Toulemonde en parle. Et si on ressuscitait le compte-rendu critique ?

« Et si on tuait le mammouth ? » voilà le titre supposément vendeur choisi par S. Le Nevé et B. Toulemonde pour leur ouvrage paru le 5 janvier. La phrase annonce la couleur : il s’agit de programmer un massacre. Soulignons l’intelligence de ce choix, en ces temps marqués par la présence anxiogène de la violence dans notre quotidien, avant de nous pencher sur l'accueil médiatique du livre.

 D'abord comment la tuer, cette pauvre bête ? En lui administrant une dose létale de néolibéralisme et de New public management, inspirée directement des récentes réformes ayant touché l'hôpital public (lire ici les propositions recensées par Claude Lelièvre). Il faut reconnaître aux auteurs qu’en matière de mortalité, le modèle est dramatiquement pertinent. Qu’il soit judicieux et humaniste, nous en sommes moins certains. [(http://sante.lefigaro.fr/actualite/2016/03/09/24723-avec-infirmiers-surcharges-travail-mortalite-augmente)]

Le propos de ce billet n'est pas de commenter le livre en lui-même mais plutôt l’impressionnante machine de communication éditoriale accompagnant sa sortie. Il faut certes saluer la critique virulente et nécessaire de François Jarraud pour Le Café Pédagogique. Cependant, ce site spécialisé est largement méconnu du grand public. Si l’on parcourt les principaux quotidiens d’information, l'accueil réservé aux tueurs de mammouths balance ostensiblement entre bienveillance enthousiaste et publicité acritique.

Des évidences convaincantes pour les convaincus

Le site d'information Acteurs Publics, pour lequel travaille Soazig Le Nevé, nous présente fort logiquement cet ouvrage comme Le livre choc qui propose de métamorphoser le système éducatif . Le marketing est aussi creux et usé que le produit qu’il nous vend, et il ne s’agit là que d’auto-promotion.

Dans L'Obs, Caroline Brizard propose, à côté d'un entretien avec B. Toulemonde, une sélection de « bonnes feuilles » (ne pas s'attendre à une analyse – ce choix en tient lieu). Pour bien nous faire saisir son soutien acritique aux propos des auteur.e.s, la journaliste dénonce dès le titre de son article les « absurdités de l'école à la française » en précisant, convaincue : « voilà un livre qui rend l’école intelligible, et son lecteur, intelligent ». Renforcer les clichés anti-fonctionnaires, argumenter en faveur de politiques de casse des services publics, voilà en effet des approches nouvelles et lumineuses, dignes de journalistes critiques et soucieux de faire comprendre le monde dans toute sa complexité.

La Croix nous promet, sous la plume de Denis Peiron, un « ouvrage savoureux ». Érigeant l’échec de l’école publique en indiscutable évidence, le journaliste regrette que le mammouth n’ait pas rendu son dernier souffle. Ses propos et les citations du livre se mêlent sans distinction possible : « Dans leur ouvrage, Bernard Toulemonde et Soazig Le Nevé dressent – sans surprise – le tableau d’une école malade de ses inégalités et dont les élèves – « cette fois, ce n’est plus une impression, c’est un constat unanime » – voient leur niveau baisser. Une école dans laquelle les velléités de changement se heurtent systématiquement au mur des syndicats et des lobbies. ». Et c'est cette même rengaine qu’on retrouve d’article en article : des syndicats forcément réactionnaires et bien trop puissants, des enseignants travaillant trop peu et trop mal, une hiérarchie empêchée de manager sereinement, la nécessité de plus « d’autonomie » (mot miraculeux d’ambiguïtés), de plus de régionalisation, de flexibilité, de partenariats public-privé, de pilotage à la performance... Ils sont connus ces couplets et ces refrains, ceux du chant des chasseurs de mammouth, du chant des modernes et des courageux. Chant hypnotisant sans doute, puisqu’il permet à B. Toulemonde de lancer, sans réaction du journaliste de Ouest France qui l'interroge, qu’« il faut sortir l'enseignement professionnel de l’Éducation nationale dont il est le dépotoir » ! Enseignant.e.s, élèves, parents, tous les personnels de ces établissements apprécieront.

Un pamphlet violent qui mérite d'être déconstruit par les journalistes spécialisés

C’est avec la même objectivité que la plupart des compte-rendus de l'ouvrage soulignent à quel point les auteurs sont de bons connaisseurs du « système », de véritables experts de la chose éducative. On rappellera pourtant que Bernard Toulemonde n'a enseigné que dans l'enseignement supérieur et a rapidement fait une carrière de haut fonctionnaire dans les rouages du Ministère de l’Éducation nationale. Soazig Le Nevé est quant à elle journaliste pour un site consacré au « management public ». Aucun des deux n’a donc jamais connu la réalité quotidienne des classes du primaire et du secondaire, ni n’a expérimenté concrètement les conditions matérielles et sociales dans lesquelles travaillent les enseignant.e.s dans les écoles, les collèges et les lycées.

Un entretien, dans L'Obs, est l'occasion pour la journaliste et son invité B. Toulemonde de se livrer à un élégant pas de deux au service d'une attaque en règle contre le Snes-FSU, dénuée de toute idéologie. Caroline Brizard va jusqu'à oser cette question courageuse et nuancée : « La société civile ne pourrait-elle pas faire contrepoids à cette dictature syndicale ? » (sic). Les militant.e.s du Snes-FSU que nous sommes, mais aussi tous les connaisseurs honnêtes des politiques éducatives de ces dix dernières années, ne peuvent que s'étrangler de colère ou de rire, en songeant aux réformes du collège (2016, gouvernement PS), et du lycée (2010, gouvernement UMP) mises en place malgré l'opposition de ce syndicat tout puissant qui impose ses volontés à tous les ministres de l'EN. C’est sans surprise le même registre diffamatoire contre la même organisation syndicale qu’on retrouve dans le billet de blog de la journaliste Marie-Caroline Missir, qui intitule un de ses paragraphes « La FSU trahit toujours ! »

L'usage des citations plus ou moins longues voire de « bonnes feuilles » dans tous ces compte-rendus enthousiastes est peut-être ce qui interroge le plus les enseignant.e.s d'histoire formés à méthode critique que nous sommes. Excepté dans l’article du Café Pédagogique, jamais les supposés constats des auteurs, ni leurs propositions ne sont questionnés par les journalistes qui les lisent ou les interviewent. Jamais les propos ne sont soumis à une critique chiffrée, sourcée. L’adhésion quasi unanime des médias majoritaires aux propos violents et profondément idéologiques d’un pamphlet manquant si profondément d’honnêteté et de rigueur, ne peut que troubler.

Les politiques éducatives et scolaires, les débats pédagogiques, l'avenir des services publics (dont l’Éducation nationale), sont des sujets sérieux, passionnants, qui intéressent directement ou indirectement tous.tes les citoyen.ne.s. Ces enjeux méritent qu'on leur applique les méthodes journalistiques qui font la presse de qualité : enquête, vérification des faits, des chiffres, investigation, rencontre avec des acteurs.trices de terrain, etc. Il faudrait pour cela davantage de ressources humaines (y compris à Mediapart !) et une véritable indépendance financière et idéologique.

Amélie Hart-Hutasse et Christophe Cailleaux.

 

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