Absurde libéralisme

Entretien avec Alexis Jenni, paru dans la "Nouvelle Vie Ouvrière" de septembre 2015
Dans « La nuit de Walenhammes », Alexis Jenni nous embarque dans une ex-ville minière rongée par le libéralisme. Un propos plus que percutant comme son constat sur notre monde qui part en vrille. Rencontre.

NVO - Vous êtes professeur de sciences de la vie et de la terre à Lyon, quand à 48 ans, votre premier roman, « L'art français de la guerre », est publié chez Gallimard et reçoit le prix Goncourt 2011. En mai dernier, vous signez votre 5e roman : « La nuit de Walenhammes ». Vous n'arrêtez pas d'écrire ?
Alexis Jenni – J'écris tous les matins. Avant je passais un peu de temps à « glander », maintenant, plus question. Je suis déjà sur mon prochain roman qui ne va pas tarder à sortir. Avant que Gallimard me publie, j'ai bataillé pendant 20 ans. Après vingt ans de cocotte minute, ça sort violemment... Après « L'art français de la guerre », je suis passé aux nouvelles (1), j'adore ça : des formes plus courtes qui se terminent vite. On ne se cogne pas au mur. C'est dommage que les revues n'en publient plus. Ensuite, j'ai travaillé autour de clichés de 14-18 pour France 2 (2) et écrit un essai de spiritualité (3).

Vous tenez aussi un blog où Sarkozy comme Valls en prennent pour leur grade (4)...

Il y a des gens qui m'énervent.
Votre dernier roman dresse un constat assez terrible sur notre monde rongé par le libéralisme. Pourquoi avoir choisi une ex-ville minière ?

J'ai passé une année comme prof à Vieux-Condé, à la frontière belge, il y a 25 ans. J'ai beaucoup aimé. C'est à la fois glauque et très humain. J'aime ces villes, le temps gris. Deux idées tournaient. L'une autour de ce paysage et de la grande déglingue de l'Europe. L'Europe industrielle, fondement de notre prospérité, qui part à vau-l'eau. L'autre, autour de l'imaginaire économique, omniprésent dans les médias, qui prend des allures de bon sens et qui atteste d'un sacré basculement à droite. Sur quel projet ? Nul ne sait. L’État décide du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux. Mais dans quel but ? C'est l'absurdité de la révolution conservatrice. Même chose quand on désigne l'assistanat comme un cancer de la société française : ça sonne aujourd'hui comme une réalité spontanée. Une évidence. On n'aurait jamais osé dire ça, il y a 20 ans. C'est indigne et faux !
L’éphéméride de Lârbi (voir encadré ci-dessous) qui vient rythmer votre roman, vaut son pesant d’or. Vous n'y allez pas de main morte...
Je n'ai rien inventé. J'ai fait du copié-collé à partir de déclarations d'idéologues, d'industriels ou de Guattaz. « Il faut arrêter avec le romantisme social », par exemple, c'était une tirade du patronat allemand à propos du salaire minimum. Face à ça, la fonction syndicale des empêcheurs de rationaliser en rond est discréditée. Alors que c'est important le syndicalisme comme force de pensée et de proposition. Les grèves dans les transports, dans les services publics résultent du refus des directions de négocier. Ce manque de dialogue social est terrible.
Vous mélangez les genres dans votre livre (roman social, science-fiction, pamphlet...) et inventez des personnages clés tels celui de Charles Avril qui vient enquêter à Walenhammes. Pourquoi avoir choisi un pigiste à peine payé ?
C'est une inquiétude citoyenne sur l'avenir de la presse : quelle info ? Quelle liberté ? Si la presse ne paye plus les journalistes, comment faire la part de ce qui est vrai, de ce qui est faux dans toutes les infos qui circulent sur Internet. Charles Avril a le statut des intellectuels précaires qui font tourner la machine culturelle. Des gens brillants qui survivent.
Il y a aussi des personnages étranges comme ces Brabançons aux longs manteaux semant la terreur dans la ville...
Je suis parti des « tueurs du Brabant » qui ont effrayé la Belgique dans les années 1980, attaquant des supermarchés avec des masques de présidents français et tuant plus d'une dizaine de personnes, dont des policiers. Des bandits sans foi, ni loi qui ravagent tout ce qui peut être collectif. Les grandes institutions collectives sont toutes malades. On évoque le règne de l'individu. Mais l'individu, c'est une notion pas très claire, ni très sûre. Le seul individu qui existe, c'est « L'enfant sauvage » de Truffaut. Nous sommes tous issus d'une famille, d'un collectif de travail...
Vous démarrez votre roman par un chapitre intitulé « Le monde comme il va » et qui se passe dans un bordel où l'on dit aux filles : « surtout n'envoyez pas de signaux négatifs à nos investisseurs ». Pourquoi ?

Ce pourrait être une métaphore des États qui amputent la moitié des services publics pour rassurer les investisseurs. Terrible destin du politique, entre impuissance et mépris. Le politique doit faire des choix. Et en même temps, si la fonction politique est discréditée, il n'y a plus de gouvernance et c'est la loi du plus fort.
Propos recueillis par Amélie Meffre

(1) « Élucidations. 50 anecdotes » (Gallimard/Blanche, 2013) ; « Le Monde au XXIIe siècle, utopie pour après demain » (PUF/La Vie des idées, 2013). (2) « Jour de guerre, reliefs de 1914-18 » (Les Éditions du Toucan). A voir sur : http://www.dailymotion.com/jourdeguerre-releifs1418 (3) « Son visage et le tien » (Albin Michel, 2014). (4) http://jalexis2.blogspot.co.uk/

« La nuit de Walenhammes » d'Alexis Jenni. Gallimard, 405 pages, 21 euros.

Extrait de "L'éphéméride de Lârbi"
« Le maître dit : il faut arrêter avec le romantisme social. Il faut aller vers davantage de flexibilité, faire des boulots qui ne sont pas forcément payés au salaire minimum. Parce qu'un petit boulot vaut mieux que pas de boulot du tout. Le petit salaire est un coût qu’il faut réduire. Le gros salaire est une marque de réussite qu’il faut développer. Les gros salaires doivent augmenter pour attirer les meilleurs ; ceux qui travaillent pour peu doivent travailler pour moins, pour plus de compétitivité. Le même mot n'a pas le même sens selon la taille de l'objet : il faut que les gros salaires aient la trique pour aller travailler, et que les petits salaires aient la peur au ventre, car ils sont de trop. Il faut instiller la honte, rappeler que celui qui ne travaille pas ne mange pas, comme on disait sur les chantiers de Staline. Alors tout sera fluide et flexible. Les motivations ne sont pas les mêmes chez tout le monde. Si on baissait les gros salaires ils ne viendraient plus ? Si on baissaient encore les plus petits salaires, viendraient-ils ? Une police efficace peut-être nécessaire, car ceci il faut un peu forcer les gens à le subir. »

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