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Billet de blog 10 avr. 2020

Nous sommes déjà des résilients du Covid-19 : pour une psychiatrie humaniste

« Résilience », c’est bien le gouvernement actuel qui a choisi ce terme incroyable et passionnant pour désigner les opérations militaires pendant le Covid-19 (...) Au-delà, la « résilience » c’est ce que doit dépasser toute personne ayant vécu un traumatisme grave pour continuer à vivre normalement : guerre, attentat, accident grave. La question étant : comment surmonter un choc traumatique ?

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Nous sommes déjà des résilients du Covid-19 : pour une psychiatrie humaniste

« Résilience », c’est bien le gouvernement actuel qui a choisi ce terme incroyable et passionnant pour désigner les opérations militaires pendant le Covid-19 (30 lits de réanimation dans une tente militaire montée en un week-end devant l’hôpital de Mulhouse). C’est bien, mais on en voudrait plus !

Au-delà, la « résilience » c’est ce que doit dépasser toute personne ayant vécu un traumatisme grave pour continuer à vivre normalement : guerre, attentat, accident grave. La question étant : comment surmonter un choc traumatique ? Et on parle, car on avance, de choc post-traumatique en psychiatrie depuis plusieurs décennies. Cette notion a permis de mettre en avant la valeur fondamentale de toute la machine actuelle psychiatrique que je respecte profondément pour l’avoir connue de l’intérieur, qui est une réponse à ces traumatismes par un accompagnement psychologique, psychiatrique (médicamenteux) et comportemental (social : on recrée une douce société où l’interaction reste mais elle est accompagnée au quotidien par une série d’activités qui permettent de relancer la machine humaine). Et ces gens, nos anciens « fous » (dont je fais partie) évoluent dans une sorte de société parallèle aux parcs arborés, aux cantines pleines de rire, aux activités artistiques, sportives, culturelles plus passionnantes les unes que les autres, aux visites des proches apportant des douceurs à partager avec les amis, où la souffrance intérieure est compensée par une réelle bienveillance collective (humaniste ?).  Actuellement, ces havres de fous vivent le confinement comme un recul profond de tout ce qu’ils avaient mis en place. Le lien est vecteur de virus donc on isole pour protéger et on retourne à cette vision carcérale de la psychiatrie face à la maladie mentale. J’espère juste que cela ne durera pas trop longtemps, que cela n’aura pas fait trop de dégâts collatéraux pendant ce temps-là, je sais que les soignants ne reviendront jamais en arrière.

            Mais je voudrais parler d’autre chose, je voudrais revenir à cette notion du rescapé et de choc post-traumatique. Le Covid-19 peut être ainsi un bel enseignement, une porte ouverte à fonctionner différemment après tout ça. J’ai vécu un accident grave (non pas une guerre ni un attentat : d’autres peuvent en parler mieux que moi) en 1997 à l’âge de 16 ans. Nous étions cinq dans une micheline à deux wagons reliant Bordeaux à Sarlat-La Canéda. Un camion-citerne est resté bloqué sur la voie un peu avant Bergerac (tout le monde connaît la Dordogne pour y être allé en vacances !). L’explosion a été apocalyptique : 13 morts dans le premier wagon (dans mon souvenir 2 ou 3 personnes ont sauté avant le choc et ce sont les seuls rescapés de ce wagon, les autres ont été retrouvés sagement assis à leur place). J’étais dans le second et c’est sûrement ce qui m’a sauvée puisque qu’il n’y avait dans ces vieilles michelines aucune porte entre les deux wagons. Nous étions cinq : trois amis, mon frère aîné et moi, et nous sommes les seuls après l’évacuation apocalyptique, que nous avons dû organiser nous-mêmes, à être sortis indemnes physiquement. Un plan rouge (blanc ? bleu ? je ne sais plus les termes de l’époque) a été déclenché. Il y avait un rond-point avec un centre commercial dont je ne ferai aucune publicité, les gens du magasin sont arrivés avec des parasols, des couvertures, des bouteilles d’eau, du matériel médical de premier secours. Et puis ils ont monté une tente militaire où nous sommes passés un à un avant d’être rassemblés dans une mairie où des psychologues sont venus nous parler. Il y avait très peu de téléphones portables mais on a pu avec mon frère prévenir nos grands-parents et mon chéri de l’époque, mes parents sont restés sans savoir longtemps si nous étions vivants, et mon père a fait les soixante-dix kilomètres restant doublé en permanence par des ambulances et des camions de pompiers. Depuis j’ai eu le temps d’écouter la souffrance de ceux qui ne savent pas encore si leurs proches sont des rescapés.

