Face au coronavirus, le chaos de l’Europe intergouvernementale

L’épidémie de coronavirus a ceci d’intéressant qu’elle fournit une expérience grandeur nature et en temps réel de la capacité de coordination des États européens, à l’heure du règne de l'intergouvernementalisme.

Si l’Union européenne dispose de quelques instruments en matière de gestion des épidémies transfrontalières, ils restent rudimentaires. Les institutions européennes ne peuvent donc adopter des mesures uniformes qui s’appliqueraient de manière cohérente dans l’ensemble de l’Union, loin s’en faut. La gestion des systèmes de soins de santé comme celle des conséquences économiques et sociales de l’épidémie restent entièrement du ressort des États. La Commission a tenté de prendre les devants en créant une « corona response team » et un fonds d’investissement pour pallier les effets économiques de l’épidémie. Mais son action a été peu médiatisée et n’a pas convaincu ceux qui s’interrogent : « que fait l’Europe ? ».

Force est donc de constater que, face à l’épidémie, les États sont souverainement désordonnés. Dans un réflexe pavlovien, et faute de procédures supranationales, les gouvernements se replient sur une stratégie nationale et prennent des mesures sans concertation avec leurs voisins. Ainsi, certains ont fermé leurs frontières assez tôt, alors que d’autres ont longtemps simplement déconseillé les déplacements à l’étranger. Quand certains ont fermé écoles, crèches, restaurants et cafés, d’autres ont imposé un (quasi) « lockdown ».

De Bucarest à Bruxelles, l’opinion publique a suivi le souffle coupé les discours et déclarations des dirigeants européens – en particulier E. Macron et A. Merkel – assistant encore une fois au spectacle d’États agissant unilatéralement devant une crise sans précédent. L’absence de coordination et de solidarité entre États européens mènent à des situations allant du ridicule au dramatique. L’Italie s’est vue livrée à elle-même, après un appel à l’aide qui n’a été entendu, semble-t-il, que par la Chine.

La seule mesure sur laquelle les dirigeants européens ont pu s’entendre est la suspension de la libre circulation entre Etats. Or cette mesure a peu de sens, les foyers de contamination étant régionaux et non nationaux. Elle pourrait même être contreproductive en mobilisant aux frontières des moyens financiers et policiers dont on aurait besoin ailleurs, et en créant des situations d’interaction sociale qu’on cherche à éviter. Pire, les Pays-Bas et la Suède semblent avoir adopté la même stratégie darwinienne que les Britanniques. En laissant sciemment les personnes les moins vulnérables s’infecter, l’idée est d’atteindre une « immunité de groupe », quitte à essuyer un plus grand nombre de décès. Controversé, ce choix assumé vise surtout à ne pas mettre l’économie à l’arrêt.

Politiques et experts ont longtemps argué que la valeur ajoutée de l’Union européenne, comme sa légitimité, reposent sur sa capacité à trouver des solutions communes, rapides et efficaces pour résoudre des problèmes auxquels les États, seuls, ne pourraient faire face. Mais l’intergouvernementalisme à 27 est manifestement incapable de générer la « solidarité de fait » évoquée par Schuman en 1950.

A l’heure où de plus en plus d’électeurs se détournent des partis traditionnels et se laissent séduire par des discours simplistes et réactionnaires, les dirigeants européens n’ont visiblement pas tiré les leçons des crises de la décennie passée. Pour le meilleur ou pour le pire, Commission et Banque centrale européenne font, en matière de santé, aveu d’impuissance face à des États qui préfèrent jouer la carte de la souveraineté nationale plutôt que celle de la coopération européenne.

Cette approche du « chacun pour soi » aura des conséquences désastreuses, comme on l’a vu en matière de gestion des flux migratoires. Sans surprise, dix ans de récession et de coupes dans les services publics ont laissé des systèmes de santé parfois exsangues et souffrant de déficiences graves face à une épidémie d’une telle ampleur. Le cruel manque de moyens à disposition des personnels la santé, appelés en première ligne, aura sans doute des conséquences graves.

Ces choix et leurs conséquences témoignent de la vacuité des discours de ceux qui, dénonçant une Europe fédérale, supranationale, castratrice des souverainetés, invoquent une Europe des États à la souveraineté retrouvée, qui coopèrent sur « des projets qui marchent, comme Airbus… ». Faute de procédures efficaces, faute de moyens financiers communs, faute de dirigeants aux sens des responsabilités collectives, l’Europe intergouvernementale, c’est l’Europe qui dysfonctionne.

NB: Ce texte, coécrit avec Nathalie Brack et Ramona Coman, professeures de science politique à l'Université libre de Bruxelles, a été publié dans La Libre Belgique le jeudi 19 mars. 

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