Sortir la tête des vagues

Une semaine après la déferlante des témoignages utilisant sur Twitter les balises #PasDeVague ou #PasDeVagues, je publie ici le témoignage d'un de ses acteurs, qui a connu quelques rafales du tourbillon médiatique. La récupération politique n'a pas tardé. Les personnels du service public de l'Education Nationale vont-ils pouvoir sortir la tête des vagues ?

NB : Le texte qui suit n'est pas de moi, mais d'un collègue enseignant qui estime que son propos pourrait être celui de beaucoup d'autres et ne tient pas plus que cela à être mis personnellement en avant.

#PasDeVague #PasDeVagues : 6 jours plus tard….
Voilà comment deux sujets différents se télescopent, et comment la classe politique s’empare d’un seul de celui-ci pour se sortir de la tempête.
Dès le départ nous avons en effet confondu la question des violences scolaires (et plus largement du climat scolaire), avec celle du soutien de l’institution envers ses enseignants. Ce sont deux questions certes liées mais très différentes.
Les faits de Créteil et leur médiatisation s’étaient produits quelques jours avant la création du hashtag #PasDeVague, et ils n’avaient suscité pas bien plus que l’émoi habituel vis à vis des incidents violents à l'école.
La question du soutien de l’institution aux enseignants était par contre, elle, assez neuve, et cela explique le succès de ce mouvement auprès des enseignants sur les réseaux sociaux (Certains ont même crée des comptes uniquement pour pouvoir apporter leur témoignage).
Malheureusement, la réponse sécuritaire du gouvernement, bien aidé par les agitations de la droite et de l’extrême droite, ont fait passer un sujet devant l’autre, et les enseignants vont retourner à leurs copies.

J’ai vécu un climat de violence scolaire extrême il y a plusieurs années (et à l’époque déjà participé au JT de TF1 sur la question), tout n’est que bis repetita.
Bis repetita, les spécialistes nous disent que les faits de violence scolaire n’ont pas augmenté significativement, se basant notamment sur un fichier déclaratif (SIVIS). On ne peut que les croire (encore faut-il que les incidents ayant lieu soient réellement entrés dans le logiciel, et j’ai fait l’expérience que ce n’était pas toujours le cas). Néanmoins, en acceptant l’hypothèse d’un mauvais remplissage de ce fichier, ce mauvais remplissage n’a pas varié au cours des années, et donc les constats des spécialistes restent acceptables.
Bis repetita, les politiques jouent donc les gros bras en parlant de police dans les établissements, tandis que d’autres spécialistes autoproclamés (aidés par certains syndicats "réformistes") nous ressortent leur antienne culpabilisante du "manque de formation". A nouveau on fait appel au même spécialiste incontesté et incontestable de la question des violences scolaires, qui était déjà là à l'époque.
Améliorer la formation (initiale et continue) est une nécessité. Quand on voit l’état physique, psychique et professionnel de nos collègues stagiaires et ce qu’ils nous disent de leur formation, c’est indispensable, là n’est pas la question. Mais les former à quoi ? À bien connaître le code de l’Éducation, le fonctionnement précis de l’éducation nationale, à maîtriser des principes juridiques comme celui de la protection fonctionnelle ? Ou à obéir docilement aux injonctions du management pédagogique et administratif ?
Renvoyer la pédagogie comme solution à la violence scolaire est une réponse habituelle et malheureuse d’une partie de la profession. Je l’ai vécu quand nous avons demandé de l’aide à l’institution, c’était très culpabilisant. « Si vous vivez des situations de tension ou de débordement, c’est que vous vous y prenez mal ». Voilà l’argument utilisé par certains formateurs pour faire passer leur vision de la pédagogie.
Quelle que soit la pertinence des méthodes qu’ils prônent, c’est une réponse inopérante quand on prend de plein fouet, au quotidien, un climat scolaire très dégradé. Un climat qui touche tout le monde, « bons » comme « mauvais » enseignants, mais aussi tous les personnels. Dans ce cadre, j’ai vu mon propre chef d’établissement être mis à terre par un élève de 5°. Je ne doute pas qu’il s’en serait mieux sorti en étant meilleur pédagogue.
J’ai la faiblesse de penser que des incidents violents se produisent aussi dans les cours des "meilleurs d’entre nous". Mais l’avantage, c’est que la pédagogie, c’est une solution qui ne coûte pas grand-chose, du moins dans la tête de nos décideurs pour qui, par exemple, gérer des effectifs lourds devient un intéressant défi pédagogique.
Alors quelle est la solution ? Et pourquoi est-elle inaudible ?

Pour de nombreux collègues, pour l’immense majorité, la solution est simple.
Elle réside en l’existence pérenne dans les établissements d’une équipe pluridisciplinaire (comme cela existe dans les hôpitaux pour les pathologies complexes. Je sais, la comparaison est douteuse, mais pourtant) composée d’assistants sociaux, de psychologues (PsyEn), de médecins et personnels de santé scolaires, et de tout personnel (y compris enseignant) en capacité de prendre en charge les élèves.
Et de les prendre en charge rapidement, dès qu’ils arrivent en classe en présentant des signes de décrochage ou de mal-être, rendant l’acte éducatif proprement inopérant. Cette rapidité est essentielle. Plus la prise en charge sera rapide, plus la réponse sera efficace (et la réponse est parfois « pédagogique » d’ailleurs).
Moins les élèves se sentiront abandonnés par l’institution, plus ils fourniront eux-mêmes les « efforts cognitifs » nécessaires aux apprentissages. Trop d’élèves parcourent le système éducatif avec ce sentiment d’abandon, cumulant les retards et les déceptions.
Aujourd’hui, ces personnels sont en nombre insuffisants et sont débordés. Ils se heurtent eux aussi au manque de moyens des travailleurs sociaux, de la justice, etc.
Voilà pourquoi la solution est inaudible. C’est le service public qui se meurt (avec l’hôpital en première dramatique ligne), dans une quasi indifférence, sur l’autel des coupes budgétaires, de « l’argent magique » qui disparait dans l’évasion fiscale, sous les coups du néo-management pour faire passer celles-ci.

Mais ce n’est pas vraiment cela, ce problème de la violence scolaire qui persiste depuis des années, qui a suscité l’adhésion des collègues au #PasDeVague.
Ce qui a suscité l’adhésion des collègues, c’est le sentiment communément partagé de manque de soutien institutionnel.
Même quand le climat scolaire est serein. Partout en France, en milieu rural, en banlieue, dans les centres-villes, ce sentiment dépasse la simple question de la violence scolaire.
Des tas de témoignages de collègues remis en question par leur hiérarchie directe ont fait part de ce sentiment d’abandon.
Des collègues qui doivent retourner dans leurs classes avec leur autorité pédagogique et éducative mise à mal, même quand les faits pour lesquels ils sollicitent de l’aide sont « basiques ».
Il ressort de ces témoignages non pas une volonté de se payer le corps des chefs d’établissement (corps qui, pris en quelque sorte entre le marteau et l’enclume, souffre lui aussi de conditions de travail parfois inquiétantes), mais la prise de conscience que ce mode de fonctionnement (on met un couvercle sur les problèmes) est général et touche tous les échelons de l’administration scolaire.
Et cette manière de piloter la machine est la conséquence d’une certaine idéologie. Pour masquer et se dédouaner du manque de moyens, la solution toute trouvée tient en deux mots : Autonomie et concurrence.
On renvoie au local la responsabilité des actions menées et on maintient la pression sur les établissements en mesurant leur performance à l’aide d’indicateurs qui sont tous plus contestables les uns que les autres. Les dotations, dédoublement, indemnités, jusqu’au sein même de l’établissement sont dépendantes de projets mais aussi de l’image que l’enseignant va renvoyer à l’équipe et à la direction. Image qu’il a donc tout intérêt à soigner, et ainsi de suite jusqu’au plus haut niveau de l’échelon administratif.
Dans ce climat de concurrence, qui va encore s’exacerber avec la prochaine réforme du lycée, avec la mode des tiers lieux et les gages donnés au privé, le fait de ne pas faire de vagues est encore plus crucial pour ne pas craindre une dégradation des dotations et des conditions de travail.
Alors que les « spécialistes » que le ministre consulte vantent sans cesse la coopération et l’horizontalité pour favoriser les apprentissages, on maintient donc dans toutes les strates du système éducatif cette pression qui légitimise le #PasDeVague.

Nous sommes donc loin, avec la question des policiers dans les établissements, des problèmes structurels qui minent l’éducation nationale et les services publics plus largement. Ce sont pourtant ces problèmes qui ont transpiré avec le succès des témoignages de collègues sur Twitter. Et quoi de mieux qu’un contre-feu sécuritaire pour éviter de les aborder.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.