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Billet de blog 28 oct. 2021

"M'Bougar SARR, Prix Goncourt 2021" par Amadou Bal BA

Mohamed M'Bougar SARR, jeune et talentueux écrivain sénégalais, est Prix Goncourt 2021, soit Cent ans après René MARAN, pour son "Batouala". Il a déjà traité de l'intolérance religieuse, des immigrants et de l'homosexualité au Sénégal. Face aux forces du Chaos, que peut la littérature ? Défier la réalité en toute beauté. La France républicaine n'a pas dit son dernier mot.

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«Mohamed M'Bougar SARR un jeune et talentueux écrivain sénégalais : Prix Goncourt 2021» par Amadou Bal BA - 

«Je félicite chaleureusement Mohamed M’Bougar Sarr, lauréat du prestigieux Prix Goncourt 2021 pour son roman "La plus secrète mémoire des hommes". Je suis fier de cette magnifique consécration qui illustre la tradition d’excellence des hommes et femmes de Lettres sénégalais» a déclaré sur Twitter le président Macky SALL du Sénégal.

Mohamed M’Bougar SARR est Prix Goncourt 2021, dès le 1er tour, par 6 voix sur 10, pour son roman «la plus secrète des mémoires des hommes» paru chez «Philippe Rey et Jimsaan». A 31 ans, Mohamed M’Bougar SARR, Prix est déjà auteur de quatre romans «Je ressens beaucoup de joie. Tout simplement. Il n’y a pas d’âge en littérature. On peut arriver très jeune, ou à 67 ans, à 30 ans, à 70 ans et pourtant être très ancien» dit-il. Ce Prix Goncourt du 3 novembre 2021, est d’abord plus que symbolique, puisque sa petite maison d’édition était en concurrence avec les géants de ce secteur, comme Grasset et Flammarion, qui avaient l’habitude de rafler les récompenses. «Pour un éditeur de ma taille, un petit éditeur qui a moins de 20 ans d'existence, c'est un bonheur extraordinaire, c'est vraiment quelque chose d'indescriptible», dit Philippe REY, son éditeur.

Ensuite, et surtout, Mohamed M’Bougar SARR accède au Graal du Goncourt, cent ans après René MARAN (1887-1960), 1er Prix Goncourt décerné à un Noir le 14 décembre 1921, pour son roman «Batouala, véritable roman noir» (voir mon article), en pleine période coloniale, puis Patrick CHAMOISEAU, pour son roman «Texaco», en 1992, et  Marie N’DIAYE en 2009 pour «Trois femmes puissantes». René MARAN, fonctionnaire colonial en Oubangui Chari, suite à un lynchage digne de «Strange Fruit», a été contraint à la démission de la fonction publique. Par conséquent, je savoure avec joie et sans modération, cette récompense attribuée à Mohamed M’Bougar SARR, un talentueux écrivain sénégalais, qui a gravi la «Montagne raciale», suivant une expression d’un poète noir américain, Langston HUGHES (1901-1967). Ce Prix Goncourt ouvre, par conséquent, la porte à d’autres immenses talents noirs, encore méconnus dans ce pays. Je préviens tout de suite Éric ZEMMOUR que le premier prénom de M'Bougar SARR, est bien Mohamed. Du «grand remplacement» comme Mohamed SARR, on en réclame toujours par kilotonnes. Oui, il y a des jours où j'ai envie de crier très fort : je me glorifie, sans retenue, de ces Sénégalais qui, par le génie qu'ils portent en eux, ont bien illuminé notre chère France républicaine : Léopold Sédar SENGHOR (1906-2021, voir mon article), Alioune DIOP (1910-1980, voir mon article), David DIOP senior, poète de la radicalité (1927-1960, voir mon article) et maintenant David DIOP junior, Felwine SARR, etc. En dehors, des cercles littéraires, qui connaissait Abdulrazak GURNAH, Prix Nobel de littérature 2021, dont les trois ouvrages traduits en français sont devenus introuvables ?

