Amandine Crespy
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Billet de blog 11 oct. 2019

Affaire Goulard: Emmanuel Macron n’est pas le roi de l’Europe

Ce jeudi, le PE a rejeté la candidature de Sylvie Goulard a poste de Commissaire au marché intérieur, l’industrie, la défense, l’espace, le numérique et la culture. C'est la première fois de l'histoire de l'Union européenne qu'un.e candidat.e français.e est évincé. Un épisode qui fera date et dont on peut retirer quelques enseignements.

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Probité

C’est bien la probité de S. Goulard qui a été mise en cause par les eurodéputés qui l’ont auditionnée. La française fait en effet l’objet de deux enquêtes, l’une en France, l’autre menée par l’Office européen de la lutte anti-fraude (OLAF) pour avoir fait travailler ses assistants parlementaires au Parlement européen au profit du parti centriste français MoDem, une pratique interdite. Elle se voit en outre reprocher d’avoir été, durant son mandat d’eurodéputé de 2013 à 2015, abondamment rémunérée (350 000 euros en moins de deux ans tout de même) par un think tank américain, l’Institut Berggruen.

Bien que les contours de la légalité soient parfois flous dans ce genre d’affaires, la nature des faits connus a suffi pour mettre en cause non pas la responsabilité pénale de Sylvie Goulard, mais la probité attendue d’un responsable politique européen qui, de surcroît, s’apprêtait à gérer un portefeuille de politiques particulièrement large et significatif.

Certes tous les motifs derrière ce vote ne sont sans doute pas attribuables à la vertu démocratique des acteurs impliqués et le vote comporte sans doute sa part de manœuvres politiciennes teintées de revanchisme.

Cet épisode n’en est pas moins une bonne nouvelle pour la politique européenne au moins trois égards.

Pas de « deux poids deux mesures »

Premièrement, on ne peut pas vilipender à longueur de discours Marine Le Pen, la faire sanctionner pour les emplois fictifs des assistants FN au Parlement européen, d’une part, et attribuer un poste de Commissaire à une autre personne s’étant rendue coupable des mêmes pratiques (ce que corrobore le fait qu’elle ait remboursé les sommes en cause) mais affirmant son amour de l’Europe et de ses institutions.

Deuxièmement, l’arène politique européenne a trop longtemps été l’arrière-cour des espaces nationaux, où l’on envoyait les « seconds couteaux » ayant peu de perspectives d’être élu.e.s au niveau national (ou régional), les « has been » en fin de carrière, ou toute personne au profil pas toujours affûté devant être remerciée pour services rendus à quelque puissant. Qu’est-ce qui peut justifier que Sylvie Goulard ne serait pas suffisamment « clean » pour être ministre dans un gouvernement français (puisqu’elle a été rapidement démissionnée de son poste de Ministre de la défense en 2017), mais bien assez pour être Commissaire européenne ?

Troisièmement, on ne peut prendre une institution démocratiquement élue au sérieux si elle mesure la probité du personnel politique européen à l’aune de ses orientations politiques. Les candidats Commissaires de la Roumaine (Rovana Plumb) et de la Hongrie (Laszlo Trocsanyi) ont été d’emblée disqualifiés pour conflit d’intérêts présumé. Dans ce contexte, ne pas retoquer la candidate française aurait été un aveu de mauvaise foi, voire de manœuvre politicienne quand on connaît les mauvaises relations des gouvernements roumains et hongrois avec les institutions européennes qui les considèrent coupables de violation des principes de l’Etat de droit.

La déclaration de Jean-Claude Juncker, en 2016, selon laquelle on ne peut sanctionner la France pour son déficit budgétaire « parce que c’est la France » a fait beaucoup de dégâts au sein de l’Union, donnant l’impression qu'elle fonctionne comme un système de souveraineté asymétrique dans lequel les « grand Etats » bénéficient de passe-droits.

Péché d'hubris

Pour finir, l’éviction de Sylvie Goulard est sans aucun doute une défaite politique pour Emmanuel Macron. Depuis le début de sa présidence, il s’est efforcé d'affirmer son leadership sur la scène politique européenne. D’abord en proposant un agenda de réformes relativement ambitieux, agenda en grande partie bloqué par le partenaire allemand et ses alliés.

A présent, lui seul pourrait précipiter un Brexit sans accord, s’il venait à opposer un veto à une nouvelle demande d’extension de la date limite pour la sortie du Royaume Uni. Les Britanniques dehors, Angela Merkel touchant à la fin de sa carrière, le Président français se voit bien en chevalier blanc, leader inégalé de l’Europe démocratique et progressiste, pourfendeur des eurosceptiques conservateurs de tout poil.

Mais derrière les discours et les postures, Emmanuel Macron est également stratège en coulisses. Il a été activement impliqué dans la séquence politique des élections européennes, cherchant à répliquer la manière dont il a, en France, dynamité les deux grands partis de gouvernement à gauche et à droite, avec la formation du nouveau groupe Renew Europe (et l’absorption du groupe ALDE) au Parlement européen puis la neutralisation de la procédure des Spitzenkandidaten pour la désignation de la Présidence de la Commission européenne.

Le volontarisme agressif d’Emmanuel Macron, tout réformateur et paré de vertu pro-européenne qu’il soit, a fini par lasser et certains, au PE, en ont eu marre d’avaler des couleuvres. La plupart des groupes politiques (depuis les Verts, jusqu’aux sociaux-démocrates et conservateurs du PPE) n’entendent pas se faire dicter leur loi.

Après le fiasco de la tentative de Nathalie Loiseau de prendre la tête de Renew Europe, c’est une deuxième protégée du Président français qui est mise hors-jeu de manière impitoyable.

Si la Macronie parvient à régner sur la France, surtout faute d’adversaires de taille, elle vient de se faire infliger une leçon politique: l’Union européenne n’est pas une grande France. A Bruxelles, aucun acteur seul, fût-il président de la République française, ne peut passer en force et s’imposer à tous, au mépris de certains principes comme l'équité, la probité et le respect des prérogatives de chaque institution. 

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