            Être rescapé c’est d’abord vivre dans l’euphorie d’être vivant mas cela ne dure qu’un temps et c’est un vrai chemin de résilience qui s’ouvre à celui qui a vécu un choc. Pour faire vite, j’ai fait dix dépressions, je suis étiquetée bipolaire et reconnue travailleur handicapé, jusqu’à il y a peu de temps j’avais un traitement lourd et destructeur physiquement qui me permettait de vivre à peu près normalement, j’ai fait toute sorte de thérapie et celle qui m’a le plus aidée c’est ce qu’on appelle la TIPARS, thérapie comportemental adaptée à la bipolarité, avec une formidable infirmière qui se reconnaîtra. Voilà pour les faits, ils pourraient être différents et ils le sont de toute façon puisque nous sommes chacun unique. Mais ce qui m’a permis d’avancer dernièrement juste avant le Covid-19 ce n’est pas l’étiquette « bipolaire » mais bien le retour au choc post-traumatique (j’étais dans la mauvaise case !). Et là s’est ouvert à moi une solution que je cherchais depuis des décennies. C’est l’homéopathie qui m’a aidée mais cela aurait pu être autre chose. Je ne veux pas défendre l’homéopathie à tout prix, chacun est libre de se soigner comme il le souhaite, l’homéopathie pour moi c’est juste le retour des sorcières, des plantes, des animaux et des pierres, il existe des milliers de façon de se soigner autrement que celle de l’allopathie et tout le monde connaît un enleveur de feu qu’on n’a toujours pas fait brûler parce qu’il nous est encore très utile. Bref, l’homéopathie en psychiatrie est utilisée depuis longtemps en Inde notamment, mais aussi à travers le monde. L’avantage et c’est ce qui fait sa réticence (ce n’est que du sucre) c’est qu’elle n’a pas de contre-indication (ou très peu) et qu’elle peut être administrée sans danger aux enfants et on est beaucoup de parents à y avoir recouru parce que l’allopathie ne pouvait rien. Et l’homéopathie sait soigner les chocs depuis très longtemps, vous avez tous la base de secours pour les petits chocs à la maison : arnica en granule, en pommade, en ce que vous voudrez bien. J’ai découvert en 2018 que mon choc pouvait devenir post avec des granules. Même ma psychiatre, qui est une femme formidable et un médecin qui cherche chaque jour comment soigner ses patients, m’a encouragée à tester cette nouvelle voie. Et depuis : je n’ai jamais été aussi bien de ma vie.

C’est là que je me suis dit que les témoignages finalement pouvait servir, et c’est le Covid-19 qui m’a confirmé cette voie car chacun parle beaucoup plus que d’habitude, les journaux de confinés pullulent, on a besoin de témoigner du choc que l’on a reçu tous avec l’arrivée de ce nouveau virus. Et c’est bien normal, c’est la base de la psychologie : on raconte sa souffrance pour la faire sortir. Mais je veux revenir à la psychiatrie et à cette idée que quand on marche collectivement on avance plus vite, quand on s’inspire de domaines différents on avance et c’est tellement bon ! Nous vivons tous un réel choc, nous avons vécu ensemble la sidération puis des voies différentes : la colère ou la joie intense d’être vivant. On fait en réalité un deuil collectif avec ce virus et je pense que l’on a beaucoup à apprendre des gens qui ont écrit sur le mécanisme du deuil et sur la mort. Parce que le Covid-19 c’est la mort en face sur toutes les lignes et c’est apocalyptique cette loterie génétique à laquelle on assiste tous chaque jour. Mais quand on peut nommer correctement un fait (choc post-traumatique et non pas seulement choc) on a finalement des solutions et d’autres arriveront bientôt puisqu’on va forcément investir dans la recherche et l’hôpital ? (c’est ce que j’espère encore…) C’est cela que j’appelle une psychiatrie humaniste et l’avantage que l’on a c’est que notre psychiatrie est déjà humaine mais je pense qu’elle n’utilise pas les bons moyens médicamenteux et qu’il faut sortir d’une notion d’accompagnement par les médicaments pour du moins pire et aller vers le fait simple, mais si compliqué, que l’on peut donner les moyens à nos psychiatres qui sont des médecins compétents de soigner. Et pour moi être soigné, c’est pouvoir reprendre les rênes de sa vie, redevenir autonome dans une vie normale, quitter la souffrance et profiter de la vie.

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