Enfin, ce Prix Goncourt, attribué dès le premier tour à Mohamed M’Bougar SARR, nous dit, avant tout, que la France républicaine n’a pas encore dit son dernier mot. Les forces du Bien triompheront du Mal. Ce qui me frappe, dans notre époque, ce sont toutes ces théories fumeuses du Chaos, où des peurs irrationnelles sont montées en épingle. Il y a donc de nombreux «Mohamed» d’une grande valeur dans cette belle France républicaine. En effet, ce Prix Goncourt 2021 tombe à pic, dans une période de délire identitaire, à la veille des présidentielles d’avril 2022, les forces du Chaos plastronnant avec une grande complaisance d’une certaine presse. Je suis d’autant heureux pour le Sénégal, l’Afrique et ses diasporas que Mohamed M’Bougar SARR, un grand partisan du bien-vivre ensemble, milite très activement, par sa plume, pour rapprocher les peuples, à travers ce qu’il appelle un territoire poétique : «Lorsqu’on est entre deux eaux, deux territoires, il faut toujours en créer un troisième où on se trouve. Je pense que ce territoire est d’abord poétique. C’est là qu’on se réconcilie d’abord» dit Mohamed M’Bougar SARR. En effet, sa contribution littéraire, loin des premiers romans des Africains, ne traite ni de la Négritude, ni des indépendances, mais à la fois la nécessité de la création à partir de l’exil, tout aussi bien que l’idée de dépasser la confrontation entre l’Afrique et l’Occident : «Je n’ai pas cette schizophrénie qui consisterait à rejeter la France puisque c’est le pays dans lequel je vis et auquel je suis attaché» dit Mohamed M’Bougar SARR.

Qui est donc Mohamed M’Bougar SARR ?

Né à Dakar, au Sénégal, le 20 juin 1990, fils d’un médecin, le docteur Malick SARR et d’une femme au foyer, Astou, et aîné d’une famille de sept enfants Mohamed M’Bougar SARR a grandi à Diourbel, à une centaine de kilomètres de la capitale. «Il a visé l’excellence et a travaillé dur pour gagner le concours général, de nombreux prix littéraires, et maintenant le Prix Goncourt. Mohamed vient du continent des bâtisseurs de pyramides» dit son père le docteur Malick SARR. Mohamed MBougar SARR, de l’ethnie Sérère, les cousins à plaisanterie des Peuls, ses lointains ancêtres ont fui les persécutions au Fouta-Toro, dans le Nord du Sénégal, pour venir s’installer, à Fayil, dans la communauté rurale de Diouroup, département de Fatick, dans le Sine et Saloum. Il rend hommage aux ancêtres. Meilleur élève des classes de Terminale au concours général de 2009, après le Prytanée militaire de Saint-Louis, Mohamed M’Bougar SARR poursuit ses études en France, une prépa littéraire à Compiègne, puis à l’école des Hautes études en sciences sociales, en Arts et langage. Ce sont ses enseignants et ses parents qui lui ont inculqué le goût de la lecture, et donc de l’écriture : «Mes parents n’étaient pas de grands lecteurs, mais il y avait toujours une bibliothèque chez nous. L’écriture est venue ensuite, assez tard, même si j’ai pu écrire par exemple dans des journaux scolaires» dit-il. Mohamed M’Bougar SARR n’a pas achevé sa thèse, happé par sa passion de romancier : « Je n’ai pas terminé ma thèse, parce que j’ai commencé à beaucoup écrire à ce moment-là, et que la fiction l’a emporté» dit-il. Mohamed M’Bougar SARR est resté particulièrement discret dans sa vie privée. Résidant à Beauvais, dans l’Oise, depuis 2008, il vit en concubinage avec une Française originaire de cette ville, et détient toujours la nationalité sénégalaise, et songe même, un jour, de retourner au pays : «Je ne suis pas en couple avec la France, plutôt en union libre. Être étranger est la position idéale pour redécouvrir ce pays, même si cela ne simplifie pas les choses, notamment quand vous devez prendre l’avion» dit-il. Chez les libraires locaux de Beauvais, où il n’y a pas si que longtemps le nom de Mohamed M’Bougar SARR, avant le Goncourt du 3 novembre 2021, était généralement inconnu, son livre absent des rayons.

Mohamed M’Bougar SARR écrit pour «trouver de meilleures questions» dit-il. L’expérience de la lecture peut nous changer et nous transfigurer ; la littérature peut se révéler un point de vue pour traverser l’Histoire. Une question essentielle, à travers diverses questions, traverse sa contribution littéraire : «Qui suis-je ?». On peut penser le monde, au-delà des clichés, des préjugés, la littérature d’imagination, le goût de la lecture peuvent être des lieux de pensée du monde. Le roman est tentative de comprendre le monde, pour l’élucider et élucider le monde demande toujours du courage, de la disponibilité à écouter et entrer en relation avec l’autre et à se mettre à sa place. Dans un roman c’est une fiction, un lieu d’élucidation, un saut éthique, on est en dialogue avec soi-même, donc avec les autres.

