Emmanuel et moi, épisode 3

Une mini-série de billets d'humour et d'humeur pour pénétrer la psyché d'Emmanuel Macron, ajouter à la confusion de l'affaire Benalla, pardon, Ferrand, pardon Kohler, égayer l'automne et augmenter le nombre de contributions féminines dans le club de Médiapart.

Et la fameuse rencontre, me direz-vous ? C'était en juin comme chez Rimbaud et je quittai (enfin) cette horrible couvent. Ma valise à la main, mon sac à dos … à dos..., mon sac à main... à l'épaule... bref, j'étais chargée et soudain, un jeune homme blond m'arrête :

- Je peux vous aider ?

- Oui, je descends à bout de souffle la rue Soufflot pour prendre le dernier métro.

- Vous étiez à Henri IV ?

- Oui.

- Quelle chance, j'y serai aussi l'année prochaine ! Laisse-moi porter ta valise!

- C'est sympa.

Et oui, ce beau geste, tu l'as oublié toi, « Emmanuel », mais moi, je m'en souviendrai toujours. J'avais juste pas fait le lien, pas pensé que c'était toi, Emmanuel Macron, le petit Manu qui m'avait porté ma valise un beau soir de juin. Emmanuel, le porteur de valises du quartier latin... Nous avions tout pour nous entendre... Malheureusement, la conversation ne s'est pas arrêtée là. Tu as repris :

- Passer tous les jours dans ce quartier, j'ai hâte !

- Bof, en hypokhâgne, on n'a pas vraiment le temps de faire du tourisme, moi, je suis passée tous les jours devant le Panthéon pendant un an sans jamais y entrer, c'est con.

On entend déjà que nos deux tonalités ne sont pas au diapason, non ? Il était en mode Rastignac, et moi, plutôt « Zazie dans le métro », or, Queneau et Balzac, ça sonne pas vraiment pareil...

- Oh, non. Tu as bien fait. Il ne faut jamais entrer dans une église désacralisée.

- ...

Silence... Là , il m'a cloué le bec parce que … « église désacralisée », je ne savais pas...enfin, comment dire, c'est un concept que … j'y avais jamais pensé quoi ! Ca m'a séché. Et puis, il m'a proposé de boire un dernier verre dans un bistrot de la rue Soufflot, j'ai pas eu le courage de … de lui dire que je m'engueulais avec tous les serveurs parisiens... systématiquement... depuis un an, et en plus, j'avais faim.

- Oui, pourquoi pas ?

On est entré. Le serveur a demandé si on mangeait, j'ai dit oui. Il nous a fait asseoir à une table sur laquelle il y avait des sets gris en papier. On s'est installé en parlant de la pluie et du beau temps. Le garçon est revenu. J'ai commandé un croque-monsieur. Il m'a foudroyé du regard et a enlevé les sets gris en papier de notre table. Devant mon air interrogateur, le serveur s'est fendu d'un méprisant :

- Vous m'aviez dit que c'était pour manger.

- Oui, un croque-monsieur, ça se boit pas ! Jusqu'à preuve du contraire, ça se mange, non ?

- Les gens qui mangent des croques-monsieur s'assoient dans la partie de l'établissement réservée aux gens qui se contentent de boire.

- Pour pas déranger les clients distingués, les vrais ? Et quand on ne peut se payer qu'un croque-monsieur, on ne mérite pas vos sets de table en papier gris tout pourris, peut-être ?

