La fin du modèle politique allemand post-1945

L’Allemagne, modèle de stabilité politique dirigé depuis 12 ans par la même chancelière, serait-elle devenue ingouvernable ? La campagne des élections de 2017 a été considérée par beaucoup d’observateurs comme la plus ennuyeuse de l’histoire récente du pays. Cela a peut-être été trompeur car les résultats plongent la République fédéral dans la tourmente politique.

A plusieurs égards, ces élections marquent la fin du modèle politique allemande tel qu’on l’a connu depuis 1949. L’Allemagne contemporaine termine ainsi la fin de sa trajectoire de normalisation. Cela signifie qu’elle est désormais un pays d’Europe occidentale (du Nord) tristement « normal », dans lequel un nombre croissant de gens ont peur des menaces qu’ils perçoivent comme la conséquence de l’ouverture des frontières physiques, économiques et culturelles de leur Etat-nation.

L’érosion des Volksparteien

Avec un score en baisse de respectivement 8,5 and 5,2% des voix, les conservateurs et les sociaux-démocrates sont les grands perdants de ces élections. Qui peut gouverner avec une majorité ? C’est une première question. Mais qui veut gouverner ? en est une autre, tout aussi intéressante. En écoutant le talk show post-électoral de la télévision publique dimanche soir, il semblait que personne ne voulait entrer au gouvernement avec Mme Merkel, en appelant à la « responsabilité » des autres.

Arithmétiquement, la majorité la plus solide prend la forme d’une grande coalition mais Martin Schulz a clairement exprimé qu’il rejetait cette possibilité. La participation aux grandes coalitions a fait du SPD le partenaire junior très fade de la CDU/CSU, ce qui a été très couteux électoralement. Il a au ainsi insisté sur le besoin de raviver la confrontation entre la « gauche démocratique » et la « droite démocratique », c’est-à-dire une dynamique gouvernement-opposition qui a été pendant longtemps oblitérée par les tendances centripètes du système politique allemand.  

Donc, étant donnés les résultats modestes des trois partis “moyens” – les libéraux du FDP (10,5%), la gauche radicale Die Linke (9,2%), and les Verts (8,9%) – seule une coalition dite jamaïcaine (Conservateurs, Libéraux, Verts) est envisageable. Mais en raison des incompatibilités entre les programmes du FDP et des Verts (ainsi que de la CSU!), les différents chefs de partis, y compris Angela Merkel, ont fait montre de beaucoup de réticence à s’engager dans une telle expérimentation. Il est donc encore incertain que la coalition jamaïcaine voit le jour pour la première fois au niveau fédéral.

Un élément de continuité concerne le refus de Die Linke de participer à une coalition de gouvernement et, ainsi que la faiblesse électorale et la réticence de ses potentiels alliés, au premier rang desquels les sociaux-démocrates, envers l’éventualité de former une coalition rouge-rouge-verte.

Les deux grands partis de gouvernements (Volksparteien) connaissent donc un déclin historique sans précédent depuis 1949. Cela n’est pas sans rappeler ce que l’on a observé lors des dernières élections présidentielles en France. En outre, aucun des « petits » partis n’est désormais assez fort pour jouer le rôle de ce que les spécialistes du système politique allemand appellent le parti M, c’est-à-dire le parti du milieu qui joue le rôle de pivot et détermine la nature de la coalition au pouvoir.

Les électeurs allemands ont fait table rase de la routine bien établie façon politique allemande du 20ème siècle. Et Angela Merkel avait l’air bien seule hier soir, presque effrayée de voir le système basculer dans l’instabilité.

La montée de la droite radicale xénophobe

La principale nouveauté de cette élection c’est bien entendu la percée spectaculaire de l’Alternative für Deutschland (AfD) qui, non seulement, entre au Bundestag, mais obtient 96 sièges, soit seulement 59 sièges de moins que le SPD (sur un total de 709). Dans l’éventualité où une grande coalition viendrait finalement à être formée, l’extrême droite serait donc promue principale force d’opposition.

L’AfD n’a rien fait de plus que de surfer sur la même vague que les autres partis d’extrême droite en Europe. Fondée en 2013 comme un petit parti d’académiques anti-Euro, elle s’est progressivement transformée en parti raciste, anti-migrants et islamophobe. Elle a réussi à mobiliser non principalement les abstentionnistes, mais aussi plus d’un million d’électeurs CDU/CSU, about 500 000 électeurs du SPD et 430 000 électeurs de Die Linke[1]. En plus d’exploiter les peurs, une raison principale de son succès tient dans son nom : l’AfD prétend offrir une alternative, et donc restaurer le principe même de la démocratie: le choix.

