Emmanuel et moi, épisode 2

Une mini-série de billets d'humour et d'humeur pour pénétrer la psyché d'Emmanuel Macron, ajouter à la confusion de l'affaire Benalla, pardon, Ferrand, égayer la rentrée et augmenter le nombre de contributions féminines dans le club de Médiapart.

Où en étais-je? Me demandai-je à la fin de l'épisode précédent... Le temps d'un été, ça m'est revenu!

Ah oui ! Reprenons : à Henri IV, étant en filière Lettres classiques, c'est à dire filière « noble mais pauvre » - je n'ai pas rencontré « d'Emmanuel Macron » - si on l'imagine sur le modèle du jeune Rastignac-à-nous-deux-Paris de Balzac. J'ai simplement découvert qu'une partie de la jeunesse française était réactionnaire et que c'était précisément celle qu'on appelait « l'élite ». Et cette morgue d'être « meilleur » que les autres parce qu'on est à la fois « jeune », « brillant », « cultivé » et « riche » ou en passe de le devenir, qui m'a dégoûtée, j'imagine assez bien comment elle est montée à la tête de Manu. Parce qu'il était déjà arrogant, égoïste, cynique et intéressé par l'argent ? Peut-être... mais ce serait trop simple et notre personnage me semble autrement plus complexe. Et oui, n'est pas « décomplexé » qui veut... Non, Manu, on ne peut pas le taxer dès ses dix-huit ans, d'être «  arrogant, égoïste, cynique et intéressé par l'argent » comme son pénultien prédécesseur. Une contrepèterie encore ?! Non ! Poursuivons...

Le p'tit Manu, à ses débuts, on peut même parier (comme dirait Pascal, un mec qu'on fréquentait beaucoup à Henri IV) qu'il avait bon fond, en tous cas, je peux nous imaginer quelque chose en commun. Quoi ? Qu'il a fêté lui aussi ses 18 ans dans la cour de récré d'Henri IV pour suivre une filière littéraire ? Oui, mais autre chose de plus profond nous relie. Lui aussi, il y a cru. Oui, je suis sûre que lui aussi, il a cru. Comme moi, il a cru à cette promesse.

Quelle promesse ? Mais c'est évident ! LA promesse avec un grand P, la Promesse faite à chaque nouveau-né français dans son joli berceau – gouzi-gouzi- qu'il est mimi le p'tit bébé avec son joli bonnet phrygien sur la tê-tête, vous ne trouvez pas ? Alors, la promesse ???? THE promesse ??

Celle du « mérite républicain », bien sûr !!!!!! Il était en Terminale, bien peigné dans son habit propret – j'ai dû mal à l'imaginer grunge même si c'était l'époque où nous vouions un culte à Kurt Cobain- il a rassemblé tous ses beaux bulletins scolaires blancs sur lesquels les stylos billes bleus et noirs des enseignants enchaînaient les : (NDLR pour les moins de 25 ans, et oui, c'était avant Pronote, les profs écrivaient à la main, non!!!!!!Si !!!!!!!!!!!!! Sur du papier même !!!!!) La preuve ! « Très bons résultats », « De grandes capacités et du sérieux, continuez ! », « Elève intelligent et curieux », « Des résultats à la hauteur des efforts et des capacités. », « La valeur n'attend pas le nombre des années. », « Sensible et doué, mérite de réussir. », « Sans être Breton, vous êtes un phare pour vos camarades. », « Jeune homme brillant de la tête aux pieds », « la beauté de votre sourire ne gâche en rien le sérieux de vos réflexions. » - ça c'est peut-être Brigitte- «Un peu court, jeune homme. »... Espérons que ce n'est pas Brigitte ! Ah ouf ! C'est le prof d'EPS, j'ai eu peur !

Bref, il a rassemblé tous ces tombereaux d'éloge et les a joint fébrilement au dossier d'inscription fourni par Henri IV et peut-être de Louis-le-grand aussi « au cas où » et peut-être dans le doute, est-il même descendu jusqu'à tenter Jeanson de Sailly-on-ne-sait-jamais. Il est allé à la poste, a mis des timbres et... Pouf, dans la boîte aux lettres, puis il ne restait plus qu'à attendre... Je suis bien placée pour le savoir, j'ai fait pareil. Moi, on m'avait découragée de postuler mais la fièvre du mérite républicain a fait dire à la jeune fille de 17 ans que j'étais alors : « S'ils m'acceptent, j'irai ! » Faire de son mieux ou toujours plus WHAUT! Comme dirait, qui déjà ? Ah oui, c'est elle... Croyez-moi, c'est l'addiction des jeunes élevés au mythe du mérite républicain et pour qui au début du moins, ça semble fonctionner... alors l'addiction s'aggrave, forcément. Et puis, comme moi, mais un an plus tard, avant d'avoir le bac en poche, la réponse qui tombe  : « Nous avons le plaisir de vous annoncer que vous êtes accepté-e, -é pour lui, ée pour moi, …. ». Qu'est-ce qu'on ressent à 17 ans quand on reçoit une lettre comme ça?

Quelque chose de très fort. Tout d'un coup, vous n'êtes plus seulement le premier de la classe de votre lycée de province, vous entrez dans la cour des grands, vous comptez parmi les meilleurs de votre génération. Vous entendez tout un pays vous dire : « tu es doué et travailleur, tu mérites de faire les meilleures études et d'accéder aux plus hautes fonctions. Viens, nous t'attendions.». D'autant que contrairement à moi, - qui échoua au concours général d'histoire et que personne n'avait pensé à présenter à celui de français, d'après Wikipedia, il est lauréat du concours général d'histoire en 1994! Donc, il croit au mérite républicain et le mérite républicain le lui rend bien. Or, rien n'est plus ébouriffant pour un jeune tel que nous d'avoir un Dieu qui nous dispense ses bienfaits. A l'âge où d'autres doutent et cherchent, à l'âge où d'autres ont un Dieu qui les dispensent de ses bienfaits, vous, vous avez trouvé votre voie et vous y brillez... quoi de plus grisant ?

«Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête... »

Vous complèterez ce poème de mémoire. Je ramasse dans 5 minutes.

- Ce soir-là..., - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
- On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade. »

Tam ! Tam !

Et oui, c'est grisant, Emmanuel, comme moi, avons eu le sentiment d'être « choisis », c'est à dire « élus ». Cette ivresse, je l'ai vécue à nouveau en réussissant un concours ultra-élitiste et je ne peux pas la renier. Vous êtes jeunes, vous postulez à une formation avec tous les meilleurs et vous êtes choisis. Cette ivresse, je suis sûre que Manu l'a retrouvée le soir de son élection, la première qui lui conférait la première place « primus inter pares », cette ivresse ne l'a sans doute pas encore quitté... Cette ivresse, je l'ai connue également mais contrairement à toi, Manu, j'ai appris à m'en méfier. Parce que si Marianne te souffle à l'oreille (comme à un joli cheval de course) « tu es doué et travailleur, tu mérites de faire les meilleures études et d'accéder aux plus hautes fonctions. », on pouvait aussi légitimement avoir envie de nous dire d'une manière tout aussi distinguée : « Tu es égoïste et arrogant, tu mérites la plus grosse paires de baffes de tous les temps et de t'en prendre plein la gueule pour des siècles et des siècles ! ».

Et la fameuse rencontre, me direz-vous ? C'est dans l'épisode 3 ! A bientôt, donc...

 

 

 

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