Amélie Poinssot
Journaliste à Mediapart

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Billet de blog 17 déc. 2018

Violences et intimidations policières: en Hongrie aussi

Depuis le 12 décembre, les manifestations se succèdent à Budapest et dans plusieurs villes hongroises. De façon inédite depuis qu'Orbán est au pouvoir, cette résistance fait face à l'usage de la force côté police. Des dizaines de manifestants pacifiques ont été placés en garde à vue et certains sont poursuivis pour violences en réunion.

Amélie Poinssot
Journaliste à Mediapart

Il a beau se répéter le déroulé des événements, il ne comprend pas la condamnation qui pèse sur lui. Adrien Beauduin, étudiant belgo-canadien à Budapest, a été arrêté par la police hongroise mercredi 12 décembre dans la soirée alors qu'il manifestait pacifiquement aux abords du parlement, dans le centre de la capitale. « Je me trouvais près de la police lorsqu'elle a chargé. Des manifestants avaient allumé un petit feu sur une décoration de Noël. Les gens tombaient, j'étais ballotté à droite à gauche, puis je me suis retrouvé de l'autre côté du cordon policier. C'est à ce moment-là que j'ai été arrêté. »

Entre le commissariat de police et la prison, Adrien fera 42 heures de garde à vue. Relâché vendredi en fin de journée, il encourt entre deux et huit années de prison pour « violences en réunion contre représentants des forces de l'ordre ». Sur une vidéo tournée en direct par le site d'information hongrois indépendant Mérce on peut le voir, quelques secondes avant l'affrontement : l'étudiant ne manifeste aucune violence. Quatre autres personnes ont été arrêtées en même temps que lui. De façon absurde, dans le dossier judiciaire, ils se voient tous reprocher exactement la même chose : d'avoir frappé, avec leur bras gauche, un policier, et de lui avoir porté des coups de pied.

Quelques secondes avant la charge de la police, Adrien Beauduin (au premier plan sur la capture d'écran) ne manifestait aucun comportement violent © Vidéo Mérce

L'issue du procès d'Adrien, dont la date n'est pas encore connue, est très incertaine. Tout va dépendre de l'attitude du juge dans un pays où les pressions politiques peuvent s'exercer jusqu'à l'intérieur des tribunaux. Or Adrien, résident étranger en Hongrie, se trouve dans le cœur de cible du gouvernement Orbán : il étudie à l'Université Centrale d'Europe centrale (la CEU), cette université financée par l'épouvantail du pouvoir, le milliardaire George Soros, et dont les autorités ont récemment obtenu, après un an et demi de bras de fer, le départ de Budapest. Adrien y suit un cursus de gender studies - ces études de genre qui ont précisément été rayées des universités hongroises en octobre dernier... « C'est un cas politiquement sensible », confirme son avocate, Kata Nehéz-Posony.

Les médias pro-Fidesz n'ont en tout cas pas attendu le verdict pour répandre leur fiel. L'étudiant y est dépeint comme un ennemi public, agitateur allié de Soros.

Le soir où Adrien a été arrêté, 34 personnes, au total, ont été interpellées. Seize autres le seront le lendemain, au cours d'une nouvelle manifestation. Usage de gaz lacrymogènes, de poivre Cayenne et coups de matraque : les représentants de l'ordre n'y sont pas allés de main morte mercredi soir, face à une foule qui rassemblait à peine quelques centaines de manifestants. Des descentes de police ont en outre été constatées dans différents bars de la capitale réputés proches de l'opposition.

Un tel niveau de réaction est inhabituel pour la Hongrie d'Orbán, qui utilisait jusque-là des méthodes plus subtiles pour étouffer les voix de ses adversaires. « Dans les manifestations des années précédentes, la police agissait plutôt en faveur d'une désescalade. Elle se comportait de manière très professionnelle, explique la juriste Dalma Dojcsák de l'ONG Union hongroise des libertés civiques. C'est la première fois qu'elle touche indistinctement fauteurs de troubles et innocents. Un homme qui promenait son chien a même été arrêté. »

Difficile ne pas voir dans cette attitude nouvelle de la police hongroise un signal politique... Mais la stratégie qui vise à décourager toute mobilisation future semble avoir l'effet exactement contraire. On croyait la société hongroise endormie. La voilà qui se réveille. Comme le raconte Le Courrier d'Europe Centrale, la soirée de mercredi a été suivie par d'autres manifestations quotidiennes à Budapest. Et ce dimanche, quelque 15 000 personnes ont défilé dans les rues de la capitale, tandis que plusieurs mobilisations ont aussi eu lieu dans des villes de province (à Győr, Szeged, Debrecen, Pécs, Békéscsaba et Veszprém) - fait rare pour la Hongrie. 

Le pouvoir Orbán serait-il en train de se crisper ? Depuis 2010, c'est la première fois que différentes protestations convergent : milieux étudiants, travailleurs, habitants de la province, syndicats, partis de l'opposition.... L'élément déclencheur a été le vote, mercredi, d'une réforme du code du travail qualifiée d' « esclavagiste » par l'opposition. Cette nouvelle loi a fait passer le seuil d'heures supplémentaires annuelles de 250 à 400, avec une latitude pour l'employeur de ne les payer qu'au bout de trois ans. Après huit années de légifération tous azimuts, c'est, peut-être, la loi de trop.

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