amelia.brechet
Amélia est comédienne, clowne, metteuse en scène, autrice, mais pas que...
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 nov. 2022

amelia.brechet
Amélia est comédienne, clowne, metteuse en scène, autrice, mais pas que...
Abonné·e de Mediapart

des lieux de soin, où, quand le patient va mal... on écoute ce qu’il a à dire

Entretien avec Jean-Michel Valtat : Jean-Michel Valtat est psychiatre-psychanalyste de Tours. Il a répondu à nos questions en juillet 2022 sur le lien entre la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle ainsi que sur ses réflexions autour de la reprise de la clinique de la Chesnaie.

amelia.brechet
Amélia est comédienne, clowne, metteuse en scène, autrice, mais pas que...
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A.Bréchet : Quel est le lien entre la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle ?

J-M Valtat : D’abord, je pense que ce qui a fondé la psychothérapie institutionnelle, ce n’est pas la psychanalyse, historiquement. C’est plutôt, dans l’après-guerre de la deuxième guerre mondiale, temps où il s’est passé des choses effroyables pour les malades mentaux… c’est beaucoup parti de la dignité des malades mentaux. Et il se trouve qu’un certain nombre de psychanalystes aussi se sont posé la question de savoir comment on pouvait approcher autrement la maladie mentale que selon la psychiatrie.

Depuis très longtemps la psychiatrie classifie, répertorie et prétend normaliser la maladie mentale. Donc la psychothérapie institutionnelle, c’est un point de convergence entre des psychiatres qui ont connu l’expérience de la guerre et le statut des malades mentaux et des psychanalystes qui mettaient en question l’approche psychiatrique. Ca s’est mis à se croiser. Jeangirard et Oury étaient tous les deux des psychiatres et des psychanalystes.

C’est une convergence entre deux questions politiques : est-ce que l’hôpital c’est un camp de concentration d’un côté et puis est-ce que la psychose c’est une maladie au sens médical du terme.

A.B : Qu’est-ce qui oppose fondamentalement la psychanalyse à la psychiatrie ?

J-M.V. :La psychanalyse s’oppose à l’idée de la psychose comme d’une maladie. Ça n’est pas une maladie avec un organe qui est malade.

En 2022, la grande option idéologique qui définit la psychose comme maladie, ça y est, c’est gagné. La psychothérapie institutionnelle a perdu la partie puisqu’à partir de ce moment-là, il n’y a rien à redire de l’institution : elle est faite de spécialistes qui soignent des malades mentaux. Et la psychanalyse n’y a plus sa place.

Quand le mot de psychose disparaît au profit de bipolarité, TDA… c’est bien le symptôme de la victoire d’une conception médicale de la psychose.

La psychiatrie va alors normaliser la psychose : on va traiter avec des médicaments les symptômes d’une maladie du cerveau et on va modifier des comportements pour créer des sujets adéquats à notre société. La psychiatrie a toujours été du côté du pouvoir. On ramasse les gens dans la rue qui font du bruit pour qu’ils en fassent moins.

Ce qui était le fond de l’affaire de la psychiatrie au XVIIIème siècle, c’est redevenu ça : ramener le sujet à ce qu’il soit un bon participant à la machinerie capitaliste. Qu’il se lève, qu’il ait des projets, qu’il fasse des plus-values sur son compte en banque.

La psychiatrie est redevenue au service du pouvoir pour que le sujet redevienne un sujet travailleur.

A.B. : Comment expliquez-vous alors que la psychanalyse soit tant décriée dans les milieux de la gauche révolutionnaire ?

J-M.V. : Un révolutionnaire doit marcher au pas derrière l’idéal. Le psychanalyste dit « C’est du un par un ». Les révolutionnaires se choisissent souvent un ennemi contre lequel ils érigent un idéal. La psychanalyse dit « Y’en a pas un qui est équivalent à un autre ». Une psychanalyse réussie devrait conduire à un sujet asocial. Stratégiquement, ça ne marche pas bien avec la révolution. (...)

