L'édit de Montpellier de 1537 et les "fake news"

Sous le règne de François 1er, l'édit de Montpellier de 1537, en même temps qu'il vise à diffuser le savoir, signe cette même volonté du pouvoir de contrôler les nouveaux moyens de diffusion. Hier, l'imprimerie, aujourd'hui Internet.

Chronique "Un saut dans la loi", diffusée dans la Fabrique de l'histoire sur France Culture, le 22 juin 2018.

Le 8 juin, le projet de loi gouvernemental pour lutter contre les "fake news" n'a pu être adopté à l'Assemblée pour cause de vifs débats. La fin de l'examen du texte a été reportée sans doute à fin juillet. Ce projet de loi vous a fait penser à l'édit de François 1er du 28 décembre 1537 qui rend obligatoire l'examen de tout livre avant publication.

Disons que cet édit de Montpellier de 1537, en même temps qu'il vise à diffuser le savoir, signe cette même volonté du pouvoir de contrôler les nouveaux moyens de diffusion. Hier, l'imprimerie, aujourd'hui Internet. Evidemment, les contenus visés ne sont pas les mêmes, ils étaient alors d'ordre religieux et donc difficilement vérifiables. Mais tout de même, vous me permettrez cet anachronisme, ces textes considérés comme hérétiques n'étaient-ils pas des sortes de « fake news » embarrassants le pouvoir en place ?
Il faut revenir un peu en arrière pour comprendre ce qui se passe alors. François 1er, devenu roi de France en 1515, n'est pas hostile aux partisans d'une réforme de l’Église. Sa sœur, Marguerite de Navarre, les protège même contre attaques des théologiens de la Sorbonne. Mais François 1er est tout de même un fervent catholique qui n'a pas intérêt à se fâcher avec le pape. D'autant qu'il a signé avec lui en 1516, le concordat de Bologne, qui lui confère la mainmise sur le haut clergé. Il redoute donc une propagation de la Réforme dans son royaume. Dès 1525, le roi prend ses distances avec les réformés qu'il accuse d'hérésie.
Et quand le 1er juin 1528, des protestants décapitent une statue de la Vierge à Paris pour signifier le mépris de son culte, le roi mène procession quelques jours plus tard pour remplacer la statue mutilée. Les choses vont se corser en 1534 quand, dans la nuit du 17 au 18 octobre, sont placardés en province, à Paris et même sur la porte de la chambre du roi à Ambroise, des affiches dénonçant les « horribles abus de la messe papale ». Cette « affaire des placards », comme on la nomme, va déclencher une grande vague de répressions contre les « mal sentants de la foi ». Et comme leurs idées se propagent grâce à l'imprimerie en plein essor, le roi va s'atteler à la contrôler. Je vous conseille au passage, le formidable roman d'Anne Cuneo, « Le maître de Garamond » qui nous conte de l'intérieur l'expansion de l'imprimerie et ses tracasseries. Enfin le mot est faible : en janvier 1535, un édit royal prohibe l'imprimerie et ferme les librairies. Inapplicable, la mesure est abandonnée un mois plus tard. Mais le Parlement de Paris crée un tribunal spécial, la « chambre ardente », pour traquer les réformés et leurs écrits. Pendant ce temps, nombre d'hérétiques dont des imprimeurs passent sur le bûcher.
Les ardeurs de François 1er vont un temps se calmer. Le pape lui rappelle, je cite, que « c’est cruelle mort de faire brûler vif un homme ». C'est sûr. Sans entrer dans les détails, le roi doit aussi ménager ses alliés pour combattre l'empereur des Romains Charles Quint, et certains épousent les idées de Luther. Un édit de juillet 1535 va donc accorder l’amnistie aux protestants qui acceptent d’abjurer. Ce n'est pas le cas de Calvin qui s'enfuit en Suisse.
C'est donc dans un contexte pour le moins troublé que l'édit de Montpellier du 28 décembre 1537 est rédigé. Il établit l'examen par la Librairie royale d'un exemplaire de tout nouveau livre avant publication. Alors on peut voir dans ce texte, à l'instar de l'historien du livre Frédéric Barbier, une ambition culturelle certaine, d'autant que François 1er est un amoureux des lettres, admirateur de Pétrarque. Le texte explique ainsi : « nous avons délibéré de faire retirer, mettre et assembler en notre librairie toutes les œuvres dignes d’être vues qui ont été ou seront faites, si de fortune  [elles] étaient […] perdues de la mémoire des hommes ». Louable objectif. Mais dans les dispositions qui suivent, le roi exige des imprimeurs qu’ils présentent à ses bibliothécaires, avant toute mise en vente, les livres nouvellement imprimés, en France et ailleurs, afin d’obvier aux méchancetés et erreurs qui pourraient être imprimées. Le contexte est donc clairement celui du contrôle des idées, notamment religieuses. Une ordonnance quelques mois plus tard vient préciser cette volonté de contrôle. Elle interdit et défend à tous les imprimeurs, libraires et autres, d'imprimer, de vendre, d'acheter ou d'avoir des livres et œuvres quelconques, qui n'aient été vues au préalable par les lecteurs royaux. Et ce n’est qu’après cet examen et si les livres « sont trouvés dignes d’être mis en [la] librairie » qu’on en envisage l’achat avant même d'en réclamer le dépôt.
A partir de 1538, alors que François 1er se rapproche des puissances catholiques, les édits vont se succéder pour pourchasser les « criminels de lèze-majesté ». Le pouvoir royal impose la censure, contrôle les librairies et les bibliothèques et exécute les hérétiques. Les pouvoirs intermédiaires ne sont pas en reste. Dans le Vaucluse, les Vaudois, qui se sont ralliés à la Réforme, vont en faire les frais. En 1545, le Parlement d’Aix décide de les éliminer : en cinq jours, quelque 3 000 personnes sont massacrées et une vingtaine de villages brûlés.
Quant aux écrits, ça ne s'arrange pas. Le 11 décembre 1547, un texte oblige de faire figurer en première page les noms de l’auteur et de l’imprimeur, ainsi que le lieu d’impression. La peine de mort est prévue contre ceux qui auraient publié un livre concernant la Sainte Écriture sans l’approbation préalable de la Sorbonne. Bref, la censure a encore de bien mauvais jours devant elle.

On peut lire de Frédéric Barbier « Histoire du livre », paru chez Armand Colin en 2001, visiter le site de la BNF et ses pages consacrées à François 1er (http://expositions.bnf.fr/francoisIer/arret/06-4.htm) et lire le roman d'Anne Cuneo, « Le maître de Garamond », paru chez Stock en 2003.

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