LE MALI, ENTRE DEUX FIÈVRES : SANITAIRE ET SÉCURITAIRE

Au Sahel, Face à cette déferlante, les pouvoirs publics ont traîné le pas. Ce virus n’allait pas résister à la chaleur, les populations sont habituées aux maladies, tous les arguments étaient bons pour dénier l’arrivée de la pandémie au Mali.

Le Mali, entre deux fièvres : sanitaire et sécuritaire

 

La pandémie du Covid-19 déferle depuis quelques semaines sur les côtes africaines dans un contexte de vulnérabilité des systèmes de santé.

Au Sahel, Face à cette déferlante, les pouvoirs publics ont traîné le pas. Ce virus n’allait pas résister à la chaleur, les populations sont habituées aux maladies, tous les arguments étaient bons pour dénier l’arrivée de la pandémie au Mali. Pourtant, lorsque le Coronavirus est apparu à Wuhan tout laissait présager qu’il y avait bien un risque pandémique qui guettait l’humanité. Mais Wuhan semblait trop loin ; des pays comme la France, pensaient plus à rapatrier leurs compatriotes qu’à opérer une véritable solidarité internationale pour aider à contenir la crise. En France, des comportements racistes ont même ciblé les communautés asiatiques considérées comme porteuses du Covid-19. C’est malheureux. L’être humain, face à ce qu’il ne maîtrise pas, active souvent un processus de « bouc émissaire » qui l’exempte de réflexion et d’analyse.

Le Covid-19 emporte tout sur son passage. En peu de temps, tout s’est arrêté. Les écoles et les universités ont fermé. Les parents se sont retrouvés à faire l’école à la maison dans les pays où cela était possible. Le télétravail est devenu majoritaire pour limiter la propagation du virus. Les médias se sont emballés avec des éditions spéciales qui sont devenues « ordinaires ».

La fièvre sécuritaire a aussi atteint l’économie, qui résiste bon an, mal an. Et pourtant, la récession est bel et bien là. L’Etat français adopte alors un plan d’urgence pour sauver l’économie ; il passe de 45 à 100 milliards d’euros. Des actions de solidarité pour l’Afrique se mettent en place.

Le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves le Drian annonce ainsi, le 08 avril 2020, devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française, un soutien financier de « près de 1,2 milliards » pour l’Afrique dans la lutte contre la circulation du Covid-19. L’esprit de cette aide est aussi sécuritaire : faire en sorte que de nouveaux foyers ne se rallument pas en Afrique alors qu’en Europe le Covid-19 serait en passe d’être vaincu.

Autant dire que désormais, le risque est partout comme dirait le sociologue allemand, Ulrich Beck, dans son livre, la Société du risque : sur la voie d’une autre modernité. Le Coronavirus traverse bien les frontières. C’est un ennemi invisible, comme le narcoterroriste, qui hante le Sahel.

Des pays comme le Sénégal, le Niger, le Burkina-Faso, pour ne citer que ceux-là, sont déjà sur le front contre le Covid-19. Le Mali ne tardera pas à rejoindre ses voisins dans la lutte contre la lutte contre le Covid-19. Désormais, le Covid-19 place le Mali entre deux fièvres, l’une sanitaire et l’autre sécuritaire.

La fièvre sécuritaire frappe aux portes du Chef de file de l’opposition parlementaire, l’honorable Soumaïla Cissé et son équipe de campagne (11 personnes), qui ont été enlevés le 25 mars 2020 dans le cercle de Niafounké (Tombouctou) au cours de la campagne électorale. A 70 ans, Soumaïla Cissé, Président de l’Union pour la République et la Démocratie, URD, n’a pas eu la chance de savourer sa victoire dans son fief à Niafounké où il a été réélu à 60,36 % des suffrages exprimés dès le premier tour des élections législatives. Dans les grins et les réseaux sociaux, chacun y a va de son commentaire et s’empresse d’annoncer la bonne nouvelle, sa libération. Mais très vite, dès le 26 mars 2020, son parti, l’URD, reprend la main pour couper court aux fausses nouvelles en se posant comme étant le seul canal légitime d’information et de communication sur la situation de M. Cissé et de sa délégation. C’est désormais Me Demba Traoré, responsable de la communication de l’URD, qui s’y colle.

Mais Soumaïla Cissé est bien toujours entre les mains de ses ravisseurs. Les onze membres de sa délégation ont été libérés. Son garde du corps, Mohamed Cissé est décédé suite aux blessures par balle dont il a été victime lors de l’attaque. Il n’y a pas eu de revendication officielle pour l’enlèvement de Soumaïla Cissé, même si des hypothèses attribueraient son enlèvement au Front de Libération de Macina ou Katiba du Macina dont le chef est Amadou Kouffa.

Une des difficultés aujourd’hui est que cette fièvre sécuritaire soit enfouie dans la fièvre pandémique, celle du Covid-19. Mais surtout que cette dernière renforce les mécanismes de violences et d’extrémisassions en renforçant les inégalités et la grande pauvreté.

Le Mali est dans la danse. En dépit des gestes barrières, de la fermeture des écoles et des universités, de l’arrêt des vols commerciaux et des messages de prévention pour barrer la route au Covid-19, le pays enregistre ses deux premiers cas de Covid-19 le 24 mars 2020 selon les Services de Santé du Ministère de la Santé et des Affaires Sociales. Le verrou de l’exception malienne vient de sauter. Désormais le déni de la pandémie est supplanté par la crainte d’être malade, les angoisses des conséquences de la maladie et le risque de famine.

Mohamed AMARA, Sociologue-Essayiste

Université des Lettres et des Sciences Humaines de Bamako

Centre Max Weber-Lyon

Email : diffusionlivre@gmail.com

Auteur de plusieurs ouvrages dont : Marchands d’Angoisse, le Mali tel qu’il est, tel qu’il pourrait être, Ed Grandvaux, 2019

 

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