D’un accent à couper au couteau, son «écriture est poétique et sensible» dit Yves PERREAU, des «Inrockuptibles», ses écrits exhalent l’autodérision, le picaresque, l’érudition, l’érotisme et la sensualité. Mais pour lui, l’énergie sexuelle, la dimension libidinale, les angoisses et les désirs sont une puissance créatrice de littérature ; le corps et l’esprit sont inséparables, l’écriture, un moyen de sublimation, étant en harmonie avec nos fantasmes. Là où les écrivains africains se sont essoufflés avec un seul roman, Mohamed M’Bour SARR, du haut de ses 31 ans, particulièrement productif, a déjà remporté de nombreux prix littéraires. Il est invité partout et bénéficie d’une couverture de presse exceptionnelle. Mohamed M’Bougar SARR est «D’une puissance évocatrice stupéfiante, l’écrivain le plus prometteur d’Afrique francophone», écrit Gladys MARIVAT du journal «Le Monde». Discret, voire effacé, mais particulièrement talentueux, notre Mohamed M'Bougar SARR, à chaque fois qu’il publie un roman, celui-ci se transforme en événement littéraire. En effet, son roman, «Terre ceinte» paru en 2015 chez Présence africaine a remporté le prix Ahmadou Kourouma. Grand prix du roman métis, pour son premier roman, «Terre Ceinte», Prix Stéphane HESSEL, pour sa nouvelle, «La Cale», Prix du Musée de l’immigration le président Macky SALL, du Sénégal, l’a honoré de l’ordre national du Mérite. «Ces histoires de prix, j’ai toujours regardé ça d’un peu loin, tout en m’y intéressant. Je ne savais pas comment ça fonctionnait. Évidemment, ça m’a réjoui, j’ai été très honoré, très touché, mais je comprends que ce ne sont que des premières listes. J’ai envie de, simplement, donner le meilleur exemple qui soit à mes frères» dit fort modestement, Mohamed M’Bougar SARR