De nouveau, cela montre que l’Allemagne du 21ème siècle n’est plus cette pénitente ne cessant d’expier les crimes de la Seconde guerre mondiale, mais un pays “normal”, dans lequel la peur, l’égoïsme et les aspirations à une révolution conservatrice sont légitimées par certains acteurs politiques. Cela rappelle la manière donc Nicolas Sarkozy avait célébré, il y a quelques années, une  “droite décomplexée” en France.

Le déclin de la social-démocratie

Si les sociaux-démocrates allemands semblaient s’en être jusqu’ici mieux tiré que leurs collègues européens, les résultats de ces élections montrent qu’il n’en est rien. Le parti s’est vu infligé une défaite historique en ne recueillant que 20,5% des voix. Dans une perspective européenne, les problèmes du SPD sont tout sauf uniques. Le parti a été loué par les conservateurs et libéraux pour ses réformes néo-libérales conduites sous Schröder, mais il est resté profondément divisé, désavoué par sa base, et s’est embourbé dans un vide idéologique depuis lors.

Comment réconcilier une économie et une société ouverte tout en préservant les intérêts de la masse des citoyens et des plus fragiles ? Comment faire pour que l’économie serve le développement humain et non l’inverse ? Comment s’assurer que la production de richesses rende la vie meilleure pour tout le monde et pas seulement pour quelques-uns ? Ces questions ont été depuis trop longtemps laissées sans réponse par les sociaux-démocrates qui se sont reposés sur des slogans creux, adossés au mieux à des propositions tièdes, au pire à des recettes néolibérales éculées.

Martin Schulz semble à présent penser, à juste titre, qu’aller dans l’opposition est un must. Mais en observant le Labour Party ou le PS français – sans même pensée à la débâcle des partis d’Europe du Sud – il n’est pas certain qu’une cure d’opposition suffise pour mener le SPD vers le genre de renouveau programmatique qui offrirait des perspectives crédibles à un grand nombre d’électeurs.

La fin de l’Allemagne européenne

Enfin, ces élections auront des implications significatives au regard de la position allemande dans le nouveau grand deal historique qui doit redessiner les contours de l’Union européenne.

La politique européenne du gouvernement fédéral sera indéniablement un point d’achoppement dans les discussions entre les libéraux et les écologistes (et la CSU!) sur un éventuel accord de coalition. Tandis que les libéraux étaient traditionnellement un parti pro-intégration européenne, l’actuel leader du FDP, Christian Lindner, a pris un virage défensif, critiquant toute nouvelle implication politique et financière de l’Allemagne dans l’Union européenne. L’avènement d’une coalition jamaïcaine serait sans aucun doute un obstacle pour Emmanuel Macron, qui sera jugé sur sa capacité à faire bouger les lignes allemandes sur l’intégration plus poussée de la zone Euro en échange d’avoir mis la France en conformité avec le modèle allemand de compétitivité. De ce point de vue, une nouvelle grande coalition serait préférable.

De nouveau, cela reflète une évolution de longue durée de la politique allemande. Contrairement à ses prédécesseurs, Merkel n’a pas dirigé un pays dont la principale ligne était d’œuvrer à une « union toujours plus étroite » en Europe. Progressivement, l’Allemagne est devenue très soucieuse de ses propres intérêts, comme n’importe quel autre Etat-membre de l’Union européenne.

Bien que prudemment – certains ont dit avec réticence –, Angela Merkel a affirmé l’hégémonie à la fois économique et politique de l’Allemagne, d’une manière qui reflète un jeu classique de relations de pouvoirs entre Etats, plutôt qu’en dessinant une constellation post-nationale dans laquelle l’interdépendance est gérée par la coopération et la souveraineté équitablement partagée.

La campagne fut ennuyeuse, mais les implications de cette élection allemande 2017 s’avèrent cruciales. L’aboutissement de la normalisation allemande et ses implications pour l’Europe demeurent encore obscures.

 

 

[1] Chiffres de la Frankfurter Allgemeine Zeitung du 25 Septembre 2017, http://www.faz.net/aktuell/politik/bundestagswahl/alle-zahlen-zur-wahl-so-hat-mein-wahlkreis-gewaehlt-15194715.html

 

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