Le Grand Paris et le décret impérial du 9 février 1859

Décret impérial du 9 février 1859 relatif à l’extension des limites de Paris
Chronique « Un saut dans la loi », diffusée dans La Fabrique de l'histoire, le 25 octobre 2013 sur France Culture

Jusqu'au 18 novembre, une enquête est lancée auprès des futurs usagers de la ligne 15 du métro, reliant Pont de Sèvres à Noisy Champs. L'occasion d'évoquer le Grand Paris, celui du 19e siècle, via le décret impérial du 9 février 1859.
Et qui dit décret, dit pas de débats entre élus, d'autant qu'il est signé par Napoléon et son ministre de l'Intérieur, Delangle, Claude Alphonse de son petit nom. Ce dernier a remis avant ça, un rapport à l'empereur sur le bien fondé de l’extension
des limites de Paris. Il y expose les raisons politiques, administratives et fiscales mais aussi, afin d'en appuyer l'urgence, les arguments sécuritaires. Il écrit à propos de la zone à annexer : « Aucun point de France n'appelle une police plus vigilante et plus ferme ! » Et il explique : « Au milieu de cette foule qui vit le jour dans Paris et la nuit, dehors, qui passe incessamment d'une commune à une autre, se disperse et se renouvelle sans cesse, viennent se cacher naturellement les existences douteuses et les industries suspectes ». Il faut donc faire une réforme au plus vite pour contrôler je cite « les ouvriers de la province, de l'étranger ou de l'intérieur de Paris ».
Alors, il faut dire qu'à l'instar de
l'historienne Nathalie Montel, qui vient de signer un excellent ouvrage sur la question, nous sommes dans une période de surveillance tous azimuts. Journalistes, écrivains, imprimeurs, libraires, saltimbanques, colporteurs, caricaturistes sont sous contrôle. Des lois se succèdent en 1852 pour restreindre leurs libertés, selon la volonté de l'empereur. Ils sauront en tenir compte, Victor Hugo le premier, qui écrit la même année, « Napoléon le petit ». Et là, je ne peux m'empêcher de vous en livrer un court extrait « Depuis sept mois, il s’étale ; il a harangué, triomphé, présidé des banquets, pris des millions, donné des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue ; il s’est épanoui dans sa laideur à une loge d’Opéra, il s’est fait appeler prince-président, il a distribué des drapeaux à l’armée et des croix d’honneur aux commissaires de police. Quand il s’est agi de se choisir un symbole, il s’est effacé et a pris l’aigle ; modestie d’épervier. » Quel talent !
Enfin, Louis Bonaparte
l'a échappé belle en janvier 1858 lors de l'attentat de Felice Orsini et de ses comparses. Un mois plus tard, il fait voter une loi de sûreté générale qui restreint encore davantage la liberté d'expression. Le texte punit carrément d'emprisonnement toute opposition, surtout républicaine.
Alors le Grand Paris dans tout ça, me direz-vous ? Et bien, là encore, Napoléon décrète fermement. Le texte enclenche les procédures pour créer le Grand Paris : a
u total, 29 communes sur les 81 que compte le département de la Seine sont concernées. Citons les principales : La Villette, Belleville, Vaugirard, Grenelle, Montmartre, Charonne et Bercy. Il définit les droits d'octroi et ses exonérations temporaires. Mais le décret du 9 février 1859 lance aussi une vaste enquête du 13 au 27 février, auprès des habitants des communes à annexer, qu'il encadre sérieusement. Afin que, selon Delangle, « les esprits ne s'égarent pas en de fausses hypothèses et ne se laissent point abuser par des bruits malveillants ». Dans « Faire le Grand Paris », Nathalie Montel publie et analyse bon nombre des textes issus de cette consultation publique. Et ce corpus d'archives (339 textes sont retenus par l'historienne sur 1260 enregistrés) montrent que les habitants ne sont pas tendres avec le dessein impérial. Ainsi, Pierre Augustin Chevalier, du 1er arrondissement de Paris, écrit : « l'annexion n'est réclamée par personne, elle ne profitera à personne. Les communes y trouvent la ruine de leurs principaux établissements, la ville, un accroissement de charges, le Trésor, une réduction de recettes ». Un négociant en cuir du 5e renchérit, l'annexion va amener la ruine complète des fabricants de cuir. Même son de cloche à Belleville, où un marchand de volailles prévoit « la ruine certaine de son établissement » ou encore à Bercy, où un propriétaire craint de se retrouver sur la paille. Plus étonnant, le responsable des théâtres de Bercy, Passy, Vincennes, Choisy-le-Roi et Ivry redoute les fermetures, d'autant que les directeurs des théâtres parisiens veulent interdire ceux des banlieues de jouer le répertoire des pièces de Paris. Quant aux parfumeurs de Charonne, ils dénoncent l'énorme augmentation des prix de revient. Bref, ces opinions sont passionnantes, d'autant qu'elles décrivent le quotidien des habitants ordinaires de Paris et de ses environs.
Quoiqu'il en soit, une nouvelle
loi, le 16 juin 1859, annexe à Paris 11 communes et 13 fractions de communes, portant la superficie de la capitale à 7 802 hectares et la population à 1,6 millions de personnes.
On peut lire « Faire le Grand Paris » de Nathalie Montel, paru l'an dernier au PUR.

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