Émancipez-vous, c'est un ordre!

Pourquoi être féministe, se battre contre l'influence politique et sociale des dogmes religieux, défendre une conception émancipatrice de l'enseignement, et refuser tout autant de joindre sa voix au concert de celles et ceux qui, avec le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, proclament que «le voile n'est pas souhaitable dans notre société»?

Le sens de la loi de 1905

La semaine dernière, des élus d'extrême-droite au Conseil Régional de Bourgogne-Franche-Comté, ma région, à Dijon, ma ville, ont violemment pris à parti une femme présente dans le public assistant aux travaux du conseil. Cette personne, mère d'un élève participant à une sortie scolaire pour découvrir le fonctionnement d'une institution de la République, avait le tort, selon le Rassemblement National, de montrer son appartenance religieuse en portant un voile.1

Mon propos n'est pas de revenir sur le fait de savoir si l'élu RN en question a eu tort, tant sur le plan moral, que légal. Ses propos visant à stigmatiser et humilier publiquement une femme musulmane sont à la fois moralement et juridiquement inacceptables, et la présidente de la Région Madame Marie-Guite Dufay l'a fort bien exprimé. On pourra lire également sur le sujet le communiqué impeccable de la Ligue des Droits de l'Homme, dont voici un extrait :2

"Cet événement n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un contexte politique et médiatique de multiplication des provocations et des propos islamophobes comme la diffusion sur une chaine nationale de discours politiques véhiculant la thèse complotiste et nauséabonde du grand remplacement ayant conduit aux meurtres de masse de Christchurch. La LDH s’inquiète vivement des derniers discours de l’Exécutif d’appel à la vigilance et au repérage des « signaux faibles » qui alimentent une suspicion généralisée envers les musulmans au nom de la lutte contre le terrorisme. De même, elle dénonce l’insistance de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, à considérer que les mères voilées ne seraient pas les bienvenues dans les sorties scolaires, en contradiction avec la loi en vigueur et stigmatisant une partie des parents d’élèves en raison de leur religion."

Le ministre de l'éducation Jean-Michel Blanquer (ancien professeur de droit...) lors de son passage dans l'émission BFM Politique, dimanche 13 octobre, devait, lui aussi, reconnaître que « la loi n'interdit pas » à une mère voilée d'apporter son aide à des enseignant·es - lesquel·les sont astreint·es à la neutralité la plus stricte - en accompagnant une sortie scolaire. Dans le même élan pourtant, il se sentait obligé d'ajouter « mais nous ne souhaitons pas encourager ce phénomène »

Je suis athée et féministe, et je ne souhaite pas encourager la pratique religieuse, de quelque religion que ce soit. Mon choix est de ne pas donner d'éducation religieuse à mes enfants par exemple, de leur dire que je ne crois pas en Dieu, que pour moi il n'existe pas. Je suis aussi, et du fait de mon féminisme, profondément attachée aux libertés fondamentales, et au principe d'égalité. J'ai appris, en lisant et en écoutant des historien·nes, des sociologues, des journalistes, des concitoyennes, des ami·es, qu'il existe de nombreuses façons de vivre sa foi, de manière générale, et de vivre le choix du voile (je suis aussi parfaitement consciente qu'il peut aussi être imposé, ce qui me révulse). Mes lectures féministes d'une part et historiques d'autre part ont fini par me convaincre de l'importance de prendre en compte, pour comprendre un phénomène, la parole et le point de vue des personnes concernées. Et lorsque je place la liberté au premier rang des valeurs que je défends, c'est parce que je suis convaincue que la liberté des femmes, et des groupes sociaux dominé·es en général, est le plus sûr indicateur de l'état de santé démocratique d'une société.

Portrait d'un ministre en pompier pyromane

Pour toutes ces raisons, j'ai été choquée qu'un représentant de la République explique à la télévision qu'une liberté existe, mais qu'il vaudrait mieux faire en sorte qu'elle ne soit pas mise en pratique. J.-M. Blanquer est allé plus loin dans cette émission du dimanche 13 octobre en affirmant que, selon lui, le voile n'était « pas souhaitable dans notre société ». Plusieurs autres représentants de La République En Marche (LREM) ont depuis repris cette expression, par exemple Bruno Le Maire, ou Gérald Darmanin dans les matinales du lundi 14 octobre.

