À mes soeurs, à mes frères

Parler à tous... et maintenant? Après tout ça, on prend les mêmes et on recommence ? Après avoir vécu le confinement, la solitude, le face à face quotidien avec soi-même et le cercle restreint, après avoir perdu les nôtres. Après avoir eu cruellement envie de lien, de dehors, n’est-ce pas le bon moment pour espérer autre chose?

Le 29 mars 2020

À mes sœurs, à mes frères,

Aujourd’hui, le Covid-19 est là et s’épand à travers le monde entier. Aujourd’hui, nous vivons tous le même désastre, la même peur. Aujourd’hui, nous sommes tous et nous avons été choqués, désorientés, obligés de nous adapter à cette situation de pandémie sans précédent. C’est pour cela que j’ose enfin vous parler, que j’ose m’adresser à chacun d’entre vous tous. Je crois que nous vivons encore ensemble et que tous nos cas particuliers, tous les domaines dans lesquels on exerce se rejoignent même si nous ne vivons pas la crise sanitaire sur la même ligne.

Je suis sur la 3e ligne et c’est pour cela que j’ai le temps d’écouter, de m’informer, de réfléchir même si je m’occupe de mes enfants, de mon compagnon et de mon travail. Mais je suis au chaud et c’est pour cela que j’ai le temps d’écrire, le temps d’essayer comme beaucoup de gens tentent de le faire en ce moment de penser, de construire encore à ma moindre mesure. Le « je » que j’utilise doit s’effacer pour faire face au « nous » dont nous manquons cruellement dans ce monde actuel. Je suis une femme, je suis une citoyenne et je ne vous en dirai pas plus pour que nous soyons enfin « nous » en une seule voix.

Nous ne pouvons continuer à laisser des responsables irresponsables nous diriger. Le Covid-19 nous en montre la face cruelle. Les gens que nous élisons ont un réel impact sur notre vie. Ce virus est entré fort en France parce que, malgré les justifications actuelles déplacées, nos dirigeants n’ont rien anticipé et laissent encore à ce jour la première ligne sans protection. Le rejet total du politique, l’effacement droite/gauche, tout ce qui fait que de moins en moins de gens vont voter par conviction est une question essentielle. Notre gouvernement n’est pas une entité totalement déconnectée de nos vies et leurs décisions rentrent à l’intérieur de nos antres les plus intimes. Nos choix, ou plutôt nos non-choix, quand il était question de savoir si des hommes de la vie civile étaient plus aptes à gouverner que cette caste politique que l’on éduque pour ces postes de hauts responsables, ont un impact réel sur nos vies. Nos vieux, nos prisonniers, nos fous, nos pauvres, nos handicapés (et j’en oublie forcément) sont en train de mourir parce que nous les avons parqués dans des endroits fermés, ces hors-norme, hors-cadre, hors-société, sans les soigner réellement, continuant d’étiqueter chacun pour savoir dans quelle case il doit être. Car notre société est infâme : elle ne soigne pas, elle parque et dit qu’elle accompagne.

La question de la responsabilité est au cœur de ce Covid-19 et c’est ce qui nous fait le plus mal. Le gouvernement a tout fait, il n’est donc pas responsable. Soyons-le à sa place, prenons nos responsabilités au sens noble du terme, acceptons nos erreurs pour construire ensemble quelque chose de mieux qu’hier. La 1ère ligne est responsable de tout en ce moment, elle œuvre chaque jour et beaucoup tombent dans les tranchées de cette nouvelle guerre. Mais nous, en 2nd ou 3e ligne nous ne tombons pas encore parce que ce que nous vivons n’est pas une guerre. Demandez aux anciens ce que c’est d’être bombardé du ciel, de ne plus pouvoir se ravitailler, demandez à tous ces gens qui vivent dans des pays en guerre, à tous ces migrants qui fuient la guerre réelle ou la guerre économique qui les laissent sans rien. Ils sont là près de nous, ils ont pris tous les risques pour nous rejoindre, nous, habitants des pays riches, pour espérer vivre mieux ici que là-bas. Soyons tous responsables et commençons dès à présent, après le choc, après la peur, à construire autre chose sur ces ruines du néo-libéralisme. Car la politique a un sens, des valeurs et nous vivons non pas dans une dictature mais dans une société néo-libérale, entièrement tournée vers le profit, la consommation, le plus d’argent toujours et encore.

            Le Covid-19 est un virus très virulent pour certains d’entre nous et on saura bientôt si c’est notre groupe sanguin (O ou A), si c’est la longueur de nos pieds ou de nos mains qui ont été un véritable rempart contre ce fléau. On sait par contre que nos avions, notre mondialisation (nos clous chinois, nos ordinateurs portables américains, notre café guatémaltèque, nos bananes guadeloupéennes) nous ont directement servi sur un plateau le nouveau fléau planétaire. Ce ne sont pas des scientifiques mal intentionnés, cela nous aurait tellement plu d’avoir de vrais méchants, de vrais responsables dignes d’une dystopie bonne ou mauvaise, nous savons pertinemment que la déforestation, l’étalement humain au-delà de ses besoins, ont simplement rapproché l’homme d’un milieu sauvage qui s’est détruit à son contact, qui a perdu son propre écosystème et que cette rencontre, cet au-delà des limites a permis la circulation naturelle d’un virus que nous n’aurions jamais dû rencontrer. C’est sûr, c’est peu romanesque comme explication, presque plat et sans saveur, mais même nos enfants le comprennent. Le fléau n’en est pas un, il est un simple virus.

Après tout ça, on prend les mêmes et on recommence ? Après avoir vécu le confinement, la solitude, le face à face quotidien avec soi-même et le cercle restreint, après avoir perdu les nôtres. Après avoir eu cruellement envie de lien, de dehors, n’est-ce pas le bon moment pour espérer autre chose, une société meilleure pour nos enfants et ceux à venir ? Le collectif et toutes les réactions solidaires que déclenche ce virus sont la marche à suivre, la direction à prendre. On ne peut plus vivre sur nos nombrils et l’accumulation illimitée de biens dont l’obsolescence est programmée depuis longtemps. Les plus démunis ont besoin de nous tous, parce qu’ils sont justement classés hors-norme, hors-zone, hors du monde dans lequel on vit, nous, depuis si longtemps. N’entrons plus dans les cases, espérons être divers, différents, et fort de nos disparités semblables. Ne classons plus personne, acceptons la différence, écoutons surtout ce que chacun à dire parce que tout s’explique, tout arrive, tout est une histoire personnelle et compréhensible. Mais après tout ça, communiquons en chair et en os, prenons-nous dans les bras, serrons-nous fort pour nous donner l’énergie de construire autrement. Nous en sommes capables, quand nous aurons cessé de chercher des coupables, quand nous aurons pris le temps de penser et d’écouter les autres (ceux qui savent parce qu’ils le vivent). Quand nous serons assez adultes pour être responsables nous pourrons créer ce monde et espérer un happy end, une vraie fin de film heureuse et ouverte sur l’espoir.

Je n’ai pas envie que cela finisse mal.

Je vous embrasse.

Je vous aime car vous êtes, mes sœurs, mes frères.

Votre sœur à tous

 

 

 

 

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