Désormais, Mohamed M'Bougar SARR a donc remporté le Prix Goncourt 2021, pour son roman «la plus secrète des mémoires des hommes» paru chez «Philippe Rey et Jimsaan». Le Goncourt annoncera son lauréat le 3 novembre 2021. Cent ans après René MARAN (1887-1960, voir mon article), un Prix Goncourt attribué à un racisé, en pleine période de délire identitaire, serait un pied de nez aux forces du Chaos. Dans une langue ironique, provocante et qui vous saisit aux tripes, et montrant l’absurdité de la catégorisation abusive de tout ce qui est différent, «ce roman illumine la rentrée littéraire», écrit François BUSNEL de la «Grande librairie». Mohamed M’Bougar SARR est hanté par la clarté, l’art d’un récit bien conduit, clair et enchanteur : «Les gens veulent qu’un livre parle nécessairement de quelque chose. La vérité, Diégane, c’est que seul un livre médiocre ou mauvais ou banal parle de quelque chose. Un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout», écrit-il dans la «plus secrète des mémoires des hommes». Ce roman sulfureux, magnétique et magique, un récit de soi et du monde, traitant de la Politique, de l’Amour et de la littérature à travers l’Histoire, est conduit comme une enquête policière. On y retrouve toutes les obsessions littéraires de Mohamed M’Bougar SARR : le rôle de l’artiste dans la société, l’impact de la colonisation, la tradition face à la modernité et les luttes sociales. Le lecteur suit la quête de Diégane Latyr FAYE qui est celle de découvrir qui est T.C. Elimane, auteur d’un roman qui connut son heure de gloire en 1938, «un Rimbaud africain», avant de sombrer dans l’oubli. Avec Diégane, le lecteur traverse les époques historiques : la Première Guerre mondiale qu’a faite le père du mystérieux écrivain, la Seconde Guerre mondiale où ont péri des personnages, la décolonisation, la dictature en Argentine. A travers ce voyage littéraire, Mohamed M’Bougar SARR rend hommage à un écrivain malien, Yambo OUOLOGUEM (1940-2017), frappé par la gloire et le déshonneur après avoir publié un roman extrêmement puissant, pamphlétaire, volcanique et audacieux, «le devoir de violence» qui lui vaudra le prix Renaudot en 1968, à l’âge de 28 ans. Dans ce roman, Il ne s'agit en rien d'une exofiction, Yambo OUOLOGUEM fait juste figure d'arrière-plan, de détonateur en quelque sorte. «J'en avais entendu parler en classe de première. Plus tard, j'ai lu «Le Devoir de violence», un roman éblouissant. Dans cette histoire audacieuse de la dynastie des Saïfs, dans l'empire imaginaire de Nakem, il est question, huit siècles durant, de guerres interethniques et de compromissions dans la traite négrière et la colonisation. J'ai été touché par la solitude du jeune Malien, condamné par les tenants de la négritude, d'Hampâté Bâ à Senghor, qui a qualifié son roman «d'effroyable». Sa vision du continent africain, en prise avec la domination arabe avant même la colonisation européenne, ne cadrait pas avec la thèse alors en vogue. Ont surgi les doutes et les dénonciations» dit Mohamed M’Bougar SARR. En effet, Yambo OUOLOGUEM fait l’éloge de l’animisme et assimile la conquête d’El Hadji Omar TALL (1797-1864) et donc l’islamisation des Dogons, à une sorte de conquête coloniale ou esclavagiste. En France, ce roman, de Yambo OUOLOGUEM, «le devoir de violence» a été qualifié par nos Ancêtres les Gaulois de «plagiat» et les éditions Présence Africaine avait refusé de le publier. Après cela, Yambo OUOLOGUEM s’est replié dans l’amertume et le silence jusqu’à sa mort. Par conséquent, Mohamed M’Bougar SARR réhabilite cette grande figure littéraire africaine, qu’est Yambo OUOLOGUEM, frappée, injustement, d’opprobre. Mohamed M’Bougar SARR est un grand admirateur de l’écrivain argentin, Ernesto SABATO (1911-2011) pour ses biographies fictives et ses récits polyphoniques dont il s’inspire largement «La polyphonie permet de multiplier les points de vue, les discours et les formes d’écriture. Elle me paraît très intéressante et riche» dit Mohamed M’Bougar SARR. Il rend aussi hommage à d’autres auteurs comme Roberto BOLANO (1953-2003), Jorge LUIS BORGES (1889-1886), Ahmadou KOUROUMA (1927-2003) écrivain ivoirien, ou Sami TCHAK, écrivain togolais, né en 1960.

Ecrivain transgressif et libre et courageux, Mohamed M’Bougar SARR justifie ainsi sa vocation littéraire : «Je crois que comme écrivain, on cherche quelque chose dans le langage, dans le mot, dans la phrase, dans ce  qui nous entoure. On ne sait pas toujours ce qu’on cherche, ou la raison pour laquelle on écrit, mais c’est de cette ignorance ou sensation que naît le mouvement vers l’écriture, vers le désir de Vérité» dit Mohamed M’Bougar SARR, écrivain depuis l’âge de 23 ans. Mohamed M’Bougar SARR a déjà écrit sur les djihadistes islamistes, les migrants arrivés en Sicile et traité de l’homosexualité au Sénégal. Ainsi, son roman, «Terre ceinte», est un titre qui semble «rendre la tension entre le projet de purification et d’assainissement des djihadistes et leur aboutissement concret, toujours associé à l’enferment et à la clôture», explique Mohamed M’Bougar SARR. Ce roman pose de redoutables questions : dans le cadre imaginé d’une ville réduite au mutisme, ou à la scansion des slogans du pouvoir, a-t-on voix au chapitre pour dénoncer une dictature islamiste, à travers un journal clandestin ? Comment faire pour ne pas laisser s’installer un silence qui est la marque de la victoire de la dictature ? Comment ne pas accepter le silence comme fatalité, comme signe qu’on a intégré la loi imposée par la tyrannie ?  En effet, dans ce roman, «Terre ceinte», depuis quatre ans déjà, la fraternité contrôle le Nord du Sumal. Après une guerre meurtrière face à l’armée nationale, les djihadistes se sont emparés de diverses villes d’importance dans la province du Bandriani. Kalep est l’une d’entre elles.  «Terre ceinte» s’ouvre sur une exécution : les islamistes ont condamné à mort deux jeunes gens coupables de s’être aimés en dehors du mariage. Ils ont à peine vingt ans et meurent sous les cris de la foule. Qui donc est cette foule et qui sont ces gens qui viennent assister à l’exécution ? Mohamed M’Bougar SARR nous invite à suivre quelques-uns d’entre eux, non pas ces résignés qui baissent la tête mais bien ceux qui ont décidé de faire quelque chose. Ça sera un journal, un journal de résistance conçu dans le sous-sol d’une auberge. C’est là que comme des conspirateurs, sept hommes et femmes se retrouvent et conjuguent leurs talents pour écrire et publier quelques pages qui feront changer les choses. Quelques pages qui prendront la parole confisquée pour lutter contre la résignation, la soumission, l’islam intransigeant. Ce faisant, les révoltés vont prendre beaucoup de risques et en faire courir à autrui. Des gens innocents mourront à cause de ce qu’ils font. Dès lors, les sept s’interrogeront sur leur engagement et sur la responsabilité morale de leurs actes.

