Le Brexit et la gauche : premier bilan

Avant que ne commencent les négociations sur les modalités du Brexit, il semble opportun de faire une pause et de tirer un premier bilan. Que peut-on dire aujourd’hui du sens et des implications du Brexit du point de vue des progressistes qui espèrent avec anxiété – voire un certain sens de l’urgence – une réforme profonde du capitalisme et de la démocratie en Europe.

Certes il est encore tôt pour tirer des conclusions sur les effets du Brexit, tant les négociations entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens sont encore entourées d’un halo d’incertitude qui devrait lentement se dissiper dans les mois qui viennent. Mais le temps de la stupeur est désormais passé. Le nouveau gouvernement conservateur de Theresa May comme la majorité des gouvernements européens ont à présent esquissé ce que seraient leurs positions respectives dans les discussions à venir sur les modalités de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Les commentaires des responsables politiques et innombrables observateurs ont (à peine) fini de pleuvoir, les différents groupes d’intérêt ont fourbi leurs armes pour tirer au mieux leur épingle du jeu dans le grand marchandage qui s’annonce.

Il n’est donc pas inutile, à ce stade, de se demander dans quelle mesure ceux qui, à gauche, ont présenté le Brexit comme un événement porteur d’espoir de changement voient leurs attentes aujourd’hui (même partiellement) comblées, ou dans quelle mesure ils se sont au contraire fourvoyés.  

On peut identifier au moins trois catégories de personnes ayant estimé, à rebours d’une certaine doxa, que le Brexit pourrait être un événement positif pour qui aspire à une autre Europe.

Au Royaume-Uni, d’abord, une fraction significative des progressistes, et certainement les plus engagés pour un travaillisme bien ancré à gauche, n’était pas fâchée de se défaire de la contrainte européenne. Cela explique notamment que le leader travailliste Jeremy Corbyn ait fait une campagne molle en faveur du Remain. Dans certains milieux intellectuels, certains ont ouvertement pris parti pour le Brexit. C’est, par exemple, le cas de mon collègue Chris Bickerton, éminent spécialiste de l’intégration européenne à l’Université de Cambridge, et contributeur régulier pour le Financial Times, Le Monde Diplomatique ou en encore Big issue[i]. Ces « brexiters » de gauche avancent le double constat largement partagé – et à juste titre – que, d’une part, l’Union européenne a favorisé un néolibéralisme brutal qu’il faut combattre et que, d’autre part, le système politique européen vide de son contenu la démocratie nationale, en l’occurrence la souveraineté consacrée par le lien entre peuple et parlement au cœur du modèle de Westminster.

Le Brexit l’a emporté. Le nouveau gouvernement britannique est désormais flanqué de personnalités telles que Boris Johnson ou le nouveau secrétaire d’état en charge des négociations sur la sortie de l’Union européenne, David Davis, un conservateur pur jus qui s’est prononcé pour le rétablissement de la peine de mort et a milité contre l’adoption par les couples homosexuels. Dans un remake plus ou moins subtil de l’avènement du thatchérisme, Theresa May s’apprête à engager une nouvelle offensive néolibérale centrée sur l’allègement du « fardeau » réglementaire et fiscal[ii]. Pendant ce temps, le camp du Labour est dans la tourmente et le leadership de Corbyn plus contesté que jamais. Retombées limitées ou véritable désastre (c’est selon) il faut bien admettre que le referendum a été contre-productif pour les progressistes britanniques.

A travers l’Europe, une seconde catégorie de progressistes plus prudente pendant la campagne, a craint le Brexit tout en l’espérant à la fois. Il s’agit des européistes réformistes inquiets des dérives néolibérale et intergouvernementale de l’Union. Cette position semble assez largement partagée dans les milieux aisés et intellectuels de gauche (elle a trouvé une voix par exemple dans les propos de Jean Quatremer, le correspondant de Libération à Bruxelles[iii]) considérant les britanniques comme les ennemis historiques du projet européen, les empêcheurs de l’Europe sociale, utilitaristes, atlantistes et résolument néolibéraux. Bref : bon débarras ! Dans cette perspective, le Brexit devait entraîner un sursaut salutaire, un rebond, le départ des britanniques faisant sauter un verrou et permettant de repenser le projet européen sur des bases plus fédéralistes et sociales, c’est-à-dire plus proches des conceptions continentales.