L'expression publique de « mon » ministre a suscité en moi un profond malaise, par la confusion qu'elle entretient entre les valeurs personnelles d'un individu, tout ministre qu'il soit, et les principes de la République. A ce moment là, il ne s'agissait plus de parler de l'école laïque, où une législation spécifique existe en matière de signes d'appartenance religieuse (la loi de 2004), mais de la société toute entière. Je suis citoyenne d'un pays, la France, qui est « une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » (préambule de la Constitution de la Ve République, 1958). Mes valeurs personnelles relèvent de l'athéisme, du refus des injonctions morales portées par toutes les institutions patriarcales, religieuses ou pas, mais je me dois de reconnaître à mes concitoyennes et concitoyens le droit de ne pas les partager, et d'exprimer les leurs, comme j'exprime les miennes.

En colère devant les propos ambigus du ministre de l’Éducation nationale, qui signifient incidemment à une partie de la population française qu'elle n'est pas la bienvenue, ou non conforme (ce qui revient au même), j'ai aussi réfléchi de mon point de vue d'enseignante. Car Jean-Michel Blanquer a également expliqué dans la même émission de télévision, qu'il voulait lutter contre l'endoctrinement (religieux) des enfants dès le plus jeune âge. Comment ne pas être d'accord avec cet objectif ? C'est justement le rôle, la fonction de l'école publique, dans laquelle je travaille, que d'offrir un enseignement qui émancipe, éduque à la liberté, au choix, au respect des autres, à l'ouverture d'esprit, aux aspirations démocratiques, égalitaires, y compris contre les valeurs dominantes à l'intérieur de certaines familles, voire dans la société toute entière (que l'on pense au sexisme, au racisme, à l'homophobie...) C'est ce que je tente de faire à travers les cours d'histoire-géographie et d'enseignement moral et civique (EMC), dans le respect des programmes et instructions officielles – et de la neutralité politique, idéologique et religieuse à laquelle je suis astreinte devant mes classes, en tant qu'agente du service public.

Jean-Michel Blanquer est aussi le ministre qui, avec la majorité parlementaire LREM, a retenu dans la « Loi pour l’École de la Confiance » l'amendement du député de la droite LR Eric Ciotti rendant obligatoire l'affichage dans chaque salle de classe, de la maternelle au baccalauréat, du drapeau français (et du drapeau européen, ont-ils fait ajouter), de la devise de la République et des paroles de l'hymne national. Il avait auparavant, à la rentrée 2018, tenu à modifier en priorité les programmes d'EMC (qui étaient en vigueur depuis seulement trois ans !), programmes insistant désormais lourdement sur les « valeurs » et les « symboles » de la République à inculquer, et mettant au second plan la construction de l’esprit critique. Lorsqu'on conçoit l’enseignement comme une imposition de « valeurs » au lieu de mettre en œuvre des pratiques concrètes qui encouragent l'esprit critique et la réflexion autonome (ce que montrent aussi les choix de sujets d'EMC au brevet depuis plusieurs années), il est difficile de se poser en champion de l'émancipation (dont celle des dogmes religieux). Jean-Michel Blanquer est aussi, avec son secrétaire d’État à la jeunesse Gabriel Attal, le ministre du SNU (Service national universel), qui est une entreprise d'endoctrinement et d'embrigadement de la jeunesse.3

Pour une éducation civique émancipatrice à l'école laïque

Il est possible et ardemment souhaitable que le service public de l’Éducation nationale joue un rôle émancipateur, à travers la construction d'une culture commune à tous et toutes, et qu'il amène les enfants devenus adultes à prendre leurs distances avec tous les dogmes culturels, idéologiques et religieux tantôt transmis par leurs parents, tantôt par la tradition politique et sociale. C'est ainsi que ceux et celles qui, comme moi, souhaitent faire reculer les dogmes religieux, y parviendront, peut-être, et non en signifiant l'incompatibilité de la République voire de la société toute entière avec les signes d'appartenance adoptés par les croyant·es, voire avec les croyantes elles-mêmes. Leur liberté de choix ne peut pas se discuter, c'est le sens du compromis instauré par la loi de 1905. La vocation émancipatrice de l'école ne peut reposer que sur la mise en œuvre de la liberté et de l'esprit critique à l'intérieur de l'institution scolaire, au lieu de programmes et d'actions visant à l'édification civique, qui ne rendent pas les élèves acteurs et actrices.

Et pour ce qui est des femmes en particulier, ma boussole personnelle restera toujours ce slogan féministe bien connu « ne me libérez pas, je m'en charge ».

1https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/10/12/au-conseil-regional-de-bourgogne-franche-comte-un-responsable-du-rn-agresse-une-femme-voilee_6015250_823448.html

2https://www.ldh-france.org/aucune-complaisance-avec-la-haine-islamophobe/

3https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/un-service-national-universel-aux-allures-tres-militaires-1029855

http://www.associations-citoyennes.net/?p=13758

 

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