LE MALI, JAUGE DE LA POLITIQUE FRANÇAISE

Des partis politiques aux associations de la société civile, chaque camp, chaque groupe tente d’avoir les bonnes grâces du Colonel Assimi Goïta, Président du CNSP. Négligeant au passage les défis éducatifs, politiques, sécuritaires, sociaux, etc., dans un contexte de crises : sécuritaire, politique et sanitaire.

Le renversement du président Ibrahim Boubacar Keita (IBK) le mardi 18 août 2020 a été célébré par une partie des Maliens dans un climat politique angoissante et précaire, mais teinté d’un triomphe démocratique. Le vendredi 21 août 2020 à Bamako, sur la Place de l’Indépendance, on assiste même à un exercice de fraternisation entre certains membres du CNSP et les leaders du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des Forces Patriotiques lors de leur rassemblement pour remercier leurs sympathisants. Un exercice de fraternisation qui rappelle celui de 1991, à la Bourse du travail, où les acteurs du mouvement démocratique ont fraternisé avec le Comité Transitoire pour le Salut du Peuple (CTSP), dirigé, à l’époque, par le lieutenant-colonel, Amadou Toumani Touré (ATT). Si profondément opposés d’ordinaire, si allergiques au coup de force, les Maliens s’accordent pour rendre hommage à ceux qui les soulagent. Presque 30 ans après 1991, l’Armée redevient le seul recours pour oser abréger une crise entre l’exécutif et l’opposition.

Aujourd’hui, le monde politique malien s’incline devant le Colonel Assimi Goïta et ses hommes. Mais pour l’instant, selon des sources concordantes, le Colonel Assimi Goïta dirige par l’instinct. Il semble peu aimer les longues analyses. Contrairement à ATT qui était débonnaire, Goïta semble tendu probablement à cause du contexte sécuritaire et géopolitique. En tout cas, les Maliens attendent d’être fiers des premiers actes forts posés par le Colonel Goïta, contre la mauvaise gouvernance (détournement de fonds publics), pour une justice équitable, contre le narcoterrorisme (criminalité organisée) et pour la sécurité des biens et des personnes… Au CNSP de montrer l’exemple sur la défense de l’intérêt général au détriment des intérêts de clans ou de groupes, une des causes de la chute du président IBK. Ce sera un premier marqueur positif pour se distinguer du pouvoir d’IBK. Un deuxième marqueur important, pour renforcer l’esprit républicain, c’est que la référence à Dieu ne doit plus être une constante dans la façon de gouverner pour le CNSP, et ce afin d’éviter le mélange des genres.

On peut remarquer au passage qu’IBK, de politicien de Gauche, a glissé insidieusement vers la religion ; point de départ des rapports « incestueux » entre religieux et politiques. Il doit, par exemple, sa première élection à la présidence de la République en 2013 au soutien des religieux.

Poursuivons ce décryptage du contexte actuel du Mali en tentant de comparer le Colonel Goïta et IBK sur la façon dont les Maliens les représentent. Dans l’imaginaire collectif de certains Maliens, IBK a une réputation d’un homme qui n’avait pas une forte capacité de travail, qui n’était pas proactif, et donc qui considérait avoir droit à son temps libre. Il faisait confiance à ses conseillers au point que certains ont eu tendance à créditer l’image d’un homme « désinvesti » pour justement se valoriser eux. Et depuis quelques temps, IBK n’inaugurait que les chrysanthèmes. Les marchés publics, l’accès à l’emploi et aux soins de santé sont noyautés. L’insécurité et la corruption ont atteint leur summum. A l’image du régime d’IBK, les politiques maliens, dans leur grande majorité, sont caractérisés par l’hypocrisie et la récupération. Pour y remédier, le Colonel Assimi Goïta doit redonner du souffle aux Maliens en se mettant au-dessus de la mêlée. D’autant que le Colonel Goïta est considéré par ses collaborateurs comme un bourreau du travail, un fin stratège et un connaisseur des réalités du Mali profond. Ni les mécontents des marchés publics, ni les politiciens versatiles, ni les « experts » de l’ombre, ne doivent avoir raison de sa capacité à transcender les jeux d’influence et les querelles politiciennes. L’entrée dans l’histoire du CNSP dont il est le président passe par son refus d’être instrumentalisé par les dinosaures du marigot politique de Bamako.

En tout cas, dans un contexte ouest africain agité, le fantôme de l’instabilité et de l’insécurité plane comme une épée de Damoclès, suspendue au-dessus de nos têtes. C’est pourquoi le CNSP, avec l’ensemble des Maliens, doit répondre à cette question :

Qu’est-ce qui va changer d’un point de vue sociopolitique, diplomatique et sécuritaire pour les Maliens ?

Il n’y aura pas de miracle. Les Maliens seront obligés de travailler ensemble pour sortir de cette crise. Il y va de la survie des plus pauvres, des plus vulnérables, discriminés dans l’accès à la parole, l’accès au foncier, au leadership, exclus des systèmes de richesse, et exposés aux tentations migratoires faute de mieux. C’est le 1er point.

Le 2eme point, c’est l’importance du leadership du Colonel Goïta. Il doit être ingénieux dans sa façon de gouverner. A ce propos, il doit être capable de prendre des initiatives et d’anticiper les problèmes sécuritaires (vols de bétail, banditisme, trafic de drogue, attentats…), les conflits de territoire, la remise sur pied de l’école et de la justice. La reconstruction de la paix en dépend.

Le 3eme et dernier point, c’est que le CNSP doit comprendre que l’intervention de la CEDEAO consiste à éteindre le brasier malien avant qu’il ne contamine le reste du Sahel, déjà en proie au narcoterrorisme, et abonné aux crises postélectorales incessantes. A ce sujet, des élections présidentielles houleuses sont à prévoir en Côte d’Ivoire (octobre 2020), au Burkina Faso (novembre 2020), au Niger (décembre 2020) et en Guinée Conakry (octobre 2020). La peur de l’affaiblissement des Etats et la montée du populisme restent la hantise de tous les organismes internationaux et de tous les pays de la zone. Les pays voisins du Mali veulent échapper à la dégradation sécuritaire, et aux crises politiques, qui peuvent d’ailleurs leur être imparables. On remarquera aussi que la France reste prudente sur le traitement de la crise actuelle du Mali alors qu’elle a au moins 5100 soldats dans le Sahel qui coûtent deux millions d’euros par jour à la dépense publique française. En réalité, la situation malienne peut être exploitée par les politiciens français, de Gauche comme de Droite, dans la prochaine élection présidentielle en 2022. De fait, le Mali devient la jauge de la politique de la France.

Mohamed AMARA 

Sociologue

 

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