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Billet de blog 15 avr. 2020

Emmanuel Macron ne croit pas à « l’ébranlement intime… et collectif »

E. Macron croyait-il à son discours du 13/04/2020? La synergologie vient à notre secours.

amélie amblard
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  J’ai d’abord été dans une colère immense en entendant comme vous tout le discours présidentiel hier. Je me suis dit :« Il ment, c’est un escroc ! », maintenant il va falloir que je le prouve !

            J’ai repris l’ensemble du discours en bon professeur de français et de cinéma. Deux armes que je me suis forgées et que je transmets chaque jour à mes élèves et même pendant la continuité pédagogique !

Nous y voilà, et la clé c’est celle de que nous donnent directement les personnes qui préparent nos chers présidents, ces forts en communication qui les accompagnent. Pour moi, la plus efficace est celle de Stephen Bunard (merci à ses vidéos pédagogiques que l’on retrouvent facilement sur la toile). Son best-seller, Leurs gestes disent tout haut ce qu’ils pensent tout bas (édition First) est un outil indispensable pour sortir de l’affect, des émotions que les politiques engendrent quand on les écoute et regarder leur propre affect qui se lit dans leurs gestes. Cet indispensable synergologue (mais a-t-on vraiment envie de lire dans l’autre comme un livre ouvert ? la question reste entière), nous apprend que 95% de nos gestes sont inconscients et que tout se passe dans nos expressions passagères notamment sur le visage que nos anciens voyaient déjà comme le miroir de l’âme (rien de nouveau sous le soleil en réalité !). Le corps est donc incapable de mentir et devient la preuve la plus grande de l’authenticité humaine.

            Ici, la difficulté est liée à un discours de confinement. On ne voit que jusqu’à la poitrine et on peut à peine suivre l’ouverture des mains quand celles-ci viennent ponctuer la parole. Ainsi, reste le visage, et celui-ci dépend du caractère de chacun. Emmanuel Macron a déjà été analysé (le sait-il ?) notamment en 2014 lors de sa loi du même nom. Ce jeune homme (allez voir les vidéos, c’est éclairant !) est alors la représentation d’une nouvelle forme de communication politique : spontanée, arrogante, sûre d’elle et provocatrice. Il semble à ce moment-là de sa carrière, avant d’entrer en grande pompe à L’Élysée et ses dorures qui forment l’arrière-plan du discours d’hier, une sorte de pédagogue assumé et émotionnel. Et merci, président, car vous avez vieilli et moi aussi, et cette espérance de la jeunesse semble se trouver face à un mur : celui du Covid-19

            Le discours présidentiel est par excellence au niveau littéraire un discours important qui a créé des mythes au-delà des simples hommes. Je pense à Martin Luther King « I had a dream » et hier je n’ai pas rêvé avec le président. Pourquoi ?

            Peut-être qu’il ne s’est pas bien entouré, on y songe quand on pense à la communication catastrophique et contradictoire qui nous accompagne depuis le 12 mars (1ère allocution du président). Je ne cite personne : vous savez à qui je fais allusion et l’indication de mon métier peut aider les plus lents à la devinette… Et je pense fondamentalement, que ce discours est mal écrit en tant que professeur de français (j’’ai eu l’occasion il y a peu de temps de travailler sur des discours de prix Nobel, ils sont vraiment plus intéressants), mais en tant que professeur de cinéma et d’Éducation aux médias, je suis atterrée par la faiblesse d’un orateur mal préparé et qui plus est donne tous les signes de ce qu’il pense vraiment. Ce en quoi il croit, et ce en quoi il ne croit absolument pas.

            Cela peut être un outil pratique pour savoir vers où nous mène ce gouvernement en plein naufrage. On pourra vérifier preuve à l’appui du tableau suivant (avec des trèfles les espoirs réels du président, avec les bateaux le naufrage que j’imagine…) que j’ai ardemment préparé pour vous cette nuit. Je vous donne même le truc (et il est ô combien simple et jouissif : c’est juste ici qu’en tant que femme je comprends à présent mieux « l’ébranlement intime » dont il parlait hier : ô jouissance de la compréhension que je vis ce matin après bien des cafés et des clopes fumées). Si je finis en garde à vue, vous m’amènerez des oranges, ça me fera passer le temps avec un rêve d’orange bleue.

            Nous y voilà : Emmanuel Macron dit tout avec ses sourcils (ça tombe bien on ne voit pas beaucoup d’autres parties de son corps : avait-il les jambes croisées ? seuls les techniciens présents pourront confirmer. On est en confinement et pandémie, on fait avec ce qu’on a !)

analyse synergologique discours 13/04/2020 © Amélie Amblard (pdf, 209.6 kB)

Voilà ! je vous laisse aller vérifier les sourcils du président, c’est assez rigolo à faire. Un dernier mot, le mien et seulement le mien, vous pouvez être en désaccord et j’en serai ravie car je crois fondamentalement au dialogue démocratique !