Ecrivain courageux, Mohamed M’Bougar SARR a eu le grand mérite, dans son roman, «de purs hommes», de mettre, une partie de ce Sénégal conservateur, intolérant, face à ses responsabilités. A l’annonce du Prix Goncourt, une partie de l’opinion publique sénégalaise rétrograde et conservatrice a déploré cette distinction pour un auteur considéré comme faisant l’apologie de l’homosexualité et de la franc-maçonnerie (Illuminati), il aurait eu une bourse du groupe Lagardère. Accusé d’être un «complexé» il dénigrerait les Africains, les valeurs traditionnelles et musulmanes du Sénégal. Dans son calme légendaire, Mohamed M’Bougar SARR comprend parfaitement que des critiques puissent être faites sur son livre et accepte cela : «Je suis un écrivain et je tente de faire mon travail comme écrivain et cela peut entraîner des réactions, des incompréhensions dues à des choses que j’aurais pu écrire. Je simplement qu’on lise ce qui est écrit et qu’on sache lire aussi. Savoir lire, c’est quelque chose qui s’apprend. Je respecte toutes les opinions, tant qu’elles s’expriment dans le respect. Et le respect de ma liberté» dit-il. En réalité, ce roman, «de purs hommes», une dénonciation de l’homophobie au Sénégal, «Les Goor-jigeen aidaient les femmes dans la préparation des cérémonies et des sabar, les fêtes traditionnelles. Ils étaient souvent les seuls à connaître des poèmes ou des paroles amusantes qui faisaient oublier aux gens la dureté de la vie. Les gens les aimaient pour cela et oubliaient qu’ils pouvaient aussi les détester profondément. En somme, un bon homosexuel au Sénégal est soit un homosexuel qui se cache, soit un amuseur public, soit un homosexuel mort» écrit Mohamed M’Bougar SARR. Ce roman fait partie de «ces livres qui marquent très longtemps. Eblouissant d’une écriture poétique, sensible et scrupuleuse» écrit Yann PERRAULT des «Inrockuptibles». Pour écrire et publier «de purs hommes», Mohamed M’Bougar SARR n’avait pas peur pour lui-même, mais pour sa famille : «Ma peur était surtout liée à ma famille au Sénégal. En ce qui me concerne, je me suis préparé mentalement à tous les retours possibles. Les conséquences pour ma famille m’ont fait hésiter, mais je me suis dit qu’il fallait être fidèle à sa réflexion en tant que romancier et artiste ; et je fais confiance au travail de la fiction», dit-il. Le titre, «de purs hommes», est ironique par rapport «à l’image que l’on pourrait se faire d’un homme véritable, et à l’idée de pureté sexuelle dont certains s’enorgueillissent, sous prétexte qu’ils sont hétérosexuels, et même s’ils ont beaucoup d’autres vices» explique Mohamed M’Bougar SARR. Face à la cruauté, au préjugé, une approche ignare et inculte de la religion et à la bêtise humaine l’écrivain s’arme de mots : «Comme romancier, je n’ai qu’une seule arme : la langue». L’homosexualité qui existait au Sénégal sous une forme folklorique, voire artistique, est devenue un phénomène presque banal au Sénégal, mais que personne ne veut reconnaître. En effet, la question reste encore tabou dans un Sénégal à 95% musulman, dominé par les confréries religieuses. Dans ce roman sensuel, d’une écriture puissante, tout part d’une vidéo virale, au Sénégal. On y voit comment le cadavre d’un homme est déterré, puis traîné hors d’un cimetière par une foule. Dès qu’il la visionne, naît chez Ndéné Gueye, jeune professeur de lettres déçu par l’enseignement et fatigué de l’hypocrisie morale de sa société, un intérêt, voire une obsession, pour cet événement. Qui était cet homme ? Pourquoi a-t-on exhumé son corps ? À ces questions, une seule réponse : c’était un  «Góor-jigéen», disait-on, un «homme-femme». Autrement dit, un homosexuel. Ndéné se met à la recherche du passé de cet homme, et va même rencontrer sa mère. Autour de lui, dans le milieu universitaire comme au sein de sa propre famille, les suspicions et les rumeurs naissent, qui le déstabilisent, au point de troubler sa relation avec son amie Rama dont il est fortement amoureux, Rama à la bouche généreuse et à la chevelure abondante et mystérieuse. D’une écriture poétique et scrupuleuse, Mohamed MBougar SARR signe ici un roman bouleversant sur la seule grande question : comment trouver le courage d’être pleinement soi, sans se trahir ni se mentir, et quel qu’en soit le prix ?

