Les œuvres d'exilés en Europe, au théâtre d'Aubervilliers

A Aubervilliers, le théâtre de la Commune accueille, du 23 au 25 mars, une exposition atypique : les réalisations artistiques de réfugiés ayant traversé l'Europe en 2015. Les visiteurs pourront rencontrer certains d'entre eux à l'occasion d'une table ronde, samedi à 14 heures.

Et si, plutôt que de parler de chiffres, de répression, de fermeture des frontières... l'on s'intéressait à ce que vit et ressent une de ces personnes qui a traversé l'Europe pour fuir son pays en guerre ?

Et si, plutôt que d'évoquer une « crise migratoire », une « vague de réfugiés », l'on parlait poésie, œuvre d'art, création...?

De vendredi à dimanche prochains, au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers, l'exposition sobrement intitulée « Small Room » raconte, à sa manière, combien les trajectoires d'exil peuvent être source de questionnements, de mal-être, mais aussi de création. Photographies, dessins, peintures, vidéos... Les visiteurs pourront voir des créations réalisées par des personnes aujourd'hui réfugiées dans différents pays européens et toutes passées par la Grèce en 2015, lorsque les entrées en Europe étaient encore possibles, avant l'accord signé entre l'Union européenne et la Turquie. Ils pourront même rencontrer certains de ces exilés, à l'occasion d'une table ronde, samedi 24 mars à 14 heures.

 © Saleh Ismail © Saleh Ismail

A l'origine de ce projet d'une ampleur inédite en France, il y a un homme, un simple habitant d'Idomeni - le village grec situé à la frontière avec la Macédoine par lequel des centaines de milliers d'exilés sont passés entre 2014 et 2015. Face à l'arrivée soudaine de Syriennes et de Syriens fuyant la guerre, Vassilis Tsartsanis se bat, pendant des mois, pour alerter les ONG, le pouvoir grec, les autorités européennes. Pour que des conditions de vie décentes puissent être données aux migrants sur cette étape de leur périple. Il écrit notamment un reportage dans le quotidien grec Efysn, que nous publions en juillet 2015 dans Mediapart. « Ce n'est que lorsque les autorités se sont rendu compte que les mafias étaient en train de prendre le pouvoir et s'en mettaient plein les poches pour faire passer tout le monde en Macédoine et qu'elles ont fini par réagir, nous raconte aujourd'hui Vassilis Tsartsanis. Le prix du passage, qui était de 300-400 euros au début, était monté jusqu'à 1500 euros. Les ONG sont enfin arrivées à Idomeni en août 2015. »

A cette période, Vassilis Tsartsanis voit chaque jour quelque 500 personnes passer la frontière entre la Grèce et la Macédoine. Jusqu'à son démantèlement, en mai 2016, ce « camp » d'Idomeni va jusqu'à accueillir 15 000 personnes. « Les gens du village ont ouvert leurs cœurs, leurs armoires, leurs maisons pour aider ces exilés. Je ne suis pas du genre à être fier de mon village, mais là, je dois dire que nous avons vécu quelque chose d'extraordinaire. Il n'y a pas eu une seule manifestation raciste. »

Mais Vassilis ressent aussi beaucoup de colère. « Je n'étais pas destiné à vivre ça, pas préparé. J'ai pris des photos, sans comprendre forcément ce que je faisais. Je ressentais le besoin de conserver la mémoire de tout ça. » Et puis il fait la connaissance d'exilés « avec des compétences extraordinaires », « des gens qui dessinaient, qui écrivaient »... Il noue des contacts avec nombre d'entre eux, les encourage à collecter leurs impressions sur leur parcours, à s'exprimer sur leurs sensations, afin, dit-il, « qu'ils donnent des couleurs à leur nouvelle vie, qu'ils retrouvent confiance en eux, qu'ils parviennent à se reconstruire un nouveau pays ». Aujourd'hui, ces réfugiés sont en Allemagne, en Suède, en Norvège... Un peu partout en Europe. Vassilis est resté en contact avec eux. Eux ont continué à créer. Et l'exposition donne aujourd'hui à voir le résultat.

 © Aram Hamo © Aram Hamo
Si ce projet - qui a été montré ailleurs en Europe - est aujourd'hui visible au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers, cela ne doit rien au hasard. Depuis qu'elle en a pris la tête, en 2014, la metteuse en scène Marie-José Malis met l'accent, dans sa programmation comme dans ses ateliers sur l'intégration, l'ouverture à l'Autre, tout en faisant le lien avec le territoire dans lequel le théâtre s'insère. « Aubervilliers est un territoire où vivent beaucoup de gens issus de l'exil, explique Valérie Lafont, directrice déléguée du théâtre. Il y a des réfugiés issus de cette vague de 2015, mais aussi des générations passées. C'est pourquoi nous avons tout de suite été touchés par le parcours que propose l'exposition conçue par Vassilis Tsartsanis. »

Le théâtre a notamment monté une « Ecole des actes » qui permet à des habitants d'Aubervilliers, qu'ils aient des papiers ou non, de suivre gratuitement des cours de français et de participer à des ateliers à raison de quatre soirs par semaine où sont discutés des thèmes liés au « vivre ici », dans ses dimensions autant administratives que subjectives. Des ateliers de dessins pour les enfants sont également organisés pendant les vacances scolaires, ainsi qu'un ciné-club tous les mercredis après-midi et un travail de création théâtral. Quelque 200 personnes, au total, participent à ces ateliers gratuits, ouverts à toutes et tous, même en cours d'année. Certaines d'entre elles participeront également à la table ronde organisée samedi.

« Le regard de ces étrangers, poursuit Valérie Lafont, nous fournit un guide pour apprendre le vivre ailleurs, le désirer autrement. Ces voix s'expriment par ailleurs à côté de difficultés matérielles dramatiques. C'est aussi cela que nous avons vu dans le projet de Vassilis, dans son enthousiasme et le message extrêmement fort qu'il porte : face à la fermeture administrative qui s'impose aux exilés, il y a toujours cette vie, impertinente si je puis dire, qui persiste. Ces gens ont des parcours extraordinaires, il faut arrêter de les invisibiliser, de faire comme s'ils n'avaient pas d'existence propre en les mettant tous au même niveau. »

 

  • « Small Room » est visible gratuitement au Théâtre de la Commune d'Aubervilliers du 23 au 25 mars (vendredi de 16 à 23 heures ; samedi de 13 à 23 heures ; dimanche de 15 à 19 heures).
  • Discussion-débat en présence de certains des artistes exposés, samedi 24 mars à 14 heures. Accès libre également.
  • Deux spectacles programmés en parallèle en lien avec la thématique de l'exposition. « Trop d'inspiration dans le 93 » (danse contemporaine) vendredi 23 mars, et « Vêtir ceux qui sont nus » (pièce de Luigi Pirandello), samedi 24 mars. Billet et infos sur le site du théâtre.

 

 

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