Si on lui garde ce qu’elle a de plus incisif, la psychanalyse ne peut pas conduire spontanément au collectif. Donc toute la question se pose ensuite : la psychanalyse ne conduit pas à « tous derrière le maître ». (...)

D’abord on dit « la psychanalyse » alors qu’elle a 150 ans d’histoire… je crois bien qu’il faudrait dire les psychanalyses… et même d’un psychanalyste à un autre… je vous défie de déceler une attitude générale des psychanalystes à l’endroit du progressisme. Je connais des psychanalystes pour qui le progressisme est une foutaise, d’autres pour qui l’obsession est d’entremêler progressisme et psychanalyse…

Alors que la psychanalyse en tant que tel doit prendre acte du progressisme. C’est tout. Le psychanalyste reçoit des sujets d’une époque. Le progressisme entre dans mon bureau.

(…)

A.B. : Vous m’aviez parlé de la relation au traitement médicamenteux que vous essayiez d’installer avec vos patients psychotiques…

J-M.V. : Qu’un patient soit responsable de son traitement, c’est une façon pour moi de lui donner la plus grande liberté et de le sortir de cette idée qu’il est malade et que moi je suis le docteur. J’essaie au maximum de lui donner un degrés de liberté. Est-ce qu’il veut bien essayer un médicament ? Et puis s’il en veut pas, il en veut pas. Il y a des patients psychotiques pour qui les neuroleptiques ça les aide et d’autres que ça tasse (...). Si un patient peut travailler avec moi pour diminuer des phénomènes très envahissants… voilà. Ca veut pas dire que moi le docteur je sais qu’il est malade… (…) On a jamais guéri quelqu’un d’un point de vue médical. (...) Un schizophrène tassé sous neuroleptique, il est toujours aussi schizophrène.

Le symptôme c’est ce qui nous particularise. La maladie ça appartient au discours médicale.

(...)

La psychothérapie institutionnelle et la psychanalyse, de manière très différente, sont venues interroger les limites du discours médical.

Il n’y a pas d’ontologie hors du symptôme.

(...)

Quels sont les effets de l’Agence Régionale de Santé sur l’institution ?

L’ARS vous fait jaugez vos bonnes pratiques rationalisées. Bientôt on va normer : quand quelqu’un a des obsessions, on va lui prescrire telle sorte d’antidépresseur. Si vous ne le faites pas, vous êtes défaillants.

La psychanalyse, c’est pour que quelqu’un se détache du troupeau. Du troupeau familial, de l’école, de l’usine… C’est ramener quelqu’un à sa plus extrême singularité. La thérapie cognitive, au contraire, permet de ramener la plus extrême singularité au typique. C’est débilitant.

Et que pensez-vous de l’absorption potentielle de la clinique de la Chesnaie par un groupe ?

Le grand groupe va dire : nous, dans les autres structures que nous gérons, nous considérons que ce protocole est le protocole optimisé. Il est donc préférable que… Parce que ces grands groupes n’achètent pas des cliniques psy parce que la psychiatrie les intéresse.

C’est logique.

Même si Jean-Louis Place demande des garanties, pose un cahier des charges ?

Jean-Louis Place met des garde-foux à qui ? Imaginez : « J’vous vends la maison mais vous changez pas le jardin ! » Il ne peut rien garantir. Le psychiatre n’a aucun pouvoir sur rien. C’est des mots. Mais c’est toujours la même histoire quand les gens se barrent.

C’est parce qu’on peut gagner de l’argent avec la souffrance des gens. C’est tout.

Qu’est-ce que c’est Vontes par exemple ? Moi j’ai connu la clinique de Vontes à la fin des années 80 où il y avait encore quelques praticiens qui gardaient le semblant, qui laissaient traîner l’idée que quelque chose avait présidé à sa fondation et qui était de l’ordre de la psychanalyse... et aujourd’hui Vontes, c’est...

Parce que la question c’est quand même : est-ce qu’il va exister encore des lieux de soin, où, quand le patient va mal, avant de le faire entrer dans un protocole, on écoute ce qu’il a à dire ?

(…)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte