L’Europe introuvable dans la primaire de la gauche

On parle très peu d’Europe dans la primaire de la gauche. Faut-il s’en étonner ? Depuis la division traumatique du PS en 2005 sur le Traité constitutionnel européen et la campagne du referendum, l’Europe est-elle encore la pomme de discorde qui rend deux gauches irréconciliables au sein même du PS ? Ou peut-on détecter une convergence vers une stratégie commune ?

Et l’Europe dans tout ça?

L’Europe est jusqu’à présente quasi absente des discussions. Cela fut symptomatique lors du premier grand débat télévisé de cette primaire jeudi 12 janvier. Faut-il s’en étonner ? Pas vraiment. D’une part, l’idée (erronée) que les enjeux européens n’intéressent pas les Français est largement répandue dans le monde politique et médiatique. L’idée selon laquelle, « l’Europe, c’est ennuyeux », « les gens n’y comprennent rien », etc. alimente ainsi la malinformation (à la fois en termes de qualité et de quantité) sur la politique européenne en France, à l’exception de moments intenses de politisation comme on l’a connu en 2005.

Les enjeux sont pourtant de taille. Comment imaginer une stratégie de relance économique, de tournant écologique, de gestion des migrations ou encore de lutte contre le terrorisme qui ne soit adossée à un programme européen crédible ? Ainsi, au lieu de faire de l’Europe une rubrique distincte, à l’instar de la politique étrangère par exemple, il est beaucoup plus opportun de ventiler les questions européennes en lien avec des problèmes spécifiques. On peut déjà détecter cette tendance dans les médias, mais c’est nettement insuffisant au regard de l’importance de la dimension européenne dans de nombreux domaines.

La seconde raison pouvant expliquer ce silence assourdissant, c’est que l’Europe serait, encore et toujours depuis 2005, la pomme de discorde qui divise au Parti socialiste. La ligne de fracture serait toujours la même entre réformistes modérés et ceux qui voudraient renverser la table européenne, infléchir les politiques à l’intérieur du cadre ou changer radicalement la nature et les méthodes de l’Union. Dans de telles conditions, un parti a toujours intérêt à taire les sujets qui fâchent. Pourtant, la primaire est justement le moment idéal pour les candidats pour mettre en avant ce qui les distingue de leurs compétiteurs. Qu’en est-il ?

Petites contradictions et grosses impasses

Lorsqu’on se plonge dans les programmes des quatre candidats ayant le plus de chances de l’emporter (B. Hamon, V. Peillon, A. Montebourg et M. Valls, voire tableau récapitulatif ci-dessous)), le sentiment général est celui d’un catalogue de bonnes intentions, souvent peu originales, duquel ressort mal une stratégie d’ensemble cohérente dessinant l’action de la France pour une réforme progressiste en profondeur de l’Union européenne.

Notons d’abord quelques incohérences et ambiguïtés. M. Valls, par exemple, commence par fustiger la surréglementation européenne en dénonçant les « charges excessives » qui pèseraient sur les agriculteurs ou les PME. Quelques pages plus loin, pourtant, il appelle à un renforcement de la règlementation des travailleurs détachés, qui s’impose justement souvent aux PME, par exemple dans le secteur du bâtiment. On comprend donc mal quel est « l’essentiel » sur lequel l’UE doit se recentrer et où est la bonne ou la « mauvaise » réglementation. A coup sûr, il est toujours de bon ton de critiquer, de manière un peu creuse, l’Europe tatillonne qui réglemente trop. B. Hamon et V. Peillon appellent d’ailleurs tous les deux à une révision de ladite directive sur le détachement des travailleurs, révision étant déjà en cours depuis deux ans à Bruxelles. On repassera donc pour les propositions innovantes. Dans la même veine, V. Peillon se réfère à la garantie jeunes, qui a été décidé en 2013. Tandis que F. Hollande s’est targué à maintes reprises d’avoir « fait » la garantie jeunes, le dispositif a en fait été proposé par la Commission européenne et il est donc en vigueur dans les 27 pays de l’Union. Si l’on connaît, en effet, des problèmes de mise en œuvre dans plusieurs pays, cela signifie que les gouvernements nationaux ne respectent pas les engagements pris au niveau européen.

Autre bourde, A. Montebourg entend refonder l’Europe en s’appuyant sur un « bloc de pays progressistes », dont la Belgique. Si le petit Royaume est un allié traditionnel de la France sur les questions européennes, elle est dirigée depuis 2014 par une coalition de libéraux francophones et de nationalistes flamands très à droite, sans doute peu sensibles aux vues « progressistes » de M. Montebourg. Pour être crédible, il faudrait donc arrêter de se regarder uniquement le nombril et connaître mieux nos voisins européens.

Au final, l’absence de vision globale de ce que doit être l’Union qui frappe. Aucun des quatre candidats ne fait de proposition sur le fonctionnement institutionnel et démocratique de l’Union, excepté M. Valls, qui souhaite un renforcement des parlements nationaux. Là encore, l’idée est loin d’être nouvelle puisque ceux-ci ont vu leurs prérogatives accrues dans les derniers traités. Enfin, A. Montebourg, V. Peillon et M. Valls plaident tous les trois pour une « Europe à plusieurs vitesses », vieille lune dont aucun ne dit comment on pourrait concrètement la dessiner et la faire fonctionner : s’agit-il d’un retour à l’Europe des six ? de l’ensemble de la zone Euro ? (Dans ce cas la Grèce et les pays baltes répondent-ils aux conditions d’un approfondissement social ?), différenciation ad hoc en fonction des projets, ce qui existe déjà largement, etc.

Catalogue de bonnes intentions

Les programmes des quatre « grands » candidats à cette primaire convergent assez largement sur un certain nombre de propositions. D’abord, tous convergent autour d’une relance keynesienne pour l’investissement dans la transition énergétique (et numérique en ce qui concerne MM. Peillon et Valls). Sans que l’on nous explique véritablement d’où viendrait cet argent (du budget européen donc soustrait au financement de politiques européennes existantes ? des budgets nationaux ?), on peut supposer que de tels plans seraient en partie financés par une lutte accrue contre la fraude fiscale, qui fait (sans surprise) consensus, et la création proposée de nouvelles taxes : taxe carbone européenne (A. Montebourg) ou taxe sur les multinationales du numérique ou taxe sur les produits importés qui ne respecteraient pas les standards sociaux et environnementaux européens (M. Valls).

De la même manière, l’harmonisation fiscale graduelle, notamment de l’impôt sur les sociétés, est reprise par les quatre candidats. Dans la série des incontournables du moment, et après la rébellion wallonne contre le traité de libre-échange avec le Canada (CETA), tous veulent en suspendre la mise en œuvre et démocratiser la politique commerciale de l’Union. Enfin, tous en appellent à une plus grande « solidarité » financière avec les Etats du Sud dans la gestion des flux migratoires et afin d’honorer le droit d’asile, mais aussi plus de solidarité en matière de défense, c’est-à-dire amener l’Allemagne à partager une partie du fardeau financier.

Là où le bât blesse, c’est que, pour la grande majorité de ces mesures, on ne nous explique ni comment elles peuvent être financées, ni comment convaincre les partenaires de la France qu’il s’agit de la voie à suivre. D’autant plus que la possibilité même de dégager les ressources nécessaires pour financer un grand plan d’investissement et donc la clé de voûte de la stratégie européenne dépend directement de la gestion collective de l’Union économique et monétaire et de la politique de coordination fiscale qui la sous-tend.

S’endettera, s’endettera pas ?