Le problème de cette conception est qu’elle est le miroir de l’Europe de la fin du 20ème siècle. Or nous l’avons quitté il y a seize ans. Ni la France, ni l’Allemagne ne défendent aujourd’hui le renforcement significatif des prérogatives européennes en matière sociale ou une intégration de type fédéral. Une fois n’est pas coutume, alors que F. Hollande se voulait plus offensif, pressant les britanniques d’invoquer l’article 50 du traité de Lisbonne qui enclencherait le processus de sortie, A. Merkel a largement temporisé et cherche à limiter le caractère punitif des négociations. Bien plus fondamentalement, aucun véritable sursaut n’a eu lieu. Aucun projet de refondation ambitieuse n’est sur la table. Les sociaux-démocrates allemands n’ont pas plus été force de proposition que les socialistes français. Français et italiens s’affairent à repositionner leur secteur bancaire pour se saisir, tels des vautours, des restes laissés après la déchéance de la City de son statut de hub financier de la Zone Euro. Un autre objectif étant de convaincre les allemands d'approfondir l’Union bancaire, notamment via un nouveau mécanisme de mutualisation des risques bancaires. L’Allemagne refuse cependant de renégocier le modèle économique et monétaire. En l’absence d’avancée concrète sur les politiques, la démocratisation des institutions européennes est au point mort. L’impasse est totale.  

Le seul (petit) sursaut auquel on ait assisté est la déclaration martiale de Manuel Valls, le 3 juillet dernier, selon laquelle la France cesserait unilatéralement d’appliquer la directive sur le détachement des travailleurs si elle n’avait pas gain de cause dans les discussions en cours sur sa révision[iv]. Pour l’heure, la seule initiative sociale tentant de capitaliser sur la nouvelle donne post-Brexit émane de la Commission européenne. Son Président, Jean-Claude Juncker, ainsi que la Commissaire pour l’emploi et les affaires sociales, Marianne Thyssen, semblent décidés à pousser leur projet de renforcement d’un « pilier social européen ». L’initiative en est encore à la phase de consultation des parties prenantes (parlements, société civile, partenaires sociaux, groupes d’intérêt, etc.) mais force est de constater que le flou le plus total demeure quant aux intentions de la Commission et plus encore quant aux bases légales et au soutien politique dont pourrait jouir une véritable offensive sociale. La montagne risque bien d’accoucher d’une souris. Et, en tout état de cause, cette initiative relève bien davantage d’un aménagement à la marge reposant sur un consensus mou que d’une refondation à grande échelle du projet européen. Déçus aussi par le Brexit, donc, les partisans de la refondation réformatrice.

Le troisième groupe se réjouissant ouvertement de la sortie du Royaume Uni se situe à « la gauche de la gauche ». Pour les progressistes se voulant radicaux, le Brexit symbolise la rébellion des peuples méprisés par les élites pro-européennes et marque le début de la désintégration d’une Europe honnie et irréformable. L’équation est assez simple : l’Union européenne est néolibérale, la gauche vise à abattre le néolibéralisme, la gauche doit donc abattre l’Union européenne. Le récent recrutement de l’ancien Président de la Commission européenne José Manuel Barroso par la banque Goldman Sachs à un poste de conseiller a encore fourni une preuve éclatante de la compromission de la technocratie bruxelloise avec le capitalisme financier[v]. Cette position est notamment celle de J.-L. Mélenchon qui prône « une sortie des traités européens » qui doit permettre l’avènement de « l’ère des peuples ».

L’avenir donnera peut-être raison à ceux qui voient dans le Brexit le début de la fin de l’Union européenne et trouvent des motifs de s’en réjouir. Dans un souci de responsabilité (qui n’est résolument pas celui qui a régné au sein de l’ensemble de la classe politique britannique durant la campagne référendaire), il convient de s’interroger sur le jour d’après. Or il est inquiétant de constater que le souverainisme d’émancipation, piste potentiellement stimulante, semble extrêmement fragile, voire hypocrite. Il repose largement sur une vision romantique de la France (la « France insoumise » de 1789) et de la politique (le grand homme à la rencontre du peuple), sur des considérations institutionnelles vagues (« l’Europe de la coopération ») et sur un déni total des interdépendances économiques justifiant une union politique (socialisme et démocratie dans un seul pays). J.-L. Mélenchon a récemment déclaré, faisant ainsi judicieusement écho à une réplique de P. de Villiers reprise par N. Sarkozy et le Front National, « l’UE, on la change ou on la quitte ». On sent bien, cependant, qu’aucune réflexion approfondie n’est menée sur une stratégie permettant de construire des rapports de force à l’échelle de l’Union afin d’œuvrer à une autre Europe. En réalité, c’est bien Marine Le Pen, ou la droite conservatrice plus traditionnelle en cas de repli craintif de l’électorat, qui seraient les grands gagnants d’un éventuel « Frexit », tant on voit mal comment s’articule, aux plans théoriques et politiques, le souverainisme de gauche, populiste et nationaliste pour la bonne cause démocratique.

Le désamour entre la gauche et l’Union européenne est aujourd’hui tellement profond qu’on ne sait plus très bien qui de l’une a le plus abîmé l’autre. Le champ de la réflexion sur une offensive démocratique et progressiste à l’échelle du continent a été déserté par bien des intellectuels et ne figure même plus sur le radar des (ir)responsables politiques. Mises à part quelques voix – non des moindres (notamment J. Habermas, E. Balibar (VI) et Y. Varoufakis) mais aujourd’hui isolées – la vaste majorité des progressistes alimentent soit un statut quo mortifère, qui est en train de mener non seulement l’Union européenne mais les démocraties européennes à leur perte, soit un réformisme mou, sans souffle et sans majorité politique, soit un repli sur la nation, au nom d'un souverainisme prétendument émancipateur mais qui se révèle à bien des égards nuement nationaliste.

Les bases intellectuelles et politiques qui auraient pu transformer le Brexit en événement porteur dans la perspective d’une Europe plus humaniste et progressiste font aujourd’hui cruellement défaut. Pour l’heure, le Brexit n’est que l’expression la plus manifeste de la politique du pire.

 

 


 

[i] Voir sa prise de position: « Brexit is not the property of the political right. The left is disenchanted too », The Guardian, 22 juin 2016.  

[ii] Voir Howard Hotson « Disaster capitalism: the shocking doctrine Tories can’t wait to unleash », The Guardian, 4 juillet 2016.

[iii] « Brexit: amis anglais, merci pour votre sacrifice! » http://bruxelles.blogs.liberation.fr/2016/06/24/brexit-amis-anglais-merci-pour-votre-sacrifice/

[iv] Ce geste politique a sans doute contribué à renforcer la position de la Commission dans le débat et apporté le soutien politique nécessaire à la Commissaire pour l’emploi et les affaires sociales Marianne Thyssen qui a récemment décidé de passer outre les objections soulevées par onze parlements des pays d’Europe centrale et orientale (procédure du carton jaune) contre la révision sur la ligne française.

[v] Rappelons tout de même que Barroso est avant tout l’ancien Premier Ministre du Portugal.

[vi] Voir son excellent récent billet sur son blog Médiapart: https://blogs.mediapart.fr/ebalibar/blog/010816/europe-moment-destituant-moment-constituant

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