Dans son roman, «silence des chœurs», Mohamed M’Bougar SARR traite de la question des migrants, à travers la figure magnifique d’un curé italien, surgit subitement, la condition, peu enviables des demandeurs d’asile débarqués en Sicile. Ce titre de «silence du cœur» se réfère au théâtre, à l’idée de polyphonie et du chœur. Chacun parle dans son propre langage, et, malgré les incompréhensions, un chœur se crée, produisant une voie qu’il faut écouter, ensemble ou séparément. Le silence du chœur est finalement imposé par la nature, qui, elle aussi, fait entendre sa voix à la fin», dit Mohamed M’Bougar SARR. Dans ce roman, soixante-douze hommes arrivent dans un bourg de la campagne sicilienne. L’époque les appelle «immigrés»,  «réfugiés» ou «migrants». À Altino, ils sont surtout les ragazzi, les «gars» que l’association Santa Marta prend en charge. Mais leur présence bouleverse le quotidien de la petite ville. En attendant que leur sort soit fixé, les ragazzi croisent toutes sortes de figures : un curé atypique qui réécrit leurs histoires, une femme engagée à leur offrir l'asile, un homme déterminé à le leur refuser, un ancien ragazzo devenu interprète, ou encore un poète sauvage qui n'écrit plus. Diverses vies et destins se croisent et s’affrontent. «Silence du cœur» balance entre l’engagement et la résurgence des forces du Chaos, le rejet des réfugiés ou des migrants venus des pays du tiers-monde, souvent dévastés par les guerres injustes des Occidentaux. Le refus des populations de s’engager dans cette question de l’accueil des migrants, refus se matérialisant par le silence. Le silence que l'on oppose à la demande, à la parole, à la présence de l'autre. La qualité de l’expression écrite de Mohamed M’Bougar SARR, dans un style élégant , fluide, riche et ciselé, est plus jamais présente. Dans son talent de narrateur, il restitue toute la dramaturgie que vivent les réfugiés, leur parcours émouvant et dramatique, à travers un face à face larvé qui va progressivement diviser les habitants. Des gens haineux s'opposent manifestement aux migrants et brûlent un mannequin représentant un Noir. Dans ce récit robuste et époustouflant, il parle de la vie des réfugiés, de ceux qui les accueillent ou ceux qui les rejettent. Dans ce roman polyphonique et cette tragédie de l’impuissance, faisant appel à Alighieri DANTE (1265-1321) et Pier Paolo PASOLINI (1922-1975), Mohamed M’Bougar SARR joue sur plusieurs registres, le pamphlet parfois, l'épopée, le tragique, le lyrique, la réflexion philosophique, le journal intime, le carnet, le théâtre.

