (1914-1970), de Boris VIAN, Régine CRESPIN, James BALDWIN, tout un gratin du monde des arts et de la culture fréquentait la famille DIOP dont le peintre Pablo PICASSO qui a dessiné l’affiche (Voir mon article, Médiapart, 20 juillet 2019), Aimé CESAIRE (Voir mon article, Médiapart, 18 avril 2022), Albert CAMUS, André GIDE, Emmanuel MOUNIER, Théodore MONOD, Michel LEIRIS, Léon-Gontran DAMAS, Jacques RABEMANANJARA (Voir mon article, 20 mars 2025) et Joséphine BAKER. Mais la réussite du projet reste incertaine jusqu’au bout. «Nous étions très préoccupés. Nous n’avons eu l’autorisation qu’au dernier moment», se rappelle Christiane Yandé DIOP.
«Les initiateurs de Présence africaine ont créé cette maison sur la base de leur bonne volonté. Mon mari lui-même, était un jeune enseignant avec un salaire pas terrible, Aimé Césaire, un jeune député, Jacques Rabemanjara sortait de prison. Nous n’avions pas d’argent. C’est seulement la foi en l’avenir de l’Afrique, nous voulions faire entendre notre voix qu’on nous confisquait. On a tenu le coup jusque-là avec l’appui de nos amis fidèles, mais il est temps qu’on se modernise, qu’on ait des outils et qu’on récupère tous nos jeunes auteurs qui sont partis pour essayer d’avoir des prix ou autre chose ailleurs. Je les ai compris, parce que nous ne pouvions pas leur donner ce qu’ils espéraient. Certains nous sont restés malgré tout, fidèles. Nous avons publié, par exemple, les deux premiers romans de Alain Mabanckou» dit Christiane Yandé DIOP. Elle a rendu hommage à Edouard GLISSANT décédé «En pensant à toi, ce jour, au moment où la revue Présence Africaine te rend hommage, ces vers de Birago Diop me viennent à l’esprit. Il s’agit du poème «Souffles» tiré du recueil Leurres et Lueurs : «Ceux qui sont morts ne sont jamais partis». Je me souviens de tes relations avec Alioune ; de ton rôle dans l’organisation de la rubrique si importante pour la revue «Les étudiants africains parlent» ; de ta fidélité à l’idée de montrer le monde noir au monde ; de ton action au cours des deux congrès et surtout de ton rôle lors du second à Rome ; de tes synthèses brillantes», dit Christiane Yandé DIOP.
Par conséquent, il n'est pas étonnant, qu'en 1947, un prestigieux comité de soutien en pleine de guerres coloniales, redoutant la censure, ait accompagné la création de la maison d'édition dont Jean-Paul SARTRE (Voir mon article, Médiapart, 14 février 2023). «Nous n'avions pas voix au chapitre» dit Christiane Yandé DIOP. Alioune DIOP qui avait une bonne maîtrise de la langue peule, a indiqué dans un article retentissant «Niam ngoura Wonna Ngam Payaa» ou «manger pour se nourrir et non pour s'engraisser», les raisons profondes ayant motivé la création de sa maison d'édition. «Cette revue ne se place sous l’obédience d’aucune idéologie philosophique ou politique. Elle veut s’ouvrir de tous les hommes de bonne volonté (Blancs, jaunes ou noirs) susceptibles de nous aider à définir l’originalité africaine et de hâter son insertion dans le monde moderne», dit Alioune DIOP.
Mme Christiane Yandé DIOP recommande aux jeunes la curiosité et le goût de la lecture «Je demande à la jeunesse de lire beaucoup. Je sais que le livre reste très cher. Nous devons nous pencher sur ce problème de coûts. Pas seulement nous libraires et éditeurs, mais avec les ministres concernés, les compagnies de transport pour essayer de voir comment nous pouvons travailler à baisser les prix qui sont exorbitants. Ils sont combien les Africains à pouvoir payer un livre de 12 000 F CFA. Je suis convaincu qu’une baisse des prix de vente des livres pourra encourager les jeunes à la lecture. quand on voit les jeunes très bien et chèrement habillés, sortir des boîtes de nuit, on est en droit de se poser des questions. Quand on est jeune, il y a des priorités de ce genre-là. Toutefois, je pense qu’aujourd’hui, où il est question de mémoire, d’histoire, les jeunes doivent lire pour qu’on essaie de se positionner. J’ai l’impression que par moments, on revient en arrière. Les pères de la négritude, à l’instar d’Alioune Diop, étaient des rassembleurs» dit Mme Christiane Yandé DIOP.
Références bibliographiques
A – Les références spécifiques à Présence africaine
DIOP (Christiane, Yandé), Secrétaire générale de la SAC et du FESTAC, «Discours, 1er pré-colloque», Présence africaine, 1er et 2e trimestre 1981, pages 13-15 ;
DIOP (Christiane, Yandé), «L’apport du 1er Congrès international des écrivains et artistes noires à la pensée contemporaine», Présence africaine, 2007, Vol 1, n°175-176 et 177, pages 101-125, spéc pages 103-104 ;
DIOP (Christiane, Yandé), «Une Présence africaine», interview accordée à Yasmina CHOUAKI, RFI, 17 octobre 2019 durée 48 minutes30secondes ;
DIOP (Christiane, Yandé), «J’invite la jeunesse à lire à penser aux problèmes africains», interview accordée à ITW, Sita Tarbagdo et Alassane Kamara, Le Faso Net, 23 novembre 2007 ;
DIOP (Christiane, Yandé), «Une pensée pour Edouard GLISSANT», Présence africaine, 2e semestre 2011, n°184, spéc hommage à Edouard Glissant, page 61;
KINGI (Firmin) SEYNES (Henri) ZORONNE (Boureima), Présence africaine (1949-1972), synthèse de Jacques Breton, Dakar, Ecole nationale supérieure des bibliothèques, 1974, 36 pages ;
DIOP (Alioune), «Niam n’goura ou les raisons d’être de Présence Africaine», Présence Africaine, novembre décembre 1947, n°1, pages 7 - 14 ;
BA (Amadou, Bal) «Alioune DIOP (1910-1980), fondateur de Présence africaine», Médiapart, 13 octobre 2018 ;
BA (Amadou, Bal) «70e anniversaire de Présence africaine (1949-2019) à La Colonie, Paris 10e», Médiapart, 25 octobre 2019 ;
BA (Amadou, Bal) «Universités de Présence africaine», Médiapart, 16 octobre 2018.
B – Les autres références
BA (Amadou, Bal) «Jean-Paul SARTRE, un exceptionnel anticolonialiste», Médiapart, 14 février 2023 ;
BA (Amadou, Bal) «Nom de code, Jacques RABEMANANJARA», Médiapart, 20 mars 2025 ;
BA (Amadou, Bal) «Aimé CESAIRE, poète de la négritude», Médiapart, 18 avril 2022 ;
BA (Amadou, Bal) «François MASPERO, éditeur engagé, anticolonialiste», Médiapart, 15 août 2022 ;
BA (Amadou, Bal) «Pablo PICASSO et l’art nègre», Médiapart, 20 juillet 2019.
Paris, le 25 juin 2025, par Amadou Bal BA