M. le président,

            Je ne suis plus sidérée, je l’ai été au début du confinement (comme tout le monde) et cela me rapproche de nous tous : nous sommes humains ! Vous, vous êtes robotique sur cette vidéo car vous tentez de contrôler en vain vos réactions, vous êtes entouré de communicants et vous savez que vous êtes transparent ! Et j’utilise les mêmes outils que vous, je n’ai aucune pièce secrète à cacher dans mon ordinateur, aucun lanceur d’alerte à part moi-même, face à moi cette nuit. Nous continuerons à réfléchir, et nous n’arrêterons pas, nous continuerons à écrire et à penser, nous continuerons à grandir quand vous régressez. J’ai quatre ans de moins que vous, et je pense avoir plus avancé dans ma vie que vous ne l’avez fait. Jusqu’à présent

            Je ne suis plus une enfant, mais par contre je suis entourée d’enfants : des miens, de ceux des autres que j’accueille dans ma classe sans les prendre pour des êtres bêtes à qui il faut expliquer des mots simples et laisser les concepts compliqués sans réponse. Être pédagogue s’apprend tous les jours, et je peux décrypter les discours parce que je suis entourée d’humains, sincères et honnêtes, avec lesquels je vis chaque jour et ce même en continuité pédagogique. M. Macron, vous n’avez aucune fibre, l’inspecteur ne vous aurait jamais validé ! Par contre, je ne suis plus une enfant et même mon père ne perle plus avec ce paternalisme condescendant !

            Je n’aime pas le coca ni TF1 encore moins BFMTV, et je crois que mon cerveau est resté disponible, non pas à la publicité débilitante (et à votre économie) mais bien à ma seule pensée que je forme avec mes petits neurones qui vieillissent comme les vôtres. Vous êtes un piètre orateur et un très mauvais acteur. Trouvez une doublure ! Mais surtout faites attention aux signes. Il y en a peu sur cette vidéo, c’est facile de les énoncer sans faire de listes rébarbatives : votre arrière-plan (différent de celui qu’on expose en visio-conférence en ce moment) est trop doré à mon goût (d’où la référence à l’or : « Alors…dès lors » ?), derrière vous une charmante jeune femme traduit en langue des signes (une langue beaucoup plus expressive que la vôtre) la totalité de votre discours. Vous êtes robotique face à cette créature de rêve communicante. Et même la personne au prompteur qui écrit en direct se trompe et refait ce qu’elle est en train de faire : un humain, quel bonheur ! Vous êtes enfin visible car vos sourcils parlent plus que tout le reste de votre corps. Espérant que ce document vous tombe entre les mains (si vous avez le temps !) et qu’il vous aide à apprendre sur vous-même. Votre jeu robotique crée une lassitude extrême et vous pouvez imaginer (si je pense que vous le pouvez) l’ennui mortel que j’ai éprouvé à vous écouter. Alors cette image en décalage complet avec ce que vous êtes ne pouvait que sonner faux dans votre bouche de mauvais acteur de série B : « l’ébranlement intime et collectif ». Un volcan s’est réveillé cette nuit, avez-vous eu cette information capitale, la terre a explosé, c’est en Indonésie (mais sur notre planète) le Krakatoa est entré en éruption ! Quelle vision : la terre a effectivement tremblé.

            Dernière remarque et je sais que je suis sévère, mais vous n’êtes plus un enfant, vous pouvez donc entendre ce débat démocratique que je crée avec votre cœur, le nôtre, à l’unisson. La personne que vous avez choisie pour l’écriture de votre discours ne mérite pas d’être appelée rédactrice ! C’est infâme et beaucoup de mes élèves, et pourtant je n’enseigne qu’en collège, ont une plume, une vraie. La liste n’est pas une simple accumulation capitaliste (allez lire Francis Ponge, il vous ouvrira les yeux), les adverbes en -ment cachent souvent un vide dans le discours (dixit un éditeur) ; vous avez failli faire une vraie référence littéraire « rien n’est acquis » aurait pu devenir le « Rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force, ni sa faiblesse »…. Devinette ? Il n’y a qu’une référence allusive dans votre discours (aucun respect de la citation exacte d’un texte que l’on fait figurer entre guillemets), et vous n’avez changé aucun mot… Vous nommez enfin les choses : je parle de « confinement » et d’ « épidémie » que vous n’aviez pas souhaité prononcer avant hier soir. Mais vous utilisez les mots à mauvais escient. Trop vague, recherche poétique incompréhensible. Votre discours est contradictoire, absurde et donc vide.

 M. le président, vos discours ne brilleront pas dans les siècles, ils ne seront que de savants exemples de ratage de communication. Entourez-vous des bonnes personnes avant de nous souhaiter à chacun de prendre soin de nous à votre place, utilisez à bon escient l’argent que l’on vous a confié pour présider notre nation.

            Adieu ! je ne vous écouterai plus, qu’avant d’avoir été persuadée d’un progrès mémorable de vos capacités, mais comme la recherche fondamentale, il aurait peut-être fallu commencer dans le passé pour que cela ait un véritable effet sur le présent !

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