Les infirmières et l'arrêté du 23 décembre 1987

Le 20 novembre 2018, les blouses blanches battaient le pavé avec les mêmes revendications qu'il y a 30 ans quand elles se coordonnaient contre l'arrêté de Michèle Barzach et gagnaient son abrogation et des augmentations.

Chronique "Un saut dans la loi" dans la Fabrique de l'histoire, diffusée sur France Culture le 30 novembre 2018

Les personnels soignants étaient en grève le 20 novembre pour réclamer la reconnaissance de la profession, de meilleures rémunérations et un renforcement des effectifs. Des revendications similaires à leurs aînés qui s'opposaient à l'arrêté du 23 décembre 1987 modifiant les règles d'admission aux écoles d'infirmières.

Alors là, on est devant un cas d'école intéressant à plus d'un titre. Cet arrêté de 1987 se situe non seulement en bas de l'échelle dans la hiérarchie des normes, fait une très courte apparition mais reste tenace dans les mémoires au point de le hisser au rang de décret, affublé du nom d'une ministre. Je m'explique. En 1987, à la veille de Noël, Michèle Barzach, ministre déléguée à la Santé, arrête, je cite le texte, « qu'à compter de 1988, les candidats justifiant d'une expérience professionnelle de cinq ans (…) pourront se présenter directement aux épreuves d'admission ». Idem pour les mères de famille et les sportifs de haut niveau. En d'autres termes, plus besoin d'être bachelier pour se présenter au concours d'école d'infirmière. Cette mesure, comprise dans l'article 4, part plutôt d'un bon sentiment : on souhaite faire plus grand cas des malades et par là même former plus de monde pour s'en occuper. Reste que ces quelques lignes mettent le feu aux poudres.
La réaction des infirmières – la profession est à 90% féminine – va aller crescendo. En mars 1988, une première manifestation est organisée par l'Unasiif, qui regroupe la plupart des associations infirmières, la CFDT et la coordination des infirmières anesthésistes. Elle va avoir peu de succès. Un groupe d’infirmières se réunit alors et décide d’organiser une mobilisation propre à la profession et indépendante des syndicats avec la création de la Coordination infirmière Île-de-France. Comme me le rappelait l'historien Christian Chevandier, des coordinations similaires ont vu le jour dans les années 1970 chez les cheminots ou les métallos à un moment où l'on exige plus de démocratie dans les syndicats traditionnels. Donc le phénomène n'est pas nouveau. Il n'empêche que chez les infirmières, il va être un gage de succès.
Première exigence du mouvement de contestation qui se met peu à peu en place : l'abrogation de l'arrêté que l'on nomme décret Barzach, vécu comme une remise en cause des qualifications. Mais les infirmières réclament aussi des embauches, l'arrêt des suppressions de postes et des mesures salariales telles que l'augmentation des salaires, la revalorisation des primes et la possibilité de changer de secteur ou d’employeur sans perte d’ancienneté.
En mai 1988, vous n'êtes pas sans savoir que François Mitterrand est réélu, Michel Rocard est Premier ministre et Claude Evin, chargé de la santé. Pendant ce temps-là, les mobilisations se poursuivent. Grève et manifestations sont décidées pour le 29 septembre 1988 et cette fois, c’est une réussite. Mais le gouvernement rechigne à recevoir la Coordination, soupçonnée par certains d'être manipulée par l'extrême gauche. Il mise sur l’essoufflement du mouvement. A tort, le 8 octobre est créée la Coordination nationale infirmière, lors d'une AG à la Sorbonne réunissant 900 déléguées de 400 établissements. Elle appelle à une manifestation le 13.
« Ni nonne, ni bonne, ni conne » : le slogan va retentir ce jour-là dans toute la France alors que 100 000 infirmières (la profession en compte alors 400 000) battent le pavé, soutenues par la population et même des médecins de renom comme le professeur Schwartzenberg. Plusieurs raisons expliquent le succès du mouvement. D'abord, comme me le faisait remarquer Christian Chevandier, Mai 68 n'est pas loin et beaucoup d'infirmières mobilisées étaient des lycéennes en lutte 20 ans plus tôt. Soumises à un régime spécial où les directeurs d'établissements astreignent les personnels à assurer un service minimal, les infirmières arborent des brassards affichant leur qualité de grévistes. Et cette contrainte va finalement encourager la poursuite du mouvement dans la mesure où les personnels en grève n’ont pas à sacrifier leur rémunération et continuent à soigner.
Et puis, de nouveaux outils sont apparus qui ont peut-être aidé à optimiser la coordination. La sociologue Danièle Kergoat qui a étudié les messages Minitel échangés à l'époque le suggère. A l'image de Tchao qui pianote le 22 octobre 1988 à l'aube : « Je viens de réaliser qu'avec ce super outil, on va pouvoir continuer à discuter ensemble. On parlait l'autre jour en AG de faire des commissions de réflexion sur le statut, le travail de nuit, etc... On peut les écrire là-dessus et en discuter à distance, c'est génial ! »
Quoiqu'il en soit, face au succès de la mobilisation des infirmières, le gouvernement Rocard finit par inviter la Coordination aux négociations et l'arrêté de Michèle Barzach est abrogé le 30 novembre 1988. Quant au salaire des infirmières, il est sérieusement revalorisé tout comme celui des aides-soignantes.
Aujourd'hui, 30 ans après la naissance de la Coordination, et alors qu'Internet a détrôné le Minitel, les infirmières, toujours mal loties, continuent à tirer le signal d'alarme dans un secteur de plus en plus mal en point.

On peut lire notamment de Christian Chevandier, « Les métiers de l'hôpital », paru à La Découverte en 1997 et son ouvrage à paraître au printemps sur l'histoire de la formation des infirmières.

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