Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil?

Cet été le petit monde des enseignant.e.s et journalistes spécialisé.e.s que je fréquente – en partie - sur Twitter a vu s'emballer une polémique sur les « haters » et les « trolls » des réseaux sociaux, polémique dont trois médias ont voulu témoigner à leur tour en cette rentrée : Slate, l'agence spécialisée AEF, et enfin Rue89. On en oublierait presque les racines politiques du "mal".

Le premier de ces articles, celui de Louise Tourret, semble avoir entraîné l'intérêt d'autres médias, et c'est justement celui qui m'a incitée à réagir, à mettre par écrit quelques réflexions, après en avoir discuté de vive voix avec l'auteure le 29 août.

Mon avis n'a pas plus d'intérêt que celui de n'importe qui d'autre. Mais, comme Louise Tourret citait un de mes tweets comme exemple de réaction agressive des enseignant.e.s sur Twitter, je m'en suis saisie pour dire quelques mots sur ce que je perçois des échanges entre professionnel.le.s de l'éducation sur ce réseau. Précisons d'ailleurs que l'immense majorité des professeur.e.s ne le fréquente pas...

Il me semble d'abord que la description du « paysage » que forment les enseignant.e.s sur les réseaux sociaux, au début de l'article, est incomplète et aboutit à dépolitiser le débat : il y aurait d'un côté les membres de différents mouvements pédagogiques, de l'autre des « anonymes consternants ». Je ne suis ni l'un.e ni l'autre et nous sommes nombreux ! Il est des enseignant.e.s, anonymes ou non, qui utilisent Twitter en tant que militants syndicaux, politiques, ou tout simplement citoyen.ne.s, pour échanger informations, idées et sarcasmes sur l'actualité de l’Éducation Nationale (entre autres). Il s'agit souvent, au fond, de questions politiques, de conceptions différentes de ce que doivent être l'école, le service public, l'action syndicale, et, étant donné les enjeux, il est normal que les échanges soient vifs, et les avis tranchés, et que l'on ait besoin même d'en rire plutôt que de désespérer. Les choix qui sont en débat ont des conséquences sur l'évolution de nos métiers, de l’Éducation Nationale, voire de la société, et les professeur.e.s ont des opinions diverses (non, ils ne sont pas tous de gauche, loin de là...). On ne peut donc pas souhaiter que tout le monde tombe gentiment d'accord, par exemple sur la nécessité de LA réforme – du lycée, du collège, que sais-je encore - dans l'intérêt de la pédagogie et des élèves. On devrait même souhaiter que les enseignant.e.s en aient davantage, des avis politiquement fondés. Pour ma part je constate et regrette plutôt, en salle des professeur.e.s, la disparition progressive de l'intérêt pour les débats politiques.

Par ailleurs, émettre des avis critiques, faire de l'ironie, s'énerver, est aussi le droit le plus strict des enseignant.e.s, leur statut (la plupart sont fonctionnaires, quoi que la profession compte hélas de plus en plus de précaires non titulaires) leur reconnaît liberté d'expression et d'opinion comme à tout.e citoyen.ne. On ne peut, sans effroi, lire certains « twittos » en appeler à ce que la hiérarchie de l'EN s'empare du « problème » voire sanctionne tel.le ou tel.le, pour des propos qui ne sont pas tenus dans le cadre professionnel.

Vu ainsi, le choix de l'anonymat sur les réseaux sociaux ne procède pas forcément de la volonté de pouvoir se défouler, de moquer, d'attaquer en toute « impunité », il est souvent fait pour se protéger, garder une liberté de ton vis à vis de la hiérarchie, des collègues, des élèves, de leurs familles. Contrairement à ce qu'affirme @MsieurLeProf dans l'article de Louise Tourret, l'EN garde un œil sur les réseaux sociaux, d'où la multiplication des comptes d'enseignant.e.s « cadenassés ». Enfin, s'il n'y a pas parmi les anonymes que des « consternants », pour ces derniers, qui peut prétendre avoir suffisamment de légitimité pour décider qu'ils doivent se taire ?

La volonté d'empêcher celui ou celle avec qui on n'est pas d'accord de parler, en utilisant l'invective, n'est pas le propre des enseignant.e.s. Elle ne se cantonne pas non plus aux réseaux sociaux. Elle existe aussi dans certaines réunions professionnelles, ou publiques, elle est rarement l'exclusivité d'un « camp » (dans le débat pro- et anti- réforme du collège comme dans d'autres). Je préfère la pugnacité, l'ironie, perçues souvent comme de l'agressivité, et qui nourrissent des échanges très vifs, à l'absence totale de dialogue permise par le blocage et/ou l'insulte – parfois les deux conjugués. Parfois même, je l'avoue, dans l'impossibilité de trouver un point d'accord sur des sujets d'actualité, je parle de questions qui fâchent sur Twitter plutôt qu'avec les collègues de mon établissement, parce que malgré des désaccords profonds nous devrons de toutes façons travailler ensemble, dans l'intérêt de nos élèves.

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