Je me suis levée. J'ai dit : « On s'en va ! ». Emmanuel n'a rien compris, il est resté assis, stupéfait. J'ai pris valise, sac à dos et sac à main à la main et sur le dos et je l'ai planté là. Lui, c'était « l'église désacralisée » qui le mettait en colère, moi, c'était le snobisme et la mesquinerie de ce nouveau-riche quartier latin. Je n'ai pas changé d'un iota. Lui non plus. Bon, résultat des courses, 20 après, à l'écran, on voit Dumas, il est blindé de tunes et figure dans les journaux du monde entier, il décide des lois et de la guerre au mépris de la séparation des pouvoirs, dicte le bien et le mal en somme, et moi ? Je négocie poliment mes découverts avec mon banquier parce qu'avec à peine plus d'un SMIC, ben, même en Province, on va pas loin, je ne décide de rien, ni pour moi, ni pour personne, et quand je joue devant 50 personnes, je m'estime heureuse. C'est sûr, c'est pas la gloire, c'est plutôt précarité, anxiété et agios. Mais, je vous rassure, c'est aussi pain, amour et fantaisie. Manu, lui, est au sommet, comme Marianne le lui avait prédit. Oui, mais moi, avec l'expérience, - nous avons maintenant 40 ans et des canettes - je peux lui prédire une horrible cuite : les cheveux qui grattent, les dents du fond qui baignent, le nez qui suinte, les pieds qui enflent, les chevilles qui explosent -tellement ça fait longtemps qu'elles enflent- le cou qui goître, les oreilles qui sifflent... la fin de la récré, les mains qui tremblent, le dos visqueux de sueurs froides, les poils hérissés de piquants pustuleux, les yeux exorbités... j'en passe et des meilleurs... mais lui, répondrait : « je m'en fous, j'aurai connu l'Olympe ». Achille a choisi une vie courte et glorieuse, alors pourquoi pas, lui ?

Pourquoi pas ? Eh bien, je vais vous le dire, pourquoi pas car l'avantage que j'ai sur lui, - souvenez-vous - c'est que j'ai fait « lettres classiques », moi, et pas filière caillasse, alors la tragédie grecque, je la connais. Donc je sais pourquoi. Pourquoi ? Parce que son Ubris lui vaudra le châtiment des dieux. « L'ubris », c'est quoi ? Ubris : L'orgueil de l'homme qui prétend être l'égal des Dieux. Ca lui va bien, non ? Et moi ? Dans la tragédie grecque, quel rôle m'attribue-je, m'attribuAI-JEU, merde ! Me DonneUUU-Je, Bref, dans quoi, moi, je me cast dans la série ? Cassandre ? Cassandre, celle qui dit la vérité sans être crue car elle s'est refusée à Apollon et qu'cétait avant le mouvement #balancetonporc ? Oui, l'ubris, Manu a mieux réussi que moi, mais la chute n'en sera que plus dure. Il est au sommet du mérite républicain parce qu'il y croit encore alors que moi, je n'y crois plus vraiment... en tous cas, plus comme on croit en Dieu. Je n'y crois plus depuis que je l'ai côtoyé de trop près justement, depuis Henri IV et les vieux-jeunes réactionnaires, monarchistes ou néo-conservateurs... depuis que le mérite républicain est attribué à 95% à ceux qui sont fils et filles de … cadres, de professions libérales et d'enseignants comme lui et comme moi...Oui, l'ubris, c'est sa came, contrairement à son Pré-ante-pénultième prédécesseur, sa came à lui est légale. Elle lui sera quand même fatale car la fable qu'il se raconte pour justifier sa position sociale et de pouvoir, repose sur du vent et malgré cette croyance si bien corroborée par les faits, au fond de lui, au fond de son petit (ri)coeur, un doute persiste... et si, et si, je n'avais pas tant de mérite que ça, si j'avais simplement profité d'un système aux règles pipées en ma faveur, et si, d'autres bien plus méritant que moi n'avaient d'autres horizons que le chômage et si, et si, malgré les dénégations de Brigitte, vestale du mérite républicain en sa qualité d'enseignante, et si … et si j'étais un imposteur ?

Et pourtant, sourions, haut-les-coeurs ! Car si, le mérite républicain existe ! Je l'ai même rencontré ! Et il est auprès de Manu depuis plusieurs années, il le couve comme un trésor. My Precious, my precious ! My Precious, my precious little Maniou ! Come to see the dark lord in his dark tower... Excusez, je m'égare... Mais j'y reviendrai. Et oui, un autre de nos points communs est une amitié avec un homme qui, contrairement à Manu et moi qui l'incarnons de manière douteuse, incarne le mérite républicain de manière incontestable. Vous avez deviné ? Non ?

... à découvrir au prochain épisode...

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