C’est justement sur cette question cruciale que l’on détecte les traditionnelles lignes de fracture entre socialistes, entre les partisans de la rupture et ceux qui cherchent à aménager le statu quo. D’un côté, B. Hamon et A. Montebourg appellent à une rupture nette avec l’austérité et la discipline fiscale. Le premier réclame un moratoire sur le Traité sur la stabilité, la coordination et  la gouvernance (signé en 2012 et qui contraint les Etats à la discipline budgétaire) et propose d’annuler les dettes trop lourdes, notamment des pays du Sud. Le second a remis en cause, lors du débat télévisé ce jeudi, l’objectif des 3% de déficit du pacte de Stabilité en affirmant que, contrairement à la lutte contre le chômage, il ne s’agissait pas d’un objectif politique mais comptable. Ceci étant, on ne sait pas si cela signifie concrètement que la France doit œuvrer à la renégociation des traités. A. Montebourg prétend de surcroît (par exemple lors de son entretien sur le plateau de Médiapart) que sa stratégie de relance de la croissance et de l’emploi permettrait de facto de ramener le déficit français dans les limites fixées par l’Union européenne. Voilà qui tombe bien !

De l’autre côté, V. Peillon et M. Valls souhaitent le maintien des engagements budgétaires de la France dans le cadre posé par les traités actuels, bien que ce dernier propose un assouplissement des objectifs chiffrés actuellement inscrits dans les traités (comprendra qui pourra). V. Peillon, quant à lui, propose la création d’un budget de la zone Euro qui pourrait recourir à l’emprunt pour soutenir les économies en difficulté. L’idée n’est pas nouvelle et est évoquée dans les milieux européens depuis quelques années, mais sa mise en œuvre semble particulièrement délicate, or le candidat n’offre aucune piste concrète, ce qui rend sa proposition peu crédible.

Casser la vaisselle allemande?

Sur la méthode, on retrouve grosso modo la même ligne de démarcation. Tandis qu’il avance des propositions assez largement en rupture avec le fonctionnement actuel de l’Union européenne, B. Hamon fait totalement l’impasse sur la stratégie qui permettrait d’atteindre ses objectifs. Son programme se contente de scander de grandes idées assorties d’un « je ferai » volontariste, comme si, Benoit Hamon Président, il serait seul à décider. V. Peillon et M. Valls proposent respectivement un « new deal » et une « conférence de refondation » de l’Europe, qui pemettrait de lancer une nouvelle stratégie décidée de concert par le couple franco-allemand. Le problème ici, c’est que l’on voit mal comment les divergences de vues et d’intérêts sur la zone Euro et tous les sujets qui fâchent (relance, déficits, indépendance de la BCE, etc.) entre la France et l’Allemagne pourraient se résorber alors que cela n’a pas été possible depuis le début de la crise de la dette. Or, la renonciation à la renégociation annoncée du Pacte budgétaire fut sans doute le péché originel du quinquennat de F. Hollande.

Prenant acte de l’impasse politique dans laquelle la France se trouve embourbée, A. Montebourg s’est, lui, déclaré prêt à aller « casser de la vaisselle à Bruxelles ». Plus précisément, il propose de créer un rapport de force avec l’Allemagne en prenant la tête d’un groupe de pays qui recouvre une Europe du Sud partageant les vues françaises en matière de politique économique. Cela créerait, selon lui, les conditions politiques pour infléchir la position jusqu’ici inflexible de l’Allemagne et de ses alliés (Autriche, Pays-Bas, Finlande notamment) et négocier un nouveau Traité de Rome, dont le contenu reste largement inconnu. Bien qu’à certains égards caricaturale, une telle stratégie est la seule qui a un minimum de crédibilité étant donné l’enlisement économique et politique profond dont souffre l’Union européenne et l’absence de « sursaut » en dépit de la montée de l’extrême droite et du Brexit.

Au final, les si les quatre candidats convergent sur le nécessité d’une relance de l’Europe par l’investissement, constat que même les institutions internationales ont posé depuis plusieurs années, leurs programmes manquent encore cruellement des positions précises et des stratégies crédibles qu’un Président aurait à défendre pour redonner à la France le leadership économique et politique dont l’Europe a cruellement besoin. 

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