En définitive, Mohamed M’Bougar SARR a du style, du souffle, et surtout un regard acéré et lucide sur notre époque. Entre engagement et résistance, sa contribution littéraire soulève cette question fondamentale : Quel est le rapport entre la vie et l’écriture ? Que peut donc la littérature face aux forces du Chaos ? «Certains jours je me dis qu'elle ne peut pas grand-chose. Et en même temps je crois profondément au pouvoir de la littérature. Mais quel est-il ? J'ai encore du mal à le dire précisément. Elle peut changer quelqu'un, le bouleverser, déclencher chez lui des pensées qui le rendent meilleur, qui l'aident à y voir plus clair. Ce que la lecture provoque parfois chez moi peut arriver chez d'autres. C'est ce qui peut justifier cette vocation ; Mais ce qu'elle peut vraiment, c'est élever l'être humain, l'aider à réfléchir, à aller au-delà du réel et à dévoiler un certain nombre de choses. Ces fonctions et ces pouvoirs dépendent souvent des situations politiques, sociales. La littérature provoque des débats, des réflexions, ce qui n'est pas inutile. Je me rends bien compte de sa fragilité mais ça ne m'empêche pas d'y croire», déclare-t-il. «En face de la littérature, la Nausée ne fait pas le poids» disait, en 1964, Jean-Paul SARTRE (1905-1980). Un roman est comme une dette : on a tant reçu des grands écrivains qu’il est du devoir de l’artiste de transmettre à son tour.  «L’écriture est une arme fort dérisoire face à la réalité des attentats. La littérature ne peut pas changer le monde, mais défier la réalité en fait toute la beauté» dit-il. En définitive, la littérature de Mohamed M’Bougar SARR serait-elle une philosophie ? La littérature traitant des différences et des singularités, se met en scène pour raconter, observer et inviter à une ligne de conduite pour notre existence, en vue de célébrer la perfectibilité d’un monde secoué par les forces du Chaos. La littérature nous aidant à marcher avec nos deux pieds, apparaît donc comme une arme dangereuse et subversive. En effet,  la littérature réorganise notre conception du monde, des êtres, des valeurs, du présent ou de l’avenir ; à travers elle, c’est toute notre existence qui est susceptible d’être fondamentalement bouleversée. 

Mohamed M’Bougar SARR est natif du Sénégal, on l’a déjà dit, un pays de l’oralité où les langues nationales, notamment le Ouolof, le Peul et le Sérère, ne sont pas suffisamment transcrites. Aussi, les éditions Philippe Rey, sont associées à un éditeur sénégalais «Jimsaan», lancé en 2012, à Saint-Louis, par Felwine SARR, Nafissatou DIA DIOUF et Boubacar Boris DIOP : «Cette maison s'est donné pour mission de donner de la visibilité à la littérature africaine et de publier un certain nombre de textes sénégalais oubliés. Pour moi c'était important de publier au Sénégal, j'avais besoin d'un relais fort au Sénégal. Jimsaan a accepté de publier mon livre et m'a proposé de le faire en coédition avec Philippe Rey. Je voulais absolument qu'il soit lu au Sénégal», dit-il. Le lieu dénommé «Jimsaan», est un nom sérère emprunté à un endroit où l’on cultive du riz, à Niodior dans les îles du Saloum, chez le professeur Felwine SARR.

Références bibliographiques

SARR (Mohamed, M’Bougar), La plus secrète mémoires des hommes, Paris, Philippe Rey, Jimsaan, 2021, 457 pages ;

SARR (Mohamed, M’Bougar), De purs hommes, Paris, Philippe Rey, Jimsaan, 2018, 192 pages ;

SARR (Mohamed, M’Bougar), Silence du coeur, Paris, Présence africaine, 2017, 415 pages ;

SARR (Mohamed, M’Bougar), Terre ceinte, Paris, Présence africaine, 2014, 258 pages.

Paris, le 27 octobre 2021, actualisé le mercredi 3 novembre 2021, par Amadou Bal BA - 

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Signé par tous les partis indépendantistes, le comité stratégique indépendantiste de non-participation, l’USTKE et le sénat coutumier, le document publié hier soir fustige le gouvernement français pour son choix de maintenir la troisième consultation au 12 décembre.
par Jean-Marc B
Billet de blog
Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre mer
La Nouvelle-Calédonie connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, plus de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Dans ce contexte le FLNKS demande le report de la consultation référendaire sur l'accession à la pleine souveraineté, fixée par le gouvernement au 12 décembre 2021.
par ISABELLE MERLE