En Allemagne, il n’y a pas d’alternative

A l’issue du débat télévisé du dimanche 3 septembre, Martin Schulz a clairement échoué à dessiner les contours d’une alternative politique, confirmant ainsi le sentiment que l’on assiste à une campagne pour rien, menant à la réélection d’Angela Merkel et donc au statut quo, non seulement en Allemagne mais aussi en Europe.

Bilan inattaquable?

Tout au long du débat, la Chancelière a surfé aisément sur son bilan globalement flatteur en matière socio-économique. Quel autre dirigeant européen peut se targuer d’avoir, en 12 ans, réduit de moitié le taux de chômage (le nombre de chômeurs étant passé de 5 à 2,5 millions depuis 2005 en Allemagne) ?  Ainsi, Martin Schulz s’efforce, mais ne parvient pas à ramener le débat sur le thème que le SPD s’est choisi pour fil rouge : la justice sociale[1]. Il ne parviendra pas à adopter cet angle d’attaque de manière offensive pour mettre la chancelière en difficulté. Et pour cause, le SPD a largement œuvré à la transformation de l’économie sociale de marché rhénane. Ainsi, les deux candidats ont-ils platement promis le retour au plein emploi.

Il ne fut pas question des 9,7% de la population active allemande pouvant être définis comme des travailleurs pauvres, c’est-à-dire des personnes ayant un emploi mais disposant d’un revenu inférieur à 869 € par mois. Plus généralement, selon Eurostat, 17% des allemands sont pauvres (ou menacés par la pauvreté), ce qui a poussé le Fonds Monétaire International à tirer la sonnette d’alarme dans son rapport annuel de 2017. Si le taux de pauvreté et les inégalités s’accroissent également dans les pays qui ont été durement touchés par la crise en Europe du Sud, ou dans les pays qui stagnent comme la France (14% de pauvres), on comprend mal que cela soit le cas dans un pays qui produit autant de richesses que l’Allemagne. Si, dans sa déclaration finale, Martin Schulz déplore qu’ « en 60 secondes, une infirmière gagne moins de 40 cents et un cadre supérieur dans une grande entreprise plus de 30 euros », à aucun moment ces questions n’ont été véritablement débattues.

Même au regard la complaisance du camp conservateur envers l’industrie automobile, fautive de la plus grande duperie industrielle de l’histoire allemande d’après-guerre, les attaques et critiques de Martin Schulz semblent tièdes et sans effet.

Immigration et sécurité

Pendant les 45 premières minutes (puis encore 8 des 10 dernières minutes), le débat s’est focalisé sur la crise des réfugiés, l’immigration, l’intégration, l’islam, le terrorisme et la sécurité, dans un grand amalgame indifférencié qui fait désormais la soupe quotidienne servie par les médias de masse.

Sur ces thèmes, il n’existe aucune différence substantielle de vues entre les deux candidats. Démocrates-chrétiens comme sociaux-démocrates entendent s’efforcer de mieux intégrer les immigrés, en particulier les réfugiés récemment arrivés, de pourchasser les prédicateurs de haine, d’améliorer le fonctionnement des services de sécurité, et d’augmenter les effectifs de la police. Sur toutes ces questions, on aura entendu beaucoup de généralités et peu de mesures précises. Le seul reproche que Martin Schulz peut adresser à la Chancelière, c’est de ne pas avoir décidé de concert avec les autres pays européens lors de la crise des réfugiés de 2016, critique qui fait l’effet d’un coup d’épée dans l’eau.

Deutschland first

Le débat a en fait confirmé un paradoxe troublant. Aucun autre dirigeant allemand d’après-guerre n’aura eu à prendre autant de décisions cruciales pour le continent entier qu’Angela Merkel. Aucun, surtout, n’aura pu affirmer avec autant de force, voire de brutalité, la puissance non plus seulement économique, mais politique, de la République fédérale, présidant ainsi au destin de l’Europe. Angela Merkel fut même nommée par certains observateurs comme la femme la plus puissante du monde.

