Article paru le 4 octobre dans La Nouvelle Vie Ouvrière

Les coups d'envoi des campagnes électorales riment souvent avec l'ouverture de la chasse. Pas seulement dans les allées forestières mais au cœur même de nos villes. Le gibier ? Les trop pauvres, les trop roms, les trop voilées. La traque des boucs émissaires empoisonne la vie politique - et cela depuis des siècles -, jusqu'à la nausée.
Par Amélie Meffre

Pour les Municipales, les Roms semblent les derniers élus pour représenter « l’ennemi intérieur », après les musulmans lors de la Présidentielle. Mais les joutes des candidats fraîchement proclamés ne font que commencer.
Et ça commence fort. A Paris, Nathalie Kosciusko-Morizet déclare le 18 septembre avoir «l'impression que les Roms harcèlent beaucoup les Parisiens». Avant d'évoquer son souhait de rétablir les arrêtés «anti-mendicité agressive», comme partie d'un «dispositif qui vise à terme l'expulsion» de «bandes de Roms» qui cherchent à «dépouiller» la population. « Évidemment, on ne veut pas que Paris devienne un campement géant », répond le 23 septembre, la candidate PS Anne Hidalgo, alors qu'elle présente les principaux axes de son programme.

Appel d'air ?
Le Nord n'est pas en reste : Régis Cauche, maire UMP de Croix, déclare que « si un Croisien commettait l'irréparable » (contre un Rom, NDLR), il le soutiendrait. Le maire de Wasquehal (Nord), Gérard Vignoble (UDI), écrit, quant à lui, à François Hollande, inquiet du « climat généré (...) épouvantable et dangereux » dans la métropole lilloise où vivraient entre 2 600 et 3 200 Roms. Le 24 septembre, sur France Inter, il renchérira à 4000 Roms. Le démantèlement des camps lillois, mi-septembre ? « Un coup de pied dans la fourmilière », selon l'élu, qui évoque un « danger pour notre République », « une population qui chaparde » et n'ayant« aucun comportement logique par rapport à notre nation ».
Le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, entend « son message » et rappelle la fin de l'aide au retour, instaurée par le gouvernement précédent, qui constitua « un appel d'air » (sic). Mais aussi "la nécessité de faire respecter fermement les conditions de ressources pour leur octroyer la liberté de circuler en France" (re sic). On croit rêver ou plutôt cauchemarder,vquand il se targue de « dire la vérité aux Français » sur « des modes de vie très différents des nôtres ». Quant au Sud, le député-maire de Nice, Christian Estrosi, appelle « les maires de France à la révolte» concernant les installations illégales des gens du voyage. Heureusement, des voix s'élèvent pour condamner de tels propos (voir encadré).
«Non pas un afflux important de Roms, mais des dizaines voire quelques centaines de Roms. » Mettant l'accent sur l'intégration, Dominique Voynet, maire de Montreuil, rectifie le tir de Claude Lellouche, député UMP de Paris, toujours lors de la matinale de France Inter, le 24 septembre. Ce dernier s'en prend alors aux Etats voyous tels la Bulgarie et la Roumanie qui refilent leurs misères aux voisins européens. Car le problème des Roms, selon lui, remonte à 2007 et à l'adhésion de ces deux pays dans l'UE. Refus d'intégration, misère extrême, mœurs douteuses : une vieille recette pour stigmatiser, avec son lot répressif : arrêtés anti-mendicité, reconduites à la frontière, amendes voire galères...

Des galères aux camps
Les Roms, les gitans, les bohémiens sont en fait les galériens du monde occidental, des boucs émissaires idéals, pourrait-on dire.
« […] Enjoignons à nos baillis, sénéchaux et leurs lieutenants […] d’arrêter et de faire arrêter tous ceux qui s’appellent bohèmes ou Egyptiens […], de faire attacher les hommes à la chaîne des forçats pour être conduits dans nos galères et y servir à perpétuité […]. A l’égard de leurs femmes et filles, ordonnons à nos dits Juges de les faire raser la première fois qu’elles auront été trouvées menant la vie de Bohémiennes et de faire conduire dans les hôpitaux […] les enfants qui ne seront pas en état de servir dans nos galères […] ».  L’ordonnance du 11 juillet 1682, signée par Louis XIV, fût radicale en la matière, au lendemain de la Fronde.
Autre temps, autres mœurs, en 1912,  des carnets anthropométriques pour les nomades sont instaurés. En 1938, un décret-loi  permet « l’internement des indésirables étrangers ». De 1940 à 1946, 3 000 Tsiganes sont internés en France. A Birkenau, 63% des Tsiganes enregistrés sont d’origine allemande ou autrichienne et 21 %, issus du protectorat de Bohême-Moravie (1).
Qu’à cela ne tienne, en 2013, la leçon n’a pas suffi. Le député-maire UDI de Cholet (Maine-et-Loire), Gilles Bourdouleix, se lâche : « Hitler n’en a peut-être pas tué assez ».

