Décret du 13 mai 1987 sur la vente libre des seringues

Décret du 13 mai 1987 sur la vente libre des seringues

Chronique « Un saut dans la loi », diffusée dans la Fabrique de l’histoire sur France Culture, le 23 novembre 2012.
Alors que la polémique sur les salles de shoot va bon train et à la veille de la journée mondiale de lutte contre le sida du 1er décembre, vous avez décidé de revenir sur le décret du 13 mai 1987 sur la vente libre des seringues.

Et oui, et qui dit décret, dit point de discussions parlementaires ou sénatoriales mais décision prise par le président de la République ou le Premier ministre, en l’occurrence, Jacques Chirac, poussé par sa ministre de la Santé et néanmoins médecin, Michèle Barzach. Ceci ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas débats. Je rappelle, ce texte veut rendre légale la vente des seringues dans les officines qui, jusque-là, exigeaient l’ordonnance d’un médecin. Il s’agit bien évidemment de prévenir la contamination chez les toxicomanes contre le virus responsable de la toute nouvelle maladie, appelée dans le meilleur des cas, SIDA, pour Syndrome d’Immuno Déficience Acquise. Je m’attacherais ici à revenir sur le contexte politique, médical mais aussi social de cette époque sidéenne, ô combien troublée, puisque inédite.

Pour vous donner une idée, l’Organisation mondiale de la santé (l’OMS) crée en 1986, soit un an avant le décret français, un programme dédié à cette nouvelle maladie, qui commence à faire des ravages. Et c’est Jonathan Mann, alors jeune médecin américain, qui le prend en charge. Il écrira en 1991, en préface de l’ouvrage d’Emmanuel Hirch « Aides Solidaires » : « A mon avis, le geste fondamental qui distingue le SIDA des autres fléaux, c’est le refus ».
Et en effet, les refus ne manquent pas pour entraver le combat de Michèle Barzach.

Refus moral tout d’abord. En substance, pour certains, les toxicomanes sont des délinquants et doivent être traités comme tels, c’est la position d’Albin Chalandon, ministre de la Justice, en charge de la lutte contre la drogue ; au mieux, les toxicos sont des malades à soigner, c’est-à-dire à sevrer. La ministre de la Santé répond, qu’ils sont des vies à épargner. Et elle est bien seule. Je la cite, à l’instar d’Eric Favereau, dans « Nos années Sida », paru à La découverte en 2006 : « Je convoque les professionnels confrontés à ce problème et là, nous ne sommes pas déçus du voyage : la Commission des stupéfiants est contre, évoquant le danger d’une poussée de la toxicomanie puis, les intervenants en toxicomanie ; tous contre, y compris le docteur Olivenstein. Chez les médecins, certains sont pour, mais ils sont peu nombreux, quelques associations, mais pas toutes. Quant aux pharmaciens, ils sont arc-boutés dans leur refus ».
Qu’à cela ne tienne, le soutien du président Chirac reste total, Michèle Barzach persévère malgré les mauvais mots, ceux de Charles Pasqua, en charge de l’Intérieur, qui lui lance : « Michèle, vous dépassez les bornes ! » ou encore ceux de certains journalistes politiques : « Mais arrêtez avec le sida ! Le sida, il y en a assez ! » ; et l’ex-ministre de déclarer à propos de ces derniers : « ce sont les mêmes qui n’ont pas cru à l’histoire du sang contaminé, ni à ce qu’allait devenir le Front national ».
Enfin, on le voit ce n’est pas simple à cette époque-là, ça prend plusieurs mois avant que le décret ne voit le jour le 13 mai 1987, alors qu’il faut faire vite. Très vite. Les données sont là, encore faut-il les regarder en face. En France, dès 1982, la maladie est observée chez des hémophiles transfusés, ce qui laisse croire que l'agent infectieux est un virus ; il sera décrit un an plus tard par le professeur Chermann de l’institut Pasteur. Pour ce qui est des bornes, Mirko Grmek, dans son « Histoire du Sida », paru en 1989, rappelle que le nombre de cas notifiés par l’OMS passe de 408 en 1982 à plus de 12 000 cas, près de trois ans plus tard. Et le chercheur de prévenir : « Tous les chiffres cités sous-évaluent la situation réelle. On ne découvrira l’ampleur de la catastrophe qu’après la mise au point du dépistage sérologique ». La journée mondiale de lutte est toujours d’actualité le 1er décembre et ce, depuis 24 ans. Cette année, elle a encore pour thème : «Objectif zéro: zéro nouvelle infection, zéro discrimination, zéro décès lié au sida».
Heureusement, les chercheurs de tous poils continuent le combat. L’an passé, 34 millionsde personnes vivaient avec le VIH. Un nombre record imputable au traitement antirétroviral qui permet de vivre plus longtemps. Mais aussi les chercheurs en sciences humaines qui se réuniront en public lors des 18e Journées d’études de Pratiques sociales, à la mi-décembre, pour débattre de la question de la souffrance et notamment de la notion du Care, sous la houlette du sociologue Saül Karsz. Enfin, vous le savez bien, mon cher Emmanuel, toutes les matières grises sont utiles dans ce genre de batailles. Comme me le disait si justement Willy Rozenbaum, il y a quelques années, alors qu’il était président du Conseil national du sida : « ça ne sert à rien d’avoir raison tout seul. L’important, c’est de trouver des arguments pour convaincre ».

On peut se rendre à cet effet sur le site du réseau Pratiques sociales (www.pratiques-sociales.org), sur celui de la médiathèque des Centres régionaux d’information et de prévention du sida (www.lecrips.net) et lire notamment l’ouvrage d’Anne Coppel : « Peut-on civiliser les drogues ? De la guerre des drogues à la réduction des risques », paru en 2002 à La Découverte.

 

 

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