Tantôt « dame de fer » punissant les cigales d’Europe du Sud, tantôt « Mutti » aux valeurs humanistes ouvrant les portes aux réfugiés, Angela Merkel ne parle pourtant pas d’Europe. Exerçant bon gré mal gré un leadership sans partage, elle n’articule aucune vision du future de l’Union européenne et de la place de l’Allemagne dans cette union. Elle ne mentionne les partenaires européens que de manière distante dans certains dossier, ou pour évoquer les confrontations avec les mauvais européens de Hongrie et de Pologne, thème on ne peut plus consensuel, sur lequel Martin Schulz ne peut qu’être à l’unisson.

Bien qu’elle rejette fermement l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, position à laquelle s’est désormais rallié le SPD (longtemps favorable à son entrée), elle se félicite d’avoir solutionné la crise migratoire par un accord avec R. Erdogan. Elle évoque également la nécessaire coopération avec les pays d’origine et de transit en Afrique. Un droit européen de l’immigration légale ? « C’est mieux si on peut le faire avec les autres, mais en tout cas on peut le faire seuls » dit-elle en substance.

La responsabilité de l’Allemagne dans les grands équilibres économiques en Europe, personne n’en soufflera mot : ni la chancelière, ni Martin Schulz, ni les quatre journalistes présents en plateau. Quid de la discipline budgétaire imposée à tous au nom d’un certain modèle de compétitivité ? Quid d’une reconfiguration du budget européen ? D’un parlement de la zone Euro ? L’Allemagne va bien et doit continuer d’aller bien, comme si cela se produisait dans un vide politique et économique européen.

Naufrage de la social-démocratie européenne

Bien qu’il semble faire meilleure figure, se maintenant au pouvoir comme « partenaire junior » des grandes coalitions, le SPD de Martin Schulz n’échappera pas à l’inexorable déclin que connaissent nombre d’autres partis sociaux-démocrates en Europe. Si Angela Merkel doit, selon toute vraisemblance, être réélue dans deux semaines, c’est avant tout parce que le SPD n’offre aucune alternative sur le fond. Il ne s’agit pas de la popularité de Merkel contre l’impopularité de Schulz, ou de l’engouement pour Martin Schulz que l’on préfèrerait aux personnalités sociales-démocrates qui ont peuplé les gouvernements sous Angela Merkel. Il s’agit de la profonde crise identitaire et du vide programmatique qui sape peu à peu l’ensemble de la social-démocratie européenne.

Baisses d’impôts, augmentation des allocations familiales, investissements dans l’éducation et la formation, d’une part, dans la police et la sécurité, de l’autre, le programme du SPD est un catalogue de mesures qui aménagent à la marge les politiques existantes. Aucune réforme d’ampleur ou vision ambitieuse ne vient apporter de réponse à la montée inexorable des inégalités, la précarisation des travailleurs, les changements technologiques qui s’apprêtent à transformer profondément le monde du travail, ou les besoins énormes pour assurer l’intégration des immigrés récemment arrivés.

Le ton consensuel du débat, le silence sur les grandes questions de fond, les échanges parfois complices entre la chancelière et l’ancien président du Parlement européen, les références à des politiques menées de concert par le SPD et la CDU au sein de la grande coalition, la manière dont Angela Merkel a su répondre avec hauteur au candidat social-démocrate, neutraliser ses critiques, et parfois même le faire taire de manière autoritaire : tout cela a contribué à placer Martin Schulz dans le rôle de potentiel futur allié au sein de la prochaine grande coalition, et non comme le prochain chancelier ou même le prochain leader de l’opposition. 

Le résultat de cet unanimisme du centre, en Allemagne comme ailleurs, c’est la montée des partis radicaux, et en particulier ceux qui, à droite, prospèrent sur l’hostilité anti-musulmans. Créditée de 9% d’intentions de vote dans les sondages, l’Alternative für Deutschland pourrait former un groupe parlementaire au Bundestag, marquant ainsi pour la première fois depuis 1945 l’entrée d’un parti d’extrême droite au Parlement fédéral.

 

                    

 

[1] Le programme électoral du SPD s’intitule « Zeit für mehr Gerechtigkeit » : le temps est venu pour plus de justice.

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