Au nom des femmes
Un an avant, l'édile s'en prenait aux musulmanes voilées (2), c'était à la mode, lors de la présidentielle. Que n'a-t-on entendu alors sur les réseaux de viande halal, les cantines scolaires, les hordes priant dans les rues, les intouchables sous burqa. Certains s’offusquèrent même du sort réservé aux moutons, égorgés selon le rituel juif comme musulman, allant jusqu’à coller des stickers montrant la bête ensanglantée avec un slogan larmoyant. Mais c’est avant tout sur une montée de l’extrémisme islamiste que s’est placé le débat. Un prétendu fanatisme remettant en cause la République parce que bafouant le principe de laïcité, pire tuant aveuglément, le 11-Septembre servant d’exemple. 2001 donc aurait marqué un tournant dans les revendications religieuses des musulmans et son corollaire : l’islamophobie. Si certains pointent la naissance ou la montée du phénomène, d’autres la nient ou au contraire l’interrogent.
Comme il y a un siècle les « administrateurs-ethnologues » à l’image d’Alain Quellien dans sa thèse de droit de 1910. « L’islamophobie – il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l’islam, répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne. Pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce que l’on peut attendre de mieux des mahométans » (3). Un siècle plus tard, le constat pourrait être le même. Les adeptes des apéros saucisson-pinard à la Goutte d’Or à Paris, les hebdomadaires en mal de vente caricaturant le prophète ou voilant Marianne, les partisans de la loi anti-burqa, les féministes outragées. Que prônent les uns et les autres ? Une certaine gastronomie ? La liberté de la presse ? Le sourire des femmes ? Leur égalité vis-à-vis des hommes ?
Qui pourrait être contre ?
Du moment qu'on se souvienne, qu’au nom des femmes maltraitées, un Jean-Marie Le Pen éructait durant la guerre d’Algérie et longtemps après contre les mauvais traitements des autochtones vis-à-vis de leurs femmes voilées et soumises mais se gardait bien d'évoquer les résistantes du FLN torturées.
En matière de maltraitance, bien des leçons se perdent.

Haro sur les Savoyards
En temps de crise, la désignation de boucs émissaires semble systématique. Et pas besoin de caravanes déglinguées, de barbe ou de foulard. Au milieu du XIXe siècle, la construction du réseau ferré, le développement de la métallurgie, des mines et de l’industrie textile amènent les entreprises à recruter hors des frontières les ouvriers qu’elles ne trouvent pas sur place. Et ça commence à faire des vagues.
Durant les événements de 1848, les étrangers sont souvent la cible privilégiée du mécontentement populaire. A Paris, les ouvriers s’en sont pris aux Savoyards, en Normandie, ce sont les Anglais qui ont subi leur foudre et dans le Nord, des manifestations quotidiennes ont eu lieu contre les Belges. Au sommet de l'Etat, on pond  une loi, le 3 décembre 1849. Selon son article 1er, pour être naturalisés, les étrangers doivent en faire la demande à 21 ans et avoir résidé 10 ans en France. Ce qui est nouveau, c’est que la naturalisation ne sera accordée cette fois qu’après une enquête de moralité.

Leurs affaires
En 2013, le climat est devenu tellement délétère que les positions se radicalisent de part et d'autre. Ainsi, la féministe Elisabeth Badinter prône l'égalité mais préconise son contraire. Au journaliste du « Matin », le 22 septembre, qui lui demande : « Vous préférez que les femmes musulmanes se cachent à la maison et reproduisent ce que vous dénoncez dans vos ouvrages sur l’égalité : elles au foyer et les hommes aux affaires de la cité ? » Elle répond : « Eh bien oui qu’elles restent à la maison! Elles sont déjà enfermées dans leur vêtement. Au moins, elles ne seront pas obligées de mettre la burqa chez elle. C’est leur affaire, pas la mienne. »
Une position tranchée qui contredit sa déclaration suivante : « Nous appartenons tous au même genre humain. Donnons la priorité à ce qui nous unit plutôt qu’à ce qui nous distingue. » « Est-ce pour être d’égal à égal ou quelqu’un qui t’a fait du mal ? Dis, est-ce que c’est pour le scandale ? Est-ce qu’il t’a promis les étoiles ? » : n'est-il pas temps d'élever le débat à l'instar du groupe  Zebda et de son « Théorème du châle » ?

Alors l'Europe, alors...
Un autre air serait à fredonner : « L'Europe » du groupe Noir Désir : « Chère vieille Europe, cher vieux continent, putain autoritaire, aristocrate et libertaire, bourgeoise et ouvrière, pourpre et pomponnée de grands siècles et colosses titubants (...). Bruxelles, Schengen, Strasbourg, Maastricht, PIB, CEE, Euratom, OCDE et GATT. »  Car pendant que certains surenchérissent sur les dangers que constituent les Roms comme les musulmans, les politiques libérales dictées par l'UE, le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne ou les bailleurs de fonds internationaux continuent à saigner les Etats. Au nom des diktats de la troika pour rembourser leur dette, ils mettent en place des plans d'économies drastiques qui ont pour cible principale les services publics et les systèmes de protection sociale. Au nom d'une « concurrence libre et non faussée », la circulation des capitaux ne doit être aucunement entravée et les politiques sociales alignées vers le bas. Un salaire minimum ? Il fait toujours débat.
Quant à la libre circulation des Européens ? Un tri s'impose. Ainsi en est-il de l'entrée dans l'espace Schengen de la Roumanie et de la Bulgarie, prévue le 1er janvier 2014. Le 19 septembre, interrogé par France Inter, Manuel Valls se disait «plus que réservé sur l’ouverture aujourd’hui de ces frontières tant que la Roumanie et la Bulgarie n’ont pas accompli un certain nombre d’efforts», «tant qu’il n’y a pas de mesures prises pour garantir la sécurité des autres pays, des autres citoyens».  Une semaine plus tard, la porte-parole du gouvernement lui emboîtait le pas.

Pendant ce temps-là
Ainsi donc, aujourd'hui, 15 000 à 20 000 Roms sur le sol français mettraient en danger notre pays. Hier, à la veille du vote de la loi (le 11 octobre 2010) interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public, c'était quelque 400 femmes portant le niqab qui mettaient en péril notre laïcité. Les unes des journaux en font encore leurs choux gras. Et pendant ce temps-là, le chômage continue ses ravages, les boîtes ferment, la pauvreté explose et la réforme des retraites est en passe d'être votée. Les boucs émissaires sont décidément bien utiles pour éviter les sujets qui fâchent.

(1) « Les Tsiganes en France(1939-1946) », Denis Peschanski, 2010, CNRS Editions.
(2) En juin 2012, deux Choletaises ont été interpelées par le député-maire de Cholet lui-même.
(3)« Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent « le problème musulman » », d’Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed, page 74. La Découverte.

Savoir plus
« Islamophobie.Comment les élites françaises fabriquent « le problème musulman » », d’Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed. La Découverte, 302 p., 21 euros.
Voir le site du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) : www.islamophobie.net
« Les Tsiganes en France (1939-1946) », Denis Peschanski, 2010, CNRS Editions.
«La France contre ses Tsiganes », Emmanuel Filhol, « La Vie des idées », 7 juillet 2010.www.laviedesidees.fr/La-France-contre-ses-Tsiganes.html
« LesTsiganes : une destinée européenne », Henriette Asséo, 1994, Gallimard/Découverte.

 Encadré
Réactions : Cinquantemilliards d'euros non utilisés

Suite aux propos du ministre de l'Intérieur qui en a remis une couche dimanche dernier - « il faut évidemment soutenir » les projets d'insertion des Roms mais « ça ne concerne que quelques dizaines de familles » - des voix s’élèvent à l'instar de Cécile Duflot. La ministre du Logement accusant le 26 septembre Manuel Valls d'être allé « au-delà de ce qui met en danger le pacte républicain », en appelle à "la responsabilité du président de la République".
Le lendemain, dénonçant les évacuations des Roms (5 003 durant le troisième trimestre 2013), la Ligue des droits de l'homme (LDH) déclare dans un communiqué :
« (…) Les évacuations forcées ne peuvent se perpétuer au mépris des traités internationaux et européens. Nous demandons (…) qu’une véritable politique d’insertion pour ces personnes en grande précarité soit mise en place ».
Comme en 2010 face aux propos d'Eric Besson, alors ministre de l'Immigration, la vice-présidente de la Commission européenne chargée de la Justice, Viviane Reding, réagit à ceux de Manuel Valls. « Il y a cinquante milliards d'euros qui sont à disposition (pour toute l'Europe, NDLR) et qui ne sont pas utilisés. Je me demande pourquoi », déclare-t-elle, le 25 septembre. « On laisse venir les choses jusqu'à ce qu'elles soient impossibles et on ne fait pas le travail d'intégration. Nous avons mis l'argent sur la table. Il pourrait servir aux maires et je vois que cet argent n'est pas utilisé. »
Il est des questions essentielles, d’autres